Elle se révoltait contre son éloquence. Elle se dressait, su

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│ Note de transcription: │

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│ Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été │

│ corrigées. L'orthographe et la ponctuation d'origine ont été │

│ conservée et n'ont pas été harmonisées. │

│ │

│ Les mots en italiques sont _soulignés_. │

└───────────────────────────────────────────────────────────────────┘

_Il a été tiré de cet ouvrage_:

_Dix exemplaires numérotés sur papier de Hollande.

Cinq — — — papier du Japon._

SÉRÉNISSIME

DU MÊME AUTEUR

Les Nuits, les Ennuis et les Ames de nos plus

notoires contemporains. Paris, Librairie académique,

1896.

L'Imitation de Notre Maître Napoléon. Fasquelle,

1897.

L'Holocauste, roman contemporain. Fasquelle, 1898.

L'Inimitable, roman contemporain. Fasquelle, 1899.

Demi-Volupté, roman. Offenstadt, 1900.

Les Ruines, comédie en quatre actes.

L'Huis clos malgré lui, un acte.

Madame est morte, un acte.

POUR PARAITRE CES TEMPS-CI:

Vivant, roman contemporain.

Les Mémoires de M. le Comte X (1761-1835.)

Sur, autour et parmi.

Le Fossé de Bethléem.

Servedieu, roman.

Les infiniment petits, roman.

Les Petites Icônes.

ERNEST LA JEUNESSE

SÉRÉNISSIME

— ROMAN CONTEMPORAIN —

PARIS

BIBLIOTHÈQUE-CHARPENTIER

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1900

Tous droits réservés

_POUR VOUS DEUX..._

SÉRÉNISSIME

I

UN LIT

—Ainsi, c'est aujourd'hui que tu tournes?

—Que je tourne? répéta la jeune fille. Elle ne comprenait pas.

D'un geste cruel, le jeune homme indiqua le lit où elle se faisait

petite et chatte.

—Oui, précisa-t-il mauvaisement, que tu tournes mal!

—Mon ami!

Le jeune homme s'emporta:

—Je ne suis pas ton ami. Je ne te connais pas. Tout à l'heure, je

croyais que tu vendais deux heures à toi, une nuit à toi, que

j'achetais de la chair, de la peau, du plaisir. Idiot! Tu te donnais! A

moi! Ah! c'est du propre!

—Mais tu me disais tout à l'heure que tu m'aimais...

—C'est le malheur! Je disais ça parce qu'on dit ça, dans ces

moments-là. Bonjour, bonsoir, un homme, une fille... On se tutoie,

puis on ne se rencontre plus... Et voilà que c'est moi le premier!...

On prévient! Tu m'aurais avoué que tu étais trop malheureuse, que tu

ne pouvais pas durer comme ça, que, puisque _la Presse_ ne se vendait

plus, tu te décidais à vendre autre chose, je t'aurais répondu: «Ma

petite, je sais ce que c'est d'être malheureux, je le suis moi-même,

mais attends encore! ou du moins cherche ailleurs! je n'aime pas les

saletés», et je t'aurais donné mes cent sous, pour rien, entends-tu?

pour rien!

Il se rhabillait avec fureur. Il aurait voulu déchirer ses vêtements

sur soi, et il lui fallait l'inconscient souvenir de leur usure pour

qu'il les tirât seulement comme on tire l'oreille à une vieille

pauvresse. Il se rappelait le décor de tout à l'heure, pour le rayer,

les Champs-Élysées vagues et troubles comme une forêt de légende, une

forêt méchante où vont se perdre les omnibus, ses massifs, ses motifs

d'ombre où se tassent les vagabonds qui, entre la nature arrêtée aux

confins du Bois de Boulogne, à la Porte-Maillot,—en raison des droits

d'octroi,—et la pierre nue des cachots, trouvent cette transition où

ils traînent, les arbres consolateurs, les soirs libres, les nuits

effeuillées, chantantes et sanglotantes et les feux rouges de joie, les

feux verts d'espoir, jetés par les tramways au travers de la verdure,

des étoiles et des palissades.

—Je te jure... commença la jeune fille.

—Tu me jures? Ne mens pas! Tu es... tu étais vierge! Et c'est moi que

tu as pris, bon Dieu! C'est moi qui t'ai pris... Ah! malheureuse!

malheureuse!

Elle ne pleurait point.

—Souviens-toi! reprit-il moins durement. Tu m'as offert _la Presse_. Je

t'ai montré que je n'avais pas de monnaie, que je n'avais qu'une pièce

de cinq francs. Pourquoi m'as-tu dit que je pouvais te laisser toute la

pièce? Je croyais que tu savais... Il n'y a qu'une qui sait pour dire

des choses pareilles.

—Je t'ai expliqué que j'avais faim...

—Ça n'est pas une raison. Au contraire. Quand je t'ai offert un verre

de vin et un petit pain, tu bus, tu mangeas de si bon cœur que je me

dis: «Ça y est! Elle n'ose se présenter nulle part. Je suis sûr qu'elle

sort de Saint-Lazare!»

—Oh!

—Même que j'ajoutai, pour moi: «Ça n'empêche pas qu'elle est belle

fille!» Et quand nous avons cherché un hôtel, dans toutes ces petites

rues d'enfer, quand je demandais une chambre à vingt sous, sans bougie,

et que tu voyais qu'on rigolait, les probloques et les garçons, ça

ne te faisait rien? tu ne rougissais pas? tu trouvais que c'était

honorable?

—J'ai pourtant eu de la chance en tombant sur toi. Tu es beau. Et tu as

du cœur.

Il était un peu étonné.

—Et tu sais aussi ce que c'est, du cœur? Et tu as pu?... Tu n'as donc

pas d'amoureux?

Elle prit un air hautain. Des draps minces, son buste se dressa: elle

troussa, tordit, attacha en une seconde ses cheveux sur son front,

comme un diadème d'or à reflet d'opale et d'acier, croisa sa chemise

sur ses seins, et, les yeux sans flamme, mais lumineux de leur lumière

propre, le nez droit, elle cracha, d'une moue sans recours:

—Non, jamais.

Le jeune homme, soudainement sourd, en restait à l'attitude stupéfiée;

il murmura:

—Tu n'es pas d'ici?

Dédaigneuse maintenant, assurée, volontaire, elle interrogea:

—Qu'appelles-tu _ici_? Cet hôtel, le quartier, les Champs-Élysées ou

les rues du Temple où tu m'as raconté que tu vendais des savons, au

détail? Tu veux connaître mon village natal? Aurais-tu l'intention de

faire venir mes papiers? et de m'épouser, par exemple?

Il s'assit sur la chaise boiteuse, regarda sa maîtresse, en silence, un

moment, et fondit en larmes.

