SCÈNE III

La plaine de Bosworth.

_Entrent_ LE ROI RICHARD _et des troupes_; LE DUC DE NORFOLK, LE COMTE

DE SURREY, _et autres lords_.

LE ROI RICHARD.--Plantons ici nos tentes dans la plaine de Bosworth.

Milord Surrey, pourquoi avez-vous l'air si triste?

SURREY.--Mon coeur est dix fois plus gai que mes yeux.

LE ROI RICHARD.--Milord de Norfolk?

NORFOLK.--Mon souverain?....

LE ROI RICHARD.--Norfolk, nous aurons des coups; ah! n'est-ce pas que

nous en aurons?

NORFOLK.--Nous en donnerons et nous en recevrons, mon cher seigneur.

LE ROI RICHARD.--Qu'on dresse ma tente. Je passerai la nuit ici. (_Des

soldats viennent dresser la tente du roi_.) Mais où la passerai-je

demain?--Allons, n'importe.--Qui de vous a reconnu le nombre des

rebelles?

NORFOLK.--Ils sont tout au plus six à sept mille hommes.

LE ROI RICHARD.--Eh quoi? notre armée est trois fois plus nombreuse.

D'ailleurs, le nom du roi est une puissante citadelle qui manque au

parti de nos ennemis. Dressez cette tente.--Venez, nobles lords, allons

reconnaître le terrain.--Qu'on fasse appeler quelques hommes de bon

jugement: observons avec soin la discipline, et ne perdons pas une

minute; car demain, mes lords, sera une laborieuse journée.

(Ils sortent.)

(Entrent de l'autre côté du champ de bataille Richmond, sir William

Brandon, Oxford et d'autres lords. Quelques soldats sont occupés à

dresser la tente de Richmond.)

RICHMOND.--Le soleil fatigué s'est couché dans des nuages d'or, et la

trace brillante qu'a laissée son char enflammé nous promet pour demain

un beau jour. Sir William Brandon, vous porterez mon étendard.--Qu'on

m'apporte de l'encre et du papier dans ma tente.--Je veux tracer le plan

figuré de notre ordre de bataille, distribuer à chaque chef son poste et

ses fonctions, et régler sur de justes proportions le partage de notre

petite armée.--Milord d'Oxford, et vous, sir William Brandon, et vous,

sir Walter Herbert, restez avec moi. Le comte de Pembroke commandera son

régiment.--Bon capitaine Blunt, saluez-le de ma part, et priez-le de me

venir trouver dans ma tente vers deux heures du matin. Faites-moi encore

un plaisir, mon bon capitaine: où est le quartier de milord Stanley? le

savez-vous?

BLUNT.--Ou je me suis bien trompé sur ses couleurs, et je suis sûr du

contraire, ou son régiment est à un demi-mille au moins au midi de la

puissante armée du roi.

RICHMOND.--S'il était possible, sans danger, cher Blunt, de trouver

quelque moyen de vous aboucher avec lui, et de lui remettre de ma part

cette note extrêmement importante....

BLUNT.--Fût-ce au péril de ma vie, milord, je le tenterai; et, sur ce,

Dieu vous envoie un sommeil tranquille cette nuit!

RICHMOND.--Bonne nuit, mon bon capitaine Blunt!--Venez, messieurs;

allons nous consulter sur les opérations de demain. Entrons dans ma

tente; l'air devient âpre et froid.

(Ils se retirent sous la tente du comte.) (Entre dans sa tente le roi

Richard avec Norfolk, Ratcliff et Catesby.)

LE ROI RICHARD.--Quelle heure est-il?

CATESBY.--Il est temps de souper, seigneur; il est neuf heures.

LE ROI RICHARD.--Je ne soupe point ce soir.--Donne-moi de l'encre et du

papier.--A-t-on arrangé la visière de mon casque de manière qu'elle ne

me gêne plus?--Toute mon armure est-elle dans ma tente?

CATESBY.--Oui, mon souverain; et tout est prêt.

LE ROI RICHARD.--Mon bon Norfolk, rends-toi sur-le-champ à ton poste.

Fais la garde avec soin, choisis des sentinelles sûres.

NORFOLK.--J'y vais, seigneur.

LE ROI RICHARD.--Levez-vous demain avec l'alouette, cher Norfolk.

NORFOLK.--Vous pouvez y compter, mon prince.

(Il sort.)

LE ROI RICHARD.--Ratcliff?

RATCLIFF.--Seigneur?

