JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Une nouvelle jetée distraitement, par un étudiant qui passe, à un ami:

«Rambaud est mort.» Et l'on parle d'autre chose,--des cours de la

Faculté, dont la réouverture est prochaine et que de vastes affiches

blanches annoncent sur les murs du quartier. Les morts vont vite,

dit-on; et cela tient sans doute à ce que les vivants vont vite aussi.

Il faut marcher, se débrouiller dans la cohue des concurrences qui vous

pressent et vous poussant, et le temps manque un peu de s'attarder à la

vue des cercueils qui passent. Celui-là pourtant fut un homme dont le

souvenir devrait rester cher aux étudiants de Paris. J'avais rencontré

Rambaud plusieurs fois dans les couloirs de la Sorbonne et, comme

j'avais lu les livres qu'il a écrits sur mon pays (il était un des rares

Français qui en connussent bien l'histoire), j'éprouvai un jour le désir

de causer avec lui. Un ami présenta l'étudiante au maître, et c'est lui

qui parut intimidé. Déjà malade, il parlait d'une voix douce et

fatiguée, écoutait d'un air surpris les éloges que j'osais lui adresser,

les yeux écarquillés sur une face souriante; et je fus frappée, comme

confuse, de l'étrange modestie de ce sénateur infiniment savant, qui ne

semblait même pas se souvenir qu'il eût été ministre.

Mais il n'en fut pas beaucoup plus fier à l'heure même où il l'était, et

l'ami qui me présentait à lui me conta ce jour-là, je m'en souviens, une

anecdote charmante:

Rambaud venait d'être nommé, il y a de cela huit ou neuf ans, ministre

de l'Instruction publique. Il habitait rue d'Assas un tout petit hôtel,

dont son cabinet de travail emplissait l'étage supérieur. En apprenant

l'heureuse nouvelle, ses amis se précipitent, veulent lui serrer la

main. Mme Rambaud les arrête: «Il est absent pour quelques heures,

dit-elle; excusez-le.» Puis se tournant vers l'ami qui me contait

l'anecdote: «Il ne peut recevoir personne en ce moment; mais montez à

son grenier, vous l'y trouverez.»

Il était là en effet, tout seul, au milieu d'un désordre de bouquins, de

dossiers, de paperasses amoncelés,--assis devant une petite table où

s'alignaient des fiches couvertes de sa fine écriture. A peine leva-t-il

la tête: «Mon cher, pardonnez-moi; je suis très pressé. Mon éditeur

attend ces fiches; ce sont des renseignements que je lui ai promis, une

«bibliographie polonaise» dont il a besoin... C'est très ennuyeux à

faire; mais me voilà ministre, et cette besogne ne sera jamais finie si

je ne l'achève à présent.» Et le nouveau grand maître de l'Université

continua ainsi toute la nuit le classement de ses petits papiers, aussi

paisible que si nulle autre pensée n'eût occupé son esprit. N'est-ce pas

là un joli trait de probité professionnelle?

*

* *

... Concerts Rouge. La réouverture s'en est faite en même temps que

la Sorbonne rappelait à elle ses étudiants. Les concerts Rouge ne

sauraient être classés au nombre des attractions dites «parisiennes». Le

Paris de la rive droite et des boulevards, en effet, les ignore; ou,

s'il a entendu parler d'eux, c'est par hasard, comme d'un spectacle qui

serait à la mode à Etampes ou à Meaux. Il n'y vient donc pas. Car il ne

sied point que Paris aille s'amuser en province; et, le Quartier latin,

n'est-ce pas un morceau de province dans Paris?

Nous sommes donc, gens de rive gauche, très «entre nous» dans cet

endroit-là. Rué de Tournon. Une vaste salle basse encombrée de petites

tables rondes et de sièges en velours grenat. Cercle, salle de

conférences, ou café? On ne comprendrait pas à quoi ce local singulier

peut servir, si l'estrade carrée qui en forme le centre, et que meublent

une contrebasse et un piano, n'indiquait que c'est pour entendre de la

musique qu'on vient ici. C'est une des singularités de Paris qu'on y

rencontre, le soir, à peu près tous les genres d'amusements, excepté le

plus simple et le plus sain de tous: un peu de bonne musique à bas prix.