—Vous êtes toutes les mêmes, sanglota-t-il. Te voici déjà fière, comme

les autres. Et tu insultes le mariage, les femmes honnêtes, tout,

tout. Je suis un misérable, moi! Je t'ai déshonorée et tu ne comprends

pas! Ah! on ne devrait jamais coucher que dans les b..., mais c'est

trop cher. Eh bien! voilà! j'aurais préférer attraper la maladie! Si,

au moins, je t'avais rencontrée quelquefois, avant...

—Pourquoi?

Il sanglota mieux:

—Tu ne comprends donc pas? Je t'aime!

—Et puis?

—Et tu t'es jetée à ma tête, à la tête du premier venu, tu t'es laissé

faire, on ne s'est pas promené ensemble, on n'a pas eu faim ensemble,

on ne s'est pas dit des bêtises. C'est comme si nous étions mari et

femme sans fiançailles!

—Mari et femme!...

—Eh oui! puisque tu es vierge! Je te dois ma vie en échange.

—Si je veux!

Il arrêta net ses lamentations.

—Ah oui! il te faut de l'argent! te voilà femme: il ne te faut plus

rien pour être fille. Tu peux te vendre maintenant que tu t'es donnée.

Eh bien! écoute: tu vas me jurer que tu ne coucheras jamais avec un

riche.

Une cicatrice de sourire glissait sur des lèvres pétrifiées, dans une

face pâle.

Le jeune homme se précipita sur le lit.

—Pardonne-moi, dit-il, je t'aime, vois-tu, je t'aime! Il arrive

toujours que les riches profitent, qu'ils violent, qu'ils abusent,

qu'ils attirent à eux les vierges et qu'ils nous jettent après,

pêle-mêle, de la chair, de la boue, des larmes. Moi, je ne veux rien

avoir fait pour eux, pas même de la honte, puisqu'il y resterait de la

volupté. Je ne veux pas t'avoir goûtée pour eux: je voudrais recracher

ta virginité. Je te garderai. Oui, je sais, je suis pauvre. Mais toi

aussi, tu es pauvre. As-tu tellement besoin d'avoir des sous? Je t'en

gagnerai. Je t'aime.

—Moi aussi, je t'aime, mon petit. Tu es sauvage et tu es propre. Tu as

une odeur de pauvre et une odeur d'enfant. Pourquoi es-tu amer? Les

gens qui sont riches, ce n'est pas leur faute, va!...

—Qu'en sais-tu?

Il se défiait.

—Quand je te disais que tu n'étais pas d'ici!

Il lui prit les mains, la tourna vers lui, dans le jour qui se levait,

la regarda dans les yeux.

—Oh! tes yeux! on croirait de la mer!...

—Tu as vu la mer?

—Non. Mais ça doit être de l'eau comme des pierres précieuses qui se

fondraient ensemble et qu'on voit se fondre, un grouillis d'étoiles de

toutes les couleurs, un tourbillon de soleil, de lune, d'acier, d'or,

d'argent avec de l'écume: ça saute, ça se met en colère, ça retombe, ça

crie...

—Et mes yeux, c'est tout ça?

—C'est plus: je ne sais pas, je ne peux pas dire.

Elle l'interrompit, véhémente, attendrie:

—Eh bien! mon pauvre petit, je l'aime, moi aussi. Je me suis offerte

et c'est comme si tu m'avais prise et que _j'aurais_ bien voulu, en

même temps. Tu as été mon maître et mon frère. Tu m'as brisée et j'ai

souffert et je crois n'avoir rien senti qu'un long baiser chaud,

humide, une larme infinie qui m'aurait baignée, enveloppée, emportée

vers un océan d'émotion, d'affection et d'infortune. Tu as été

malheureux sur moi, tu m'as donné ta peine et nous nous sommes possédés

en sachant que nous n'avions pas autre chose à avoir. Tu as été si

sincère, si enfant, si câlin, tu as presque gémi et tu as grondé comme

on se révolte dans l'agonie. Et tout cela, mon petit, ta franchise dans

la caresse, ta force, ta douceur, tu les regrettes? Tu aurais été le

même avec n'importe qui, avec une femme qui aurait eu l'habitude? Je

n'ai rien été pour toi qu'un corps, pas même un corps? Ah! mon petit!

mon petit!

La belle crise, jeune et fière! Elle l'avait pris à l'épaule, tirait

toute sa face vers ses lèvres, le réprimandait goulûment de ses yeux

à demi-fermés et d'un pli qui glissait sur son front, sans oser le

toucher et s'y arrêter. Maternelle, en petite sœur qui sait mal,

mais qui y met de la bonne volonté, elle était à la fois ingénue et

coquette, quasi-divine. C'était l'instant délicieux et unique où la

femme, sacrée femme, hésite encore et ne retrouve plus son chemin, la

mauvaise route où elle minaude encore avec le vice et la vertu, où il

y a un dernier espoir de miracle, du miracle qui effacerait le péché,

qui recréerait l'enfant et qui, au besoin, ressusciterait à jamais

l'ange dans la bête. Si touchante que le jeune homme se remit à pleurer.

—Voilà, dit-il. Tu parles bien, tu fais trembler et tu arraches je ne

sais quoi en moi, une chose qui serait mon cœur, mais plus grand et qui

m'emplirait tout, avec mes nerfs et mes veines. Tu es belle, tu n'as

pas l'air méchant et c'est tout ça que tu as donné à n'importe qui.

Ç'a été moi: nous sommes bien à plaindre tous les deux! Nous serons

malheureux toute notre vie parce que nous y penserons toujours.

Il s'attendait à la voir sourire; elle ne sourit pas. Elle le

regardait. Ses yeux bruns, brouillés de larmes, ses traits arqués et

dessinés, gravés dans du désespoir et de la colère, sa lèvre un peu

lasse en sa volonté, son menton vainement autoritaire, sa barbe frisée

et légère, ses cheveux abandonnés, sa haute taille maigre,... mon

Dieu! comme c'était d'ensemble, comme ça se tenait, comme c'était peu

oubliable! C'était d'une telle humanité, mieux qu'un modèle d'atelier,

pis qu'une statue: il lui sembla qu'elle avait encore contre sa chair

ses articulations souples et nettes, ses artères en fièvre et tout

ce sang chaud et frais à la fois qu'elle entendait, à coups pressés,

couler régulièrement, généreusement, sa vie enfin, sa vie chère de

tout à l'heure, qu'il mêlait à sa vie dolente, à elle. Il crut qu'elle

allait crier vers lui. Un grand silence était tombé. A travers les

cloisons illusoires, l'hôtel jetait seulement le sommeil de ses six

étages à l'insomnie des deux enfants: l'hôtel devenait une massive

prison de soupirs, d'anéantissement geignant, de misère ronflante;