LE ROI RICHARD.--Envoie un sergent d'armes au quartier de Stanley. Qu'il

lui porte l'ordre d'amener sa troupe avant le lever du soleil, s'il ne

veut pas que son fils George tombe dans la sombre caverne de la nuit

éternelle.--Remplis-moi un verre de vin. Qu'on me donne une garde[32].

(A Catesby.) Tu selleras mon cheval blanc, Surrey, pour la bataille de

demain. Aie soin que le bois de mes lances soit solide et point trop

lourd.--Ratcliff?

[Note 32: Give me a watch.

On est incertain sur le sens de ces paroles. _A watch_ veut dire _une

montre_, veut dire _une sentinelle_, peut vouloir dire une lumière pour

passer la nuit, une de ces sortes de bougies sur lesquelles était

indiqué, par des marques placées de distance en distance, le nombre

d'heures qu'elles devaient durer. On ne connaissait pas les montres en

Angleterre du temps de Richard; mais ce ne serait pas une raison pour

Shakspeare; et d'ailleurs, selon toute apparence, le nom de _watch_

(veille) avait été donné d'abord aux instruments tels que sabliers,

clepsydres, destinés à mesurer le temps dans l'absence du soleil. On

pourrait donc alors assez arbitrairement choisir entre cette

interprétation du mot watch, et celle par laquelle il signifierait

_flambeau de veille_. C'est à ce dernier sens que se sont arrêtés les

commentateurs, observant, sans doute avec beaucoup de raison, qu'il va

sans dire qu'on mettra une garde à la tente du roi, et qu'il n'a pas

besoin de la demander. Cependant une autre observation qui leur a

échappé, c'est le soin qu'a apporté le poëte à mettre en opposition les

inquiétudes de Richard avec la tranquille confiance de Richmond. La peur

d'être trahi le poursuit; il va épier ce qui se passe dans le camp,

avertit le duc de Norfolk de choisir des sentinelles sûres, recommande,

au moment où l'on se retire, que la garde veille avec soin, tandis que

Richmond s'endort remettant à Dieu le soin de le garder. Cette

opposition est trop marquée pour que Shakspeare n'ait pas eu intention

de la faire ressortir, et rien n'est plus propre à indiquer l'agitation

de l'esprit de Richard que ce soin inutile de demander une garde. Il

n'est pas d'ailleurs bien rare de voir Shakspeare sacrifier la

vraisemblance à l'effet: c'est donc ce sens du mot watch qu'on a cru

devoir choisir.]

RATCLIFF.--Seigneur?

LE ROI RICHARD.--As-tu vu le mélancolique lord Northumberland?

RATCLIFF.--Je les ai vus, le comte de Surrey et lui, à l'heure du

crépuscule, aller de quartier en quartier, parcourant l'armée, et

animant les soldats.

LE ROI RICHARD.--J'en suis bien aise. Donne-moi un verre de vin.--Je ne

me sens point cette allégresse de coeur, cette gaieté d'esprit à

laquelle j'étais accoutumé. Bon, mets-le là.--M'as-tu préparé de l'encre

et du papier?

RATCLIFF.--Oui, seigneur.

LE ROI RICHARD.--Va recommander à ma garde de veiller avec soin, et

laisse-moi. Vers le milieu de la nuit, tu reviendras dans ma tente, et

tu m'aideras à m'armer.--Va-t'en, te dis-je.

(Ratcliff sort.)

(La tente de Richmond s'ouvre, on voit le comte avec ses officiers.)

(Entre Stanley.)

STANLEY.--Que la fortune et la victoire reposent sur ton casque!

RICHMOND.--Que tout le bonheur que peut donner la sombre nuit

t'accompagne, mon noble beau-père!--Dis-moi comment se porte notre

tendre mère?

STANLEY.--Je suis chargé par procuration de te bénir au nom de ta mère,

qui ne cesse de prier pour le bonheur de Richmond. C'en est assez

là-dessus.--Les heures silencieuses de la nuit s'écoulent, et l'ombre

éclaircie commence à s'entr'ouvrir dans l'Orient. Pour abréger, car le

temps nous l'ordonne, ce que tu as à faire, c'est de ranger ton armée en

bataille dès le point du jour, et de confier ta fortune à la sanglante

décision des coups et de la guerre aux regards meurtriers. Moi, autant

que je le pourrai (car je ne puis faire tout ce que je désirerais), je

chercherai les moyens d'éluder et de te secourir dans la confusion du

combat; mais je ne peux me déclarer trop ouvertement pour toi, de

crainte que, si mes mouvements étaient aperçus, ton jeune frère George

ne fût exécuté à la vue de son père. Adieu. Le temps et le danger

coupent court aux témoignages usités d'attachement; et à cet abondant

échange de discours affectueux dont auraient besