nouvelle. C'était Eusèbe Gaël. Clémentine-Alessandra comprit que sa
fièvre lui avait arraché, par lambeaux affreux, son désarroi, son
secret, son deuil. Elle se représenta Antony affolé, cherchant une
protection, lui aussi, et s'adressant au confesseur, au maître. Elle
regardait l'intrus avec méchanceté. Traître, il obéissait au valet, il
assistait à la ruine de son élève, il n'avait même pas la charité de la
renier. Pourtant il l'avait bien aimée, et il avait bien espéré pour
elle. Aujourd'hui il acceptait tout. Il apportait de la pitié, sans
plus. Elle brusqua, malgré sa faiblesse, les explications.
—Laissez-nous avec M. Gaël, dit-elle.
Elle avait renvoyé jusqu'au médecin.
Elle restait seule avec le philosophe.
—Vous avez été gentil de venir, Gaël. Je voulais vous écrire. J'ai un
service à vous demander. Cet enfant doit disparaître. J'ai compté sur
vous.
—Sur moi!
La princesse ne s'attarda pas à l'accablement de Gaël. Elle parlait
avec une extrême difficulté, mais énergique, héroïque en sa cruauté,
elle voulait en finir.
—Oui, sur vous. Je sais, je sais, Gaël, que c'est un monstre, un fléau.
Emportez-le.
—Il est si beau! dit Gaël, si délicat, si intelligent, oui,
intelligent. Il a des mines, Madame, et il sourit, je vous le jure.
Voyez-le. Voyez-le. Vous ne pouvez pas ne pas l'aimer.
Il ne se refusait pas à une émotion d'enfant et de grand-père. C'était
le petit qu'il avait toujours rêvé, le fils qu'il n'avait pas eu. Il
l'avait d'abord chéri comme un magnifique arbuste d'expérience. C'était
le premier être de la nouvelle race, le premier homme de l'ère neuve,
c'était Demain—et la vie totale qu'il avait tant cherchée. Puis il
l'avait charmé, touché naïvement: c'était son petit-fils, d'avance, et
en mieux.
—Votre Altesse ne se rend pas compte, poursuivait-il. Vous êtes malade.
Calmez-vous. Elle n'a plus le pouvoir de condamner à mort cet ange
innocent...
—C'est vous qui ne vous rendez pas compte! interrompit-elle durement.
Il ne s'agit pas d'exécuter un amant trop fidèle. Il faut sauver le
vieux monde. Cet enfant est le fléau des rois, je le répète. C'est pis
que la révolution. C'est le bâtard, enfin, le bâtard, vous entendez,
pis que l'Antéchrist; il ne faut pas...
—Je ne suis pas un assassin, gémit Gaël.
—Je ne vous en demande pas tant. Vous l'emporterez ce soir.
Elle avait ordonné. Elle n'exigeait ni serment, ni promesse. Elle avait
ordonné. Cela suffisait. Gaël l'admirait, dans son horreur. C'était un
chef...
Les jours se tendent tout entiers sur leur instant de fatalité. Jamais
il n'y eut de journée plus atroce et plus étranglée. Il semblait que la
mer fût noyée dans la bruine, que toute la terre fût obscure, honteuse
et repliée sur un crime prochain. Et, dans la petite maison tout le
monde s'évita, tout fut silence. On ne pensait pas: on était angoisse
et remords. Clémentine-Alessandra, seule, gardait sa sérénité. Pâle,
ferme, fière, elle se sentait en état de grâce. Elle revenait à la
religion primitive, avant la Réforme, elle remontait plus haut encore,
au temps du martyre et au ciel. Elle avait une claire et lumineuse
agonie, ne se reprochant rien et souffrant pour ses fautes. Elle
faisait son devoir. Elle entrait, droite, dans une autre vie.
... Le soir vint enfin, un soir rapide d'hiver. Toute la maison était
embuscade et guet-apens, d'un tragique immense et sournois. Gaël, à
contre-cœur, préparait sa fuite. Des heures tombèrent. Et l'heure,
l'heure suprême sonna. D'un pas de somnambule, Gaël se glissa hors de
la maison. L'enfant, sur ses bras, lui paraissait plus lourd que les
siècles. Il n'alla pas loin. Antony le prenait à la gorge, balbutiait:
—Tu le voles... Tu l'emportes... Misérable! Et c'est elle!
Une lueur de joie passa dans l'œil du vieillard. Il ne s'attarda pas
à résister. Tout se précipitait. La destinée était là. Il tendit son
fardeau au jeune homme:
—Tiens! dit-il, crois-tu que j'aurais eu le courage de l'enlever?
Les deux hommes se regardaient, misérables et sublimes, se souriant
d'un sourire de complices sur l'échafaud. Mais leur émoi ne dura pas.
Quelque chose fonçait sur eux, en un bond de fauve, quelque chose
arrachait l'enfant et, de sauts effroyables en sursauts de chevauchées,
descendait à la mer. Forme fantômale, bête impudique, âme forcenée,
c'était la princesse, en chemise, les jambes nues, debout par un
hideux miracle, la princesse qui avait non pas entendu, mais deviné,
qui avait vu, et que l'indignation, la douleur, le désespoir jetaient,
vivante encore, sur le chemin du crime nécessaire et de la bonne mort.