les anonymes qui, accouplés ou solitaires, s'étaient allongés, à la

suite, séparés à peine par des paravents de plâtre, avaient l'air de

dormir ironiquement contre les jeunes gens, leur rêve et leur noble

navrement. Le sommeil, tueur d'énergies, tombeau de projets, le sommeil

qui courbe, qui prostre, qui résigne, se faisait plus rythmique, plus

tyrannique, plus railleur; il ramassait en sa sourde chanson l'horreur

quotidienne des métiers, de la précaire oisiveté, des besoins, des

courses, des efforts et des tristesses des hôtes d'en bas et d'en haut,

leur obscurité, leurs ambitions cassées, leur néant et leur secret—pour

en faire une masse crissante, glapissante, un râle et un plain-chant

religieux, un hoquet et un _de profundis_: ces souffles rauques

d'inquiétude, ces souffles qui se retiennent devant des cauchemars et

des souvenirs, ces voix qui, indistinctement, se plaignent, pendant

la trêve nocturne, de la journée qui est partie et de celle qui la

suivra, ces souffles sans âge, sans sexe, s'en venaient faire la leçon

aux tristes amoureux, leur enjoindre d'aller l'un à droite, l'autre à

gauche, par les sentiers où l'on se rencontre sans se reconnaître, tant

on a à souffrir pour soi et à y songer! Ce fut une gêne si vraie que

la jeune fille n'y tint pas: elle ne voulut pas rester dans ce lit, de

songer qu'il y avait d'autres lits autour d'elle et sous elle. Alors,

pour ne pas revoir ce corps ou pour sacrifier à quelque pudeur, le

jeune homme se mit à la fenêtre.

L'aurore tombait plus qu'elle ne se levait, engluée d'un jour lourd

et d'une lumière sans éclat. Il n'était que trouble et tumulte. Il

rêvait d'une nuit qu'il ne connaissait pas, où l'on se recueille

dans la campagne, à même la nature, et où, dans la ténèbre effrangée

et découpée des feuillages, sous la voûte obscure et pailletée du

ciel, les reflets de verdure se gravent en relief, où l'on a des

routes à suivre qui vous confessent et qui se confessent, doucement,

où l'immensité se fait intime, où la terre se fait caressante et

divinatrice, où le mystère s'explique un instant dans le chant des

oiseaux, où les étoiles—et l'étoile du destin—traînent le long des

forêts, au travers des cimes. Il entendait des oiseaux, des oiseaux

n'ayant qu'une note et qui, parmi son agitation, lui apparaissaient les

yeux crevés, captifs, et vrillant leur cri en plainte. Les rares arbres

qui s'alignaient là-bas étaient muets et graves, exilés. Il avait mal,

n'avait pas ce qu'il lui fallait, un gémissoir, le confessionnal à ciel

ouvert des panthéistes et ces lueurs, qui éclatent au passage dans

votre méditation, d'une rose à demi entrevue ou d'un ruisseau suavement

infléchi; il n'avait pas ces joyaux de sensibilité qui brillent dans

un bosquet courbé comme pour poser sur votre front une couronne qui

pense. La nuit qui montait à lui était la nuit de cet hôtel sale, d'une

sale rue où le quartier des Champs-Élysées venait suer et se vider.

C'était la nuit courte du sommeil sans haleine qui vous abandonne

lâchement et qui vous laisse démailloté de votre repos, mauvaisement

nu, au seuil du jour. Et il avait à se décider, à décider. Mais déjà

une étoffe déchirée jouait avec l'étoffe usée de son épaule et une

petite main frôlait le duvet tiède de son menton. Il eut un frisson de

déplaisir en s'entendant appeler:

—Chéri.

—Quoi?

—Fais-moi un peu de place. Je veux voir, moi aussi.

La fenêtre n'était pas une lucarne: c'était une vraie fenêtre, écrasée,

couchée elle-même en longueur, sous l'arête du toit. Il y avait place

pour deux, à condition de se pencher en dehors. Il se poussa.

—Ah! dit-elle.

Ils étaient un peu haut. Elle se demanda comment elle avait pu grimper

tant de marches qu'elle ne se rappelait plus: ça devait être roide,

glissant, branlant. Elle commençait à mesurer sa fièvre. Et puis? Elle

allait mieux et aurait à redescendre; voilà tout. Elle contempla,

domina.

—C'est Paris, ça?

—Ah! maintenant, tu ne nieras plus; tu n'es pas d'ici!

Il la ramena dans la pièce, la toisa dans ses vêtements ou soi-disant

tels. Ils étaient plutôt frais mais largement souillés et déchirés:

taches de même âge, accrocs amassés, une dévastation universelle, quasi

régulière et frénétique.

—Comme tu es arrangée! fit-il. On dirait que c'est exprès!...

—Et ça? répondit-elle. Est-ce que c'est exprès, aussi?

Elle indiquait Paris, la croûte de Paris, la coiffe du ciel sur des

détritus de cheminées ou des carcasses de colonnes et de bâtiments,

une aube mal habillée et hagarde, un effort, sans âme encore, de

montée, de construction, des édifices pas éveillés, une folie de

travail, au repos, pour l'Exposition incertaine. Ça se levait de

partout, se dressait, s'arrêtait, attendant l'ouvrier; ça se tordait

en fantaisie ou ça se tenait droit, chancelant sans en avoir l'air,

avant la confirmation de la scie, du rabot et l'investiture des mains

plébéiennes.

Palais en corset et même avant le corset, maisons riches avant la

richesse: c'était sinistre, le désert en hauteur, les piliers mal

équarris, le fer rouillé, l'acier terne, la terre meuble. Des cailloux

se devinaient dans la poussière: architecture d'abattoir et d'usine

misérable, chaotique, dans les palissades trop courtes. L'admirable et

pure avenue ne jetait pas jusque-là l'ombre et la ligne de ses arbres,

la courbe de ses jardins et jusqu'à sa blessure, au milieu. Il n'y

avait que les échafaudages, les outils, les treuils, un arsenal muet

d'entrepreneurs et de tâcherons, de la machinerie, de la métallurgie

et de la pierre, du ciment, échoués en bas, comme en tas. Et la

Seine, ensuite, se précipitait entre les trous. Ruban industriel et

de fatigue, il en restait juste assez pour nouer une cravate bleue

autour de lourds bateaux immobilisés: on ne l'entendait pas de si

loin et c'était un agrément au pied d'autres palais en gestation,

au-dessous d'un dôme ruisselant d'or, en bordure de ferrailles et de

ferronneries, de gares projetées, de barrages dessinés, de panoramas

et d'établissements de plaisir qui ne montraient, pour le moment,

qu'un squelette incomplet et laborieux, que des dessous assez secs et

que la misère générale, la misère-type, la misère, base et ressort qui

est au centre de tout, dans l'essence de tout,—telle la mort. Paris?