Les concerts Rouge nous donnent cela. Ils nous le donnent très

simplement. Sept ou huit musiciens à peine composent leur orchestre; un

paravent les protège contre les curiosités du passant...

Malheureusement, il y a les bruits de la rue, qui ne peuvent être

évités, et quand, sur le pavé cahoteux, toutes les cinq minutes,

l'omnibus de Batignolles vient couper de son coup de tonnerre la phrase

de Schumann ou de Bach qui commençait d'enchanter nos oreilles, nous

souffrons un peu... Mais c'est tout de même Schumann et c'est tout de

même Bach; et c'est, à côté d'eux, Beethoven, Mozart, Haydn, Gluck, tous

les bons maîtres. Il est permis de boire, mais on boit peu. Il est

permis de fumer, mais à peine la musique est-elle commencée que

d'elles-mêmes les cigarettes s'éteignent. On écoute... Autour de moi, j

entends parler diverses langues. Les étudiants étrangers surtout

affluent ici. Ils préfèrent cette petite salle aux music-halls du

boulevard, aux cabarets de Montmartre; elle est pour eux comme un refuge

au milieu de séductions qui les effarouchent encore plus qu'elles ne les

tentent. Et c'est tant mieux pour Paris. Ils pourront, en sortant des

concerts Rouge, écrire chez eux que cette ville de perdition est tout de

même un peu calomniée; que d'autres attractions que le cake-walk, la

_mattehiche_, les luttes à main plate et la chansonnette grivoise y sont

possibles, et que, même entre neuf heures et minuit, la vertu peut y

rencontrer du plaisir...

*

* *

Habillés de minces couvertures de toutes les couleurs, les petits

almanachs de 1906 (déjà!) s'éparpillent sur ma table: littérature à dix

sous le volume et qui sera demain, pour plusieurs semaines, l'aliment et

le régal de quelques millions d'esprits. J'ai cette faiblesse: j'adore

les almanachs, et je suis allée tout à l'heure en faire ma provision rue

Garancière. C'est de là qu'ils sortent presque tous: l'almanach

Liégeois, ceux de Mathieu de la Drôme (le _double_ et le _triple_); ceux

des campagnards et ceux des citadins; des cuisinières et des demoiselles

à marier; des militaires et des ecclésiastiques; l'almanach triste et

l'almanach gai; celui qui propage le calembour et celui qui donne des

leçons de vertu... De tous ces livrets s'exhale je ne sais quel parfum

d'ingénuité qui me touche; et je les feuillette avec une satisfaction où

nulle ironie ne se mêle. Ces almanachs me reposent de beaucoup de

livres. La vertu n'y est point enseignée par des arguments très savants

et la plaisanterie n'y est pas toujours délicate; mais on sent que le

moraliste et l'humoriste, en ces petites pages, se sont mis d'accord

pour adapter le ton de leur prédication et la forme de leur fantaisie

aux goûts et aux habitudes d'une clientèle un peu ignorante des

raffinements de la pensée. Cela est simple et sain comme des tranches de

pain de ménage; et j'ai connu tant de grands dîners au lendemain

desquels un morceau de pain de ménage était si doux à l'estomac! Des

historiettes, des recettes de cuisine, de couture ou de jardinage, des

biographies de grands hommes, des «bons mots» dont la plupart ont déjà

servi, et voila de quoi répandre un peu d'amusement, de joie propre,

dans l'atelier, dans la mansardé ou dans la chaumière. Qu'est-ce que

seront pour les millions d'êtres qui les vont feuilleter ces douze

colonnes de jours dont l'almanach tout neuf leur apporte la liste?

Qu'est-ce que la vie va verser pour chacun d'eux de douleurs ou de joies

dans ces cinquante-deux semaines-là? Cela aussi donne à rêver; et je

pense, en feuilletant mes petits livres, à la réflexion dont Henri

Murger accueillit, un jour de décembre, le facteur qui lui apportait le

calendrier de l'année nouvelle.

Murger considérait le carton d'un air soupçonneux, le retournait en tous

sens, puis:

--Il est bon, votre calendrier?

Le facteur ne comprenait pas. Murger ajouta doucement:

--Je vous demande cela parce que je n'ai pas été très content de celui

de l'année dernière...

L'Illustration, No. 3273, 18 Novembre 1905 · 第 5 / 36 题