Trahie! trahie toujours! Son maître, celui qui l'avait élevée pour
commander à l'univers l'abandonnait: il ne voulait plus d'elle! Il
choisissait ce malheureux... qu'elle aimait, qu'elle n'avait jamais
tant aimé. Sa race, sa naissance l'emportaient. La fatalité... Non!
elle ne voulait pas de la fatalité. Fouettée par le vent, les pieds
nus blessés aux cailloux, les jambes nues, la chemise levée sur son
pauvre corps, elle se sentait enveloppée dans son linceul souverain,
dans son manteau d'apothéose. Elle allait... Folle... Folle... comme
cette autre Allemande, Marguerite, la Marguerite de Faust... Mais
c'était à la mer qu'elle allait se jeter, elle et son enfant, à la mer
qui est souveraine, elle aussi... Le ciel s'était déchiré sur toute sa
longueur. Des éclairs tourbillonnaient, en plein hiver; un tonnerre
massif grondait sans fin. Il ne pleuvait pas. La nature était terrible
et la mer démontée, grondante, trouée de lumière, vomissant de la
lumière, recrachant le tonnerre et les éclairs, lançant de l'écume à
la foudre, se ruait en assauts furieux... «Elle vient à moi, murmura
Clémentine-Alessandra. Elle est bonne. Elle m'aura plus tôt.» Mais
elle était soudain arrêtée. Un bras dément lui prenait le bras. Une
voix bien connue lui ordonnait, suppliait, pleurait. «Non! Non! Non!
n'est-ce pas?» Antony avait pu la rejoindre. Un éclair leur révéla,
l'un et l'autre, la farouche désolation de leur être. Il l'étreignit.
Une dernière fois leur cœur battit ensemble. Mais la jeune fille ne
voulut pas. Elle mordit son amant d'un baiser furtif, d'un baiser
d'adieu et s'élança... Elle brandissait l'enfant pour le précipiter
tout de suite, pour n'avoir pas à entrer avec lui dans l'éternité.
Alors, Antony n'hésita plus. Le poignard, le poignard qu'elle lui avait
donné,... ce fut si prompt qu'il ne sut jamais, le poignard,... dans le
cœur de sa maîtresse...
Et l'enfant criait dans sa main, à lui. La princesse chancelait. Antony
la vit encore le regarder... Il entendit encore «Merci! Merci. Je
t'aime. Tu ne m'as pas fait trop mal!..» Délivrée des liens terrestres,
Clémentine-Alessandra ne songeait plus à l'enfant. Elle mourait en
amour, doucement. Antony voulut la prendre, la guérir peut-être, mais
l'enfant le paralysa. Et un cri lui échappa: une rage plus forte de la
mer, un assaut plus puissant venait d'enlever le corps. Un appel, un
appel surhumain lui tira le cœur: «Antony... Antony!»... puis, plus
rien... La tempête, la foudre... Et la mer avait lavé le sang. Le cri
s'étranglait dans sa gorge: «Chérie! chérie!»...
Des sanglots le surprirent. Gaël s'appuyait sur son épaule.
—Je l'ai tuée, je l'ai tuée!... bégaya Antony.
—Non. Je vous jure que non. Elle est morte. Il fallait qu'elle meure.
La mer ne rendrait pas sa proie. Clémentine-Alessandra avait disparu
tout entière.
C'en était fait de tant d'espoirs, de tant de beauté: cette grâce, ce
cœur, ce sublime, tout s'en était allé, dans une nuit de tempête, si
brusquement....
Les deux hommes restaient muets devant le tombeau frénétique. Enfin
Gaël caressa? l'enfant.
—Il vit! dit-il.
Et, simplement:
—Rentrons.
—Non! Non! cria Antony. Je veux qu'elle me la rende.
Il montrait la mer. Gaël toucha l'enfant de nouveau.
—Rentrons! il peut prendre froid.
Alors Antony trembla. Cette course, ce drame... Est-ce qu'il allait
mourir, lui aussi, cet enfant, son enfant?...
—Il vivra? il vivra, n'est-ce pas?
—Il vit! affirma Gaël.
Il entraîna Antony qui, inconsciemment, berçait l'enfant. La tempête se
calmerait. L'enfant retrouverait du lait. Rien n'était changé sur la
terre: il n'y avait qu'une pauvre femme de moins.
Gaël jeta un regard sur la mer.
Là reposait haute et puissante dame Clémentine-Alessandra,
grande-duchesse de Schmerz-Traurig, princesse...
... Gaël n'eut pas le courage de se rappeler plus avant. Une phrase de
Bossuet lui restait seulement aux lèvres, comme un glas pour ce corps
sans prière: «Madame est morte!... Madame est morte ...»
THE END
21 janvier 1899-20 juin 1900.
TOURS, IMPRIMERIE DESLIS FRÈRES, 6, RUE GAMBETTA, 6.
TABLE DES MATIÈRES
Page
I UN LIT 1
II UNE COUR 37
III L'ERGASTULE 114
IV ICI L'ON DANSE 183
V DIALOGUE AU BORD DE LA MER 235
VI «PETITE MADAME» 283