Paris était ailleurs. Là, ce n'était que Demain. Demain sans plus, sans

le jour qui suivrait, le demain immédiat d'une époque impatiente qui

veut la joie tout de suite et qui, pour le surplus, pour l'éternité,

s'en remet à la nuit et à ses rêves ou à son bon plaisir. Paris, en

avant, en arrière, étendait ses larges ailes d'oiseau écartelé, Paris

saignait, se recroquevillait ou s'ouvrait ailleurs, immense, énorme et

menu, en des détails de maladie, en des prurits, en des sanies; Paris

laissait là, isolés, ces pièges à provinciaux, à étrangers, ce miroir à

alouettes de Panurge qui viendraient considérer de loin la magnificence

de l'effort, de la réussite, de la merveille et qui iraient ensuite

mourir dans leur trou obscur si cette petite Seine qui coulait là ne

les attirait point en son leurre de néant fluide.

La jeune fille se tourna vers Paris, de l'autre côté. Mais il n'y avait

rien à voir. La rue était un couloir étroit, engorgé, qui arrivait à un

faubourg sans oser le regarder, qui y entrait par la porte de service

et qui s'arrêtait, morte subitement de lumière, d'air, de facilité!

Les toits qui s'étageaient, toits d'hôtels particuliers ou de palais

nationaux supposaient des piliers, des pilastres, des pylônes, un luxe

d'Empire ou une renaissance vaine de Grèce à chapiteaux. Du vide, avec

des cheminées. Elle rêva par-dessus, vers le ciel bas.

—Non, disait gravement une voix, ce n'est pas exprès, tout ça, c'est de

la peine.

—Tu vois bien! triompha-t-elle, sans y penser.

Mais le jeune homme s'emportait.

—Oui, mais tout ça, tout ça, ce n'est pas toi. Tu n'es pas d'ici.

Elle eut un rire clair. Il insistait:

—Si tu étais d'ici, tu ne remarquerais rien. Tu ne regarderais rien. On

ne regarde pas, à Paris. Si je me suis mis à la fenêtre, c'était pour

avoir un peu d'air. J'ai mal au cœur, à tout. Et aussi pour ne pas te

voir parce que, mon Dieu! je serais retombé sur toi, simplement. Mais

tu te trahis! tu t'intéresses à ça? Tu n'es pas d'ici, vois-tu, je te

le jure. Est-ce que c'est pour toi, ça? Est-ce que tu as besoin de

savoir, de connaître? Tu es femme et tu n'es pas d'ici, non, non.

Elle le toisa, et toisa en lui son essence, son pays, tout le mystère

de la race, la sève du sol, la semence de l'air natal.

—Est-ce que tu serais patriote?

—Je ne suis pas assez riche, ricana-t-il. Je n'ai pas de terres et je

n'ai pas assez d'argent pour acheter un drapeau. La patrie, c'est la

vie,—et je veux vivre. Mais, tout de même, il y a quelque chose qui me

gêne: je ne sais pas si tu aurais tourné—si tu étais d'ici. L'audace,

l'aventure! Enfin, on n'ose pas ici, et voilà, tu oses, toi,—et je

t'aime...

Hautaine, elle interrompit:

—Oui, tu te devais à une fiancée de ton village, une promise, n'est-ce

pas? La connais-tu ou l'attends-tu? Mais je ne veux pas te voler, moi.

Il éclata:

—Mon village, le voilà, mon village, c'est ce tas sur quoi tu uses

tes yeux, c'est ce que tu appelles Paris, cette prison de maisons, de

quais, de pavés qui crachent de la boue, d'hôpitaux qui nourrissent des

malades, de prisons qui se déversent sur des bagnes et de cimetières

qu'on force à manger des cadavres, vite, vite, pour trouver un trou

(pour pas longtemps) à d'autres morts. Et ça t'amuse à voir! moi pas.

Moi, j'en suis: ça n'est pas à moi, je passe. Est-ce que nous avons

le temps, le droit de nous attacher à rien? Il faut marcher, vois-tu,

vendre à des gens dont la figure te sera toujours inconnue et ne voir

que les sous, dans leurs mains, les sous qui se ressemblent tous et

dont tu pourras faire du pain pour le jour suivant et pour l'autre

nuit. Je ne suis pas badaud, je ne suis pas curieux, je vais, je viens

et si je ne me tue pas, c'est parce qu'on ne m'a pas appris.

Elle interrompit:

—On t'a beaucoup appris?

—Rien, cria-t-il, rien, tu entends?

—Et tu penses?

—Je ne pense pas, je sens. Mes idées, ce n'est pas à moi, non plus.

Elles montent des pavés, des trottoirs, de la boue, des flaques, du

sang, de moins. Ça me vient des gens qui souffrent sans qu'on les

voie, de la misère qui est partout, des ventres vides, des yeux qui se

sont rabattus sur des cauchemars...

—Et ça t'amuse?

Il prit un air terrible: il lui promit, d'un sourire, des revanches,

des chevauchées, une reprise, une dévastation:

—Laisse faire: ça m'amusera.

Il fouillait maintenant de ses yeux aigus les toits méfiants, comme de

mains fiévreuses. Il agitait des espoirs actifs et violents comme des

drapeaux de pillage, il remuait les convoitises comme de l'or volé sur

du sang.

Elle posa la main sur son épaule et écouta bouillonner son sang à lui,

son sang noir. Elle s'étonnait d'avoir subi son choc: ses baisers lui

revenaient en morsures de furie: il avait pourtant été si tendre,

il avait caressé et pleuré! le voilà maintenant qui griffait à même

la société! Il lui sembla qu'il retirait son étreinte, qu'il lui

arrachait ses bras, qu'il voulait se reprendre tout entier pour être

plus fort, plus brutal contre les gens, la troupe, les préjugés et les

scrupules. Elle avait l'impression d'être dépouillée vive. Elle ne

sourit qu'en l'entendant dire:

—Je te donnerai tout ça, tout.

—Nous nous associons alors?

Il grimaça:

—Écoute-moi bien. Je ne suis rien, non pas ce qu'on appelle rien, mais

encore moins, ce qui n'a pas de nom, ce qu'on n'appelle pas. Je n'ai

pas de nom.

—Moi non plus.

—Bon! Je ne suis pas anarchiste. Je suis pauvre; je ne veux rien, mais

il me faut tout, parce que je n'ai rien. Je ne regarde pas, je ne veux

pas savoir. Ça m'est égal qu'on taille les pierres et les diamants,

parce que je les aurai bruts, plus gros. Je marche devant moi. Un jour

je tomberai dans un trou ou dans le ciel, et comme il faudra que je me

démène, je me démènerai: j'attends. Toi, c'est autre chose, c'est la

même chose. Je ne t'attendais pas. Tu m'es venue. C'est donc toi que

j'attendais, car il faut une femme à un homme.

—Tu es fou! articula-t-elle. Tu dis des bêtises.

—Tu mens! tu mens. Je ne suis pas fou! je ne dis pas de bêtises. Tu

veux être une fille. Tu vas prétendre que c'est moi qui suis cause,

parce que j'ai bien voulu de toi. On appelle ça lancer une femme, oui?

Eh bien! je ne veux pas. J'ai bien voulu de toi. Je te veux maintenant,

toujours.

Il allait:

—Oui, je sais. Tu as vu des restaurants où l'on mange la nuit, comme

si on avait besoin quand on a mangé le jour, et où l'on boit, comme

si c'était permis! Tu as vu des épaules qui se montrent quand elles

pourraient être au chaud et qui se figent sous des colliers, des perles

et du vert ou du rouge coupé en petits morceaux!...

—Une fille, oui, dit-elle, oui, oui!

Elle se révoltait contre son éloquence. Elle se dressait, subitement

volontaire, tyrannique en sa résignation, imposant son abaissement.

Elle se précipita, le toucha aux épaules, le courba, impudique,

magnifique et simple. Ce fut autour des yeux du jeune homme, fermés

d'autorité, comme une source chaude de baisers, comme des caresses

en cataracte, jaillissantes, enveloppantes, sautelantes, gouttes

d'azur et de feu tout ensemble, comme une souple armature de piques,

de chatouilles, de caresses aiguës et de ces fouilles aimantes qui

prennent l'âme et qui la goûtent avidement; ce fut une chaîne infinie

et voluptueusement brisée d'emprises, de marques de possession, des

drapeaux de joie fichés à vif dans la chair, la passion conquérante,

aguichante, puissante, menue, ne laissant rien: tout l'océan de la

tendresse humaine se rua. Et le jeune homme n'était que proie. Il tâcha

à se débattre.

—Ah! tu sais bien, dit-il, tu sais trop.

—Quoi?

Elle continuait. Elle le ployait maintenant, l'attirait à soi, entre

ses seins. Elle ne dit qu'un mot:

—Pleure!

Il ne pleura pas. Elle répéta:

—Pleure encore, un tout petit peu, pour moi.

—Non: tu sais trop.

—C'est pour toi, déclara-t-elle, pour toi seul.

Il éclata de rire:

—Pour moi, ces soins, pour moi, cette perfection, pour moi ces

câlineries? Non! non! On appelle ça une vocation, je crois? Tu étais

née pour. Mais je te jure! Ça ne sera pas. Tu seras à moi, à moi seul.

Il s'était détaché et dressé. La volonté se levait contre la destinée,

le jeune homme dominait la femme, son avenir, l'obscure trame de son

sort: ses dents serrées, ses yeux, ses poings menaçaient, ordonnaient,

défendaient.

Elle sourit.

—Quand je te le disais!

Mais il la prenait à son tour. Il lui saisit les cheveux et, d'une voix

d'enfant, étonné en sa colère, et calmé:

—Oh! on croirait qu'ils ont la fièvre, tes cheveux!

Elle n'avait pas la fièvre. Ses cheveux brûlaient, par habitude.

Solennelle, elle mit sa main dans la main du jeune homme:

—Je te jure que je ne serai jamais à un autre que toi.

—Mais alors...

—Alors ce n'est pas dire que je serai à toi toujours ou que je serai

encore à toi. Tu ne comprends pas. Ne comprends pas. Viens.

Il ne bougeait pas. Elle indiqua:

—Nous nous en allons.

Ils descendirent, en silence. Les escaliers criaient, se fendaient et

se refermaient à mesure, car le bois, aussi, apprend à être pauvre et

à mourir sans fin: ça s'appelle jouer. Le jeune homme sentait qu'il

n'avait plus ni tête, ni corps, ni cœur, qu'il n'était que combat et

que trouble: la sensualité, l'indignation, le sentiment du futur, le

désir et la responsabilité morale, la joie toute proche de la rancœur,

de la misère, c'était tout choc, tout chaos, tout malaise, une horreur

excitée et lasse, une angoisse d'après et une étreinte obstinée, la

griffe latente de la caresse, l'envers du baiser, la morsure—et la

morsure qui dure. L'autre allait devant lui, inexperte et légère, se

risquant et redoutant la chute de cette cage fragile et fantaisiste de

bois et de fer, trébuchant de marches en couloirs et retenant son pas,

jusqu'à son souffle, par respect pour les bottes étagées et le vague

garçon de l'hôtel qui errait on ne savait où. Elle gardait de la grâce

et une grâce unique. A son aise en sa gaucherie, chez soi en cette

fuite de hasard, elle tournait comme à la parade.

Évadée du bouge, elle se redressa encore. Puis elle eut l'air de se

voir et de se voir pour la première fois: elle frémit,—ou presque. Elle

regarda le jeune homme avec impatience et héla un fiacre qui passait.

Le jeune homme s'affolait:

—Que fais-tu? Nous n'avons plus d'argent.

Sans répondre, elle fouillait sa loque de robe et mettait une large

pièce d'argent dans la main du cocher, lui jetait une adresse qui

échappait à la stupeur de son compagnon et ajoutait:

—Vite, surtout! vite!

Le sapin se ramassait en un essai de galop sur place. Le jeune homme

considéra cette caisse noire mal lavée: c'était son cœur et son rêve;

tout allait filer, tout filait. Il ne s'écouta pas défaillir, il ne

réfléchit pas, se rassembla, se lança. Il lui fallait cette femme, et

son refuge et son nom: elle le trompait, déjà! Elle lui avait volé

son pain, sa nuit, son amour: il la retrouverait, il ne la lâcherait

pas. Il n'abandonnerait rien de son rêve, de ses projets, de sa

douceur même de cœur, en sa furie. Il se suspendit, s'aggriffa à la

balustrade du vieux fiacre, se refit une insouciance dans son tumulte

et un jeu d'enfant parmi sa haine d'amant. Il se recroquevilla, se

tassa, fit balle de sa passion, de son angoisse, de sa curiosité et

se sentit entraîner vers des destins inconnus. Le cheval piaffait,

ruait, tombait à mesure, sans force, sans courage, en cette aurore

aiguisée. Des rues le secouèrent au passage, tendu, concentré, atroce.

