VIENNENT DE PARAÎTRE:

Romans.

Les lecteurs de _L'Illustration_, qui accueillirent avec une faveur si

marquée, d'abord _les Archives de Guibray_, puis _Dans la paix des

campagnes_, ont eu l'occasion de constater que M. Maurice Montégut est

non seulement un des représentants les plus justement réputés du roman

«romanesque», mais encore un de nos conteurs les mieux doués et les plus

séduisants. Dès le début, son récit éveille notre intérêt, excite notre

curiosité: quand il nous a saisis, il nous tient étroitement captifs, il

nous entraîne jusqu'au bout, charmés, émus, intrigués. Et cet empire, il

l'exerce par des moyens de bon aloi, en écrivain aussi soucieux de la

dignité des lettres qu'expert en la pratique de son art: un sujet non

banal, se prêtant dans une juste limite aux combinaisons de

l'imagination créatrice, quoique tiré des réalités de la vie; des

développements où les péripéties dramatiques, savamment graduées sont

les conséquences vraisemblables et logiques de la donnée initiale; une

construction d'ensemble à la fois élégante et solide; du mouvement et de

la couleur; des morceaux descriptifs révélant à propos chez

l'observateur la survivance du poète, ainsi, se résume, si l'on peut

dire, la technique du maître romancier. Appréciée d'un public d'élite,

la valeur de ses ouvrages, est-il besoin de l'ajouter, se rehausse d'une

parfaite tenue littéraire.

Toutes ces fortes qualités d'un talent en pleine maturité se retrouvent

dans le nouveau volume, _Papiers brûlés_, dont vient de s'augmenter

l'oeuvre déjà considérable de M. Maurice Montégut. Rien de plus

attachant, de plus poignant, de plus douloureusement humain que

l'histoire de Prosper Thibault, ce pauvre petit employé de ministère

qui, par un méchant caprice du hasard, détenteur ignoré d'un trésor

auquel la probité élémentaire lui interdit de toucher, lutte pendant des

années contre les tentations où l'induisent non la cupidité, mais des

sentiments honnêtes en soi et des circonstances vraiment atténuantes.

Autour du héros, caractère faible, volonté indécise, physionomie plutôt

sympathique, évoluent, non moins bien observées et dessinées, chacune à

son plan, diverses figures typiques nécessaires à l'action. En somme,

c'est, sous la forme attrayante du roman, l'étude très serrée d'un cas

de conscience singulièrement émouvant.

Au premier volume de son roman, _Jean Christophe: l'aube_, M. Romain

Rolland vient de donner une suite en deux parties, _Jean Christophe: le

matin, l'adolescent_ (Ollendorff, 2 vol., 7 fr.) Au matin, dès les

années de l'enfance, l'âme sauvage, isolée et douloureusement fière du

petit musicien Jean Christophe s'éveille à l'amitié d'abord (Otto), puis

à l'amour (Mina), l'amour vierge que nulle matérialité ne ternit. Ce

sont là les premières émotions vives de la vie. Jean Christophe les

subit avec une violence, une intensité d'enthousiasme et de souffrance,

qui mûrissent son esprit en deux étés. Les crises de l'enfance préparent

les crises des années de transition. Adolescent, Jean Christophe

raisonne les conceptions toutes faites qui vaguent dans son esprit.

Bientôt, il ne croit plus en Dieu. Après une infidélité de sa première

maîtresse (Ada), après la félonie d'un frère aimé, l'artiste cesse de

croire à l'amour, à l'affection familiale, à l'amitié. Il n'a plus foi

en lui-même. Alors, puisque le coeur meurt, puisque les ambitions sont

irréalisables, pourquoi vit-on? «Pour vivre», répond un pauvre homme qui

passe. Et, de fait, il suffit d'une embellie de soleil après la brume

pour rendre à Jean Christophe le courage, le goût, la volupté de vivre.

Le livre de M. Romain Rolland est fortement pensé. Il renferme un monde

d'idées qu'exprime, dans d'heureuses pages, un style exact et concis.

C'est vraiment une oeuvre de grande allure qui, peut-être, eût encore

gagné en puissance à se condenser en un seul volume, mais qui n'en est

pas moins harmonieuse, compacte et bien vivante.