Enfin, après l'Arc-de-Triomphe, très loin dans l'avenue Kléber, devant

une grande bâtisse grise et nostalgique qui avait l'air de receler

des mystères et de cacher des splendeurs après des enceintes et des

enceintes, la jeune fille se glissa, creusa d'une clef préparée la

serrure d'une porte de service. Mais elle entendit à son oreille un cri

de reproche, une injure serrée, crachée:

—Messaline! Messaline!

C'était un mot au hasard: le jeune homme ne savait pas d'histoire. Elle

pâlit, ne regarda pas, défia, à vide, d'un port de tête, et s'engouffra.

Le jeune homme restait seul. Il considéra longuement la maison

triste—et ricana. Le fiacre relayait. Le jeune homme erra, avisa un

balayeur et lui demanda ce que c'était, cette baraque-là sans fenêtres.

Le balayeur était renseigné.

—Tu ne sais pas? c'est le palais de la grande-duchesse de

Schmerz-Traurig.

—Elle n'est pas d'ici, n'est-ce pas?

Le balayeur rit de bon cœur.

—Bien sûr! c'est allemand comme père et mère. Tu sais bien!

Le jeune homme ne savait pas. Ce qu'il savait, c'est qu'il avait

possédé la grande-duchesse. Pas plus, car il n'hésita pas. La femme

s'était ouvert une porte de service; mais il était sûr que ce n'était

pas une fille de cuisine, ni une femme de chambre, ni une suivante:

c'était elle, elle seule, la grande-duchesse. Il éclata d'un rire

douloureux, et confus, haletant, hoquetant, crispé, il dit: «Messaline!

Non! pas encore! puisqu'elle était vierge!»

II

UNE COUR

On en était resté chez la grande-duchesse au beau langage, au parler

des temps où l'on causait encore. Un souper se fût appelé médianoche

s'il avait eu quelque raison d'être ou quelque occasion. Le _five

o'clock_ se nommait goûter, comme de juste, et les gens qui y étaient

priés semblaient sortir des castes, compagnies et corporations que les

talents ont su faire respecter parmi les hommes. On n'y paraissait

point sans apporter sur son visage la consécration du génie ou de la

naissance, ce qu'une affectation d'art décora du terme de patine:

on arrivait élu ou prédestiné, on s'en allait charmé, on revenait

fidèle. Les diverses académies, les plus éminents de l'ancien corps

diplomatique, quelques officiers généraux en position de disponibilité

ou passés dans la deuxième section de l'état-major, des ducs et

pairs lassés de songer à une chambre héréditaire, des agents secrets

qui avaient bien servi coudoyaient sans hauteur des poètes, des

philosophes, des conspirateurs d'âme et d'esprit, des politiques

de mansardes et des réformateurs d'utopies. La grande-duchesse

souffrait tout le monde et n'encourageait personne. Dans l'exil, dans

l'abandon, héroïque en son archaïsme qui ne voulait pas condescendre

à des subventions, confiante mélancoliquement en son droit divin qui

laissait leurs consciences aux traîtres et qui n'achetait rien, elle

patientait, dissertait, souriait comme elle eût signé des décrets et

refusé des grâces: elle n'attendait pas et ne songeait point qu'on

l'attendît. Le malheur public a ce privilège d'unir autour de son

objet les dévouements les plus disparates et ces fleurs ennemies que

le mécontentement fait germer et courbe vers une même infortune. Le

grand-duc de Schmerz-Traurig, détrôné après plus d'excentricités que de

revers, n'avait regretté ni son peuple, ni la couronne. Il appartenait

à cette époque constitutionnelle qui permettait à peine la débauche

aux princes exaltés et les vertus privées aux monarques magnanimes.

Cette folie bâtarde qui souffla sur les meilleures maisons après la

Révolution gigogne de la France, ne s'était point arrêtée aux vieux

burgs du pays. Les diètes et Parlements avaient sévi: le souverain

acceptait tout, avec sa liste civile, et paradait dans le désert non

sans défier le puritanisme de ses sujets: ses maîtresses faisaient

scandale et lui, dans le tas. Artiste, par catastrophe, criminellement

passionné pour la musique et les arts plastiques, il échoua dans

la danse. C'était le temps où les danseuses avaient cet avantage

d'être ou honnêtes ou célèbres: les premières devenaient princesses

morganatiques et les autres les imitaient dans la mesure de leurs

moyens, en mieux. Otfried Gutbert fit la cour aux unes et emplit sa

cour des autres: les impôts, sarcasmes, scandales, condamnations qui

suivirent mirent le souverain au ban de sa patrie et de l'Europe: les

événements de 1866 eurent, en ce qui le concerne personnellement, plus

l'air d'une épuration et d'une exécution que d'une conquête méthodique

et raisonnée: il quitta ses états avec aussi peu de chagrin qu'il en

laissait. Le pouvoir était devenu pour lui un exercice de volupté

dont il ne percevait plus que la fatigue. Il restait de bonne maison,

riche, auréolé de fatalité, inspirant juste assez de pitié pour piquer

les curiosités et pour ne toucher personne. Il avait la félicité

de n'être pas un roi d'opérette, et, à la fin du second empire, les

grands-ducs se pouvaient honnêtement divertir à la _Grande-Duchesse_:

ce n'était pas pour eux, il y en avait trop ou trop peu. Il choqua

par habitude, révolta, pour ne pas être tout à fait déchu. Il épuisa

toutes les nuances de la noce et les marqua de son chiffre. Ce n'était

ni barbare, ni ignoble, et sa cruauté passionnelle ne manquait pas de

race. Je n'ai pas à retracer, même au trait, ses débauches: elles sont

d'histoire. La guerre franco-allemande le trouva ou ne le retrouva pas

en Italie, loin de la prise de Rome. Il s'y rencontra avec Thiers, en

déplacement diplomatique. Le petit homme d'État français lui promit ses

possessions perdues au cas d'un triomphe qu'il n'entrevoyait point:

c'était en considération des relations, si j'ose dire, que l'exilé

avait su garder dans tous les mondes, même augustes. Ces relations

firent respecter le palais de l'avenue Kléber dans les plus désespérées

éruptions de la Commune. Mais Otfried-Gutbert ne revint pas tout de

suite à Paris. Il entreprit un long voyage. Il se vengeait de sa

ruine politique. Il parcourut les pays les plus divers pour en noter

les fondrières, les ulcères, les défauts de situation, les fissures,

les brèches, les vices de gouvernement. Jouissant de l'envers de son

imprévoyance, doué soudainement (ou plutôt par le lent effort d'un

atavisme contenu, d'une hérédité qui avait amassé par l'absurde) d'une

sagacité, d'un génie stratégique, voire d'une science de création, il

refit la carte d'Europe, idéale, donna le coup de pouce du démiurge

qui peut changer le cours d'un fleuve et du Destin, poussa jusqu'en

Perse et publia enfin cet _Itinéraire de Paris par Jérusalem_[1] qui,

tiré à très petit nombre, devint aussitôt plus rare que le «vrai»

_Traité des trois imposteurs_, c'est-à-dire qu'il disparut ou à peu

près. Otfried sourit: il n'aimait pas les gens qui lisent: ils lui

avaient coûté trop cher. Il était arrivé au résultat qu'il souhaitait

sans l'espérer; on l'estimait. Il eut l'exigence et la coquetterie

de se faire élire membre libre de l'Académie des sciences morales

et politiques; c'est, pour le diable, la dernière façon de devenir

ermite. L'âge venait. Otfried Gutbert ne pouvait plus tomber aux

pires excès et aux paroxymes séniles: il avait pris ses précautions

dès son adolescence et avait goûté à ces effroyables voluptés qui

pourrissent honteusement de leur essai sans plus nous tenter d'ores

en avant. Il devait d'ailleurs cette politesse à sa race de faire

souche d'honnêtes gens. Une famille de perpétuels prétendants, qui

lâche de temps en temps une fille sur un trône étranger ou qui englue

pour un mâle la triste descendance d'un roi trop prolifique, lui offrit

son ultime héritière qu'il épousa non sans pompe et qu'il rendit

mère d'un enfant du sexe féminin à laquelle il imposa les prénoms

de Marie-Sophie-Augusta-Sévère-Clémentine-Alessandra. La naissance

de cette enfant remonte aux derniers jours de l'année 1878. Otfried

Gutbert vécut encore quelque peu. Devenu impotent, il se souvint

qu'il était prince, qu'il appartenait à une Académie et convia chez

soi des confrères et des frères. Les souverains dépossédés firent

cour à part, arguèrent de protocole: les plus gueux se décidèrent à

grand'peine et quelques-uns parce qu'ils avaient des enfants en bas

âge dont les jeux requéraient un ou une partenaire de rang égal. Les

corps savants se haussèrent à ces réceptions et les causeurs vinrent y

prendre une autorité séculaire, du ton et du style, comme le vin des

hanaps. On n'y médit pas plus qu'on n'y conspira: crispé, le visage

pâli et congestionné à la fois des suprêmes titillations de la vie et

des affres de l'au-delà, l'œil clair d'une ironie obstinée et d'on ne

sait quelle dédaigneuse sérénité de l'âme devant les supplices proches

de l'enfer, souriant et pénible, oppressé, retenu en son agonie,

majestueux parmi sa décomposition, il discutait, semait sans l'étaler

une érudition volée on ne sait où, innée ou adventice, corrigeait

des opinions, redressait des hypothèses, taillait dans des utopies

ou amplifiait des plans, des systèmes, ne gardant son sérieux que

sur les sujets badins ou joyeux et plaidant gravement, grandement,

l'incompétence.

NOTE:

[1] L'auteur ne croit pas trop s'avancer ici en promettant une édition

nouvelle de cet ouvrage introuvable. A part quelques coupures exigées

par la bienséance internationale, ce sera, avec ses incorrections de

langage, ses archaïsmes et néologismes, le pamphlet même d'O.-G. IV.

Il disparut ainsi à mesure, se donnant par lambeaux au démon, où plutôt

se dégageant, se perdant, se fondant dans le néant et devenant lui-même

néant, comme les empereurs romains devenaient dieux, en une apothéose

moderne, et d'un orgueil si effrayant qu'il se peut survivre à jamais.

Il n'avait plus de terres à léguer à sa fille: il lui légua la terre,

sans plus. Du haut de son exil et de son doute, il la sacra impératrice

et lui assura des destinées, la munissant par avance d'un conseil de

régence unique: c'étaient les académiciens, artistes, anarchistes et

mécaniciens qu'il avait assemblés.

La veuve du grand-duc, Marie-Albertine de Gothie était parfaite comme

le sont toutes les princesses de sa famille lorsqu'elles échappent

à leur ancestrale fatalité. Elle s'était mariée parce que son père

s'acharnait à demeurer prétendant et que les plus fortes alliances,

celles qui pèsent dans les congrès, se contractent avec des souverains

déchus et que les familles comptent toujours plus, sur le papier, que

les territoires. Elle avait perdu son père presqu'en même temps que son

mari, et deux mois après que sa sœur cadette, enlevant un sculpteur

napolitain, le trompait d'abord avec son modèle, puis se réfugiait au

harem du sultan de Tripoli pour échouer, de cafés-concerts en bazars,

à un couvent peu dégoûté où elle mourut de la poitrine. Ses frères

portaient l'épée un peu partout, placés dans toutes les cours comme des

gages d'amitié d'une dynastie malheureuse et pour appeler sur elle, en

cas de vacance, l'attention des frères et cousins plus avantagés. Marie

était à Paris aussi seule qu'on peut l'être et s'en trouvait bien. Elle

ne vécut plus que pour son enfant. Elle l'aima en princesse. Avant

tout, elle pria pour elle. Puis elle l'éleva suivant son rang, et pour

ses destins. Elle ne connaissait de son duché que ce qu'elle en avait

lu dans les almanachs de Gotha et ce qu'elle en avait entendu soit à

l'époque de ses courtes fiançailles, soit dans la suite et par hasard.

Elle voulut que sa fille possédât sa patrie et sa propriété dans son

histoire et dans son âme. Les savants de son époux s'y employèrent.