Sous ce titre suffisamment suggestif, _le Marchepied_ (Flammarion. 3 fr.

50) M. Daniel Riche nous raconte un de ces mariages d'argent par où

l'homme peu fortuné cherche à se faciliter l'ascension vers le but de

ses ambitions. Tel est le cas de Georges Frémiet, un clerc d'avoué

besogneux, qui, convoitant une étude, épouse, pour la grosse dot,

Emmeline Rodrannes, en jouant devant la jeune fille la comédie de la

passion désintéressée. Quelques remords--car il n'est point malhonnête

au fond--et surtout le chantage d'un financier véreux, doublé d'un agent

matrimonial, lequel lui tendit l'appât tentateur, sont d'abord sa

punition; même, son bonheur doré est à la veille de s'écrouler, lorsque

tout s'arrange, grâce à la puissance irrésistible de l'amour. Cet

heureux dénouement n'a, en somme, rien d'invraisemblable, et il n'est

pas pour déplaire aux nombreux lecteurs que laissent toujours sous une

impression plutôt optimiste les romans de M. Daniel Riche, écrits d'une

main preste, bien vivants, fertiles en émotions.

Une bluette au refuge du Lautaret, un petit roman d'amour, sans grande

émotion, entre deux touristes, tel est le sujet de la nouvelle qui donne

son nom: _le Chalet dans la montagne_ (Fasquelle, 3 fr. 50), au livre de

M. Eugène Montfort. Suivent des notes de voyage prises à Barcelone la

nuit, à Florence, à Oxford et en Écosse.

_Variétés historiques et pittoresques._

Il y a des pages coloriées et d'étincelantes descriptions dans _la Cité

de la mort_, de M. Louis Bertrand (Ollendorff, 3 fr. 50). L'auteur nous

donne une vision neuve de l'Afrique du Nord considérée comme pays latin.

Mais n'y aurait-il pas quelque souvenir de Loti dans la manière dont M.

Louis Bertrand a brossé ses paysages?

M. Emmanuel Rodocanachi, l'auteur de tant de remarquables études

relatives à l'histoire de Rome, a consacré une substantielle monographie

au _Capitole romain antique et moderne_ (Hachette, 5 fr.) Cette nouvelle

contribution vaut à plusieurs titres: importance du sujet, abondance et

qualité des documents (y compris de nombreuses gravures). Le

Capitole--ce vocable fameux désigne à la fois, on le sait, la colline

elle-même et ses édifices--a eu, selon les propres expressions du savant

écrivain, ce rare privilège de demeurer, à travers les âges, le centre

et comme le symbole de la vie politique de Rome; il en a été bien

réellement la tête, ainsi que son nom l'y prédestinait. Aussi ses

transformations successives offrent-elles le plus haut intérêt. C'est à

nous les retracer, depuis les origines jusqu'à l'époque moderne, que M.

Rodocanachi s'est appliqué, avant de nous guider pas à pas parmi les

curieuses et instructives collections archéologiques du musée capitolin.

Il l'a fait avec la précision et la variété d'une érudition où le souci

de l'art sous ses diverses formes, monuments, statues, etc., s'allie

étroitement à la science historique la plus sûre.

_Questions sociales._

L'application, à la Russie réformée, des théories de Henry Georges sur

la nationalisation du sol, voilà, d'après Tolstoï, le seul moyen de

rendre la vie possible au paysan russe qui meurt de faim. La terre est

accaparée par ceux qui ne travaillent pas. Ceux qui remuent le sol--ils

sont cent millions!--ne peuvent, par leurs propres efforts, subvenir à

leur existence. Et c'est là le _Grand Crime_ (Fasquelle, 3 fr. 50) que

dénonce le célèbre penseur. En tête de ce plaidoyer pour les misérables,

Tolstoï adresse un éloquent appel au tsar. Ajoutons que l'oeuvre est

accompagnée d'une remarquable préface de M. Halpérine-Kaminski,

l'éminent traducteur.

L'Illustration, No. 3273, 18 Novembre 1905 · 第 15 / 36 题