Marie était de cette école de souveraines qu'on fait grandir pour

régner et auxquelles on n'apprend rien, la grâce et la naissance

suppléant à tout et la seule occupation d'une princesse, étant, comme

chacun sait, la charité qui ne s'apprend pas, qui ne se mesure pas

et que les ministres, chambellans et budgets peuvent réglementer, en

outre. Elle en était restée à la théorie des bals de la Restauration,

à la frénésie de représentation et de droit divin qui se déchaîna à

cette époque, aux promenades encensées, aux voyages de fleurs et de

cantiques, aux saluts et génuflexions qui sont de tradition, d'usage,

de bienséance et d'ordre. Elle n'avait pu épuiser sa réserve de

révérences et n'avait jamais dansé—ou presque. Elle ne croyait pas à

la science, croyant en Dieu, et méprisait l'histoire, cette fille qui

avait si souvent et depuis si longtemps trompé les siens. Mais elle

considérait son enfant comme une Schmerz-Traurig: elle était si peu à

elle! Et à voir ses yeux pâles, ses cheveux blonds, ce sang allemand

qui rêvait, chantait et grondait en elle, qui se gerçait parfois sous

la peau et apparaissait âprement, la veuve ressentait le respect et la

terreur qui l'avaient enchaînée à son mari. Son affection resta digne,

et sa sollicitude froide et stricte veilla passionnément. L'esprit et

le cœur de Clémentine-Alessandra s'ouvrirent peu à peu aux paysages

du pays perdu: ses légendes lui tinrent lieu de contes de fées et

ses fées furent des fées vassales, des fées bien à elle; les héros

et les ogres, tout ensemble, les archanges casqués et les bourreaux

mitrés étaient ses grands-pères; les forêts lui appartenaient—et les

gnomes et les Elfes: elle prit ainsi quelque habitude du merveilleux,

acquit d'écouter des prouesses sans défaillir et de ne pas trop

s'indigner des forfaits les plus noirs. On lui dénombra les fleurs

et les étoiles de Schmerz-Traurig et ses poupées furent ses aïeules

reconstituées, si j'ose dire, et souriant, sur nature, couronnées

ainsi que les couronnèrent les légats d'antan et les antipapes. Ses

éducateurs étaient excellents: ce n'étaient pas des professionnels.

Ils se piquèrent, apprirent eux-mêmes ou réapprirent, firent ainsi

des découvertes et se poussèrent plus avant dans les diverses classes

de l'institut. Ils avaient deux joies à instruire l'enfant: celle

de retrouver du passé et de le rendre à sa propriétaire légitime,

d'entrer dans le passé, de voir ce passé revivre, se mouvoir à peine,

hésiter, lutter contre le présent,—et la joie aussi de préparer

l'avenir, d'armer chevalière de la chevalerie moderne et de la seule

chevalerie possible, une élève auguste et infortunée. On a rarement

les disciples qu'on mérite. Tomber du bout des lèvres sur une petite

fille qui est l'héritière et l'héritière idéale de pays d'hérédités,

d'héroïsmes et de crimes sans exemples, avoir à lui apprendre qui

elle est, ce qu'elle aurait pu être, la former, préciser, diriger sa

nature, la faire femme et la faire déesse, c'est une fortune inouïe.

Ces vieux hommes se sentirent, à son usage, pères et nourrices. Ils

la choyèrent artistement et eurent, enfin, le génie de la science.

Ils coupaient, tordaient, sculptaient leur érudition en gâteaux,

en jouets, l'amusaient de batailles brandies comme des hochets et

l'accoutumaient aux victoires ainsi qu'à des répons. Elle s'amusait

et se rappelait à mesure. Les savants avaient l'air de traduire, par

fragments, des rêves ou ces remembrances qui se lèvent la nuit, parées

et armées, des retours de passé, car le passé ne se résigne point et

a des vivants qu'il aime et auxquels il revient, fidèle et empressé.

La petite avait déjà entendu ceci et cela: ces géants, ces cuirasses,

ces glaives, ces burgs, elle les avait dans le sang. Dans les petits

salons, l'hiver, chauds et jolis, beaux pourtant, elle s'instruisait

en vaguant, en taquinant ses maîtres, sautant d'un renseignement

à une idée, car, au cours d'un récit, subitement, elle avisait un

tableau, une image, un meuble, un incident et interrogeait, allait plus

loin, montait aux sources, à une cause, à un précédent. L'été, elle

assemblait ses éducateurs dans le jardin et c'était un groupe d'enfants

qui mordaient aux arbres, aux fleurs, qui s'égratignaient en parlant,

riant, pleurant, jacassant, courant, dans un charme. C'est ainsi que

grandirent ses robes à trois plis d'infante, c'est ainsi qu'elle se

prépara à savoir et à savoir tout. Rien ne la dérangea, pas même des

bruits de restauration.

La douairière sembla entrer toute vive dans sa niche de sainte et

joindre ses mains pour le marbre de son tombeau—jusqu'à l'holocauste du

bazar de la Charité où elle périt, en esprit et de cœur. Elle ne mourut

que huit jours après, de n'y être point morte. Elle fut martyre de son

désir et cela suffit au Seigneur.

Clémentine-Alessandra fut donc parfaitement orpheline en mai 1897. Elle

avait atteint l'âge de sa majorité légale: dix-huit ans. Elle régnait.

Elle renonça aux tabourets qui l'avaient dressée jusque-là, s'accorda

le droit de lire, de vivre, de voir. Et elle se sentit vraiment en

deuil. Les fragments d'histoire, de philosophie, d'esthétique, de

morale, de politique et de littérature qu'on lui avait raboutés et

cousus, les fantaisies, subtilités, théorèmes et autres à peu près ne

pouvaient rien contre l'existence, n'étaient rien qu'un reflet menteur

et déchiré, sans aucune relation avec la réalité: elle se promena,

regarda, et, de la rue, la vérité entra en elle, la blessa, la troua et

la prit. Elle eut honte des délicatesses qu'on avait eues envers elle:

on lui avait mâché de l'âpreté, de la cruauté, de la bassesse; on lui

avait coupé l'infini en petits morceaux, on avait enlevé à l'épopée

ses os et sa moelle: sadismes à l'usage de la dauphine, flatteries,

réticences, pudeurs! Elle se plaignit à ses maîtres, on recommença:

elle plongea dans la science comme une pauvresse d'étudiante polonaise

et sut enfin, contre tous. Donc ce furent dans son salon non plus des

causettes de crèche, mais des conversations profondes, pleines, mûres,

audacieuses, dignes de la princesse, dignes des gens qui lui parlaient.

Ce jour-là, la réunion était très brillante. Un chacun s'était signalé

par des chefs-d'œuvre ou des attitudes: toutes les cohortes de la

gloire étaient représentées,—et le scandale. Le célèbre Achille

Hérat coudoyait l'illustre Morive; le premier entré obscurément à

l'Académie française par l'effort d'une coalition hostile au romancier

Hubly, avait, le jour de sa réception, gravi tous les échelons qui,

de l'honorable médiocrité, conduisent à la popularité universelle:

sa femme y était venue avec son petit dernier sur le bras et, comme

l'enfant criait un peu plus que de raison, elle s'était bravement

dégrafée et lui avait donné le sein qui était beau. Le geste devint

prémédité, classique: on l'aima. L'_Émile_ de J.-J. Rousseau fut

cité, à ce propos, et M. Hérat fut promu réformateur, patriarcal,

révolutionnaire, chef du parti de la simplicité violente. Il se

piqua, se révéla dans l'éducation et siégea au Conseil supérieur de

l'instruction publique. Il faisait autorité, depuis, pour les choses

de la nature et c'est à ce titre qu'il fréquentait chez la jeune

Clémentine-Alessandra qui avait eu besoin du sein, comme une autre.

Sérénissime: roman contemporain · 第 1 / 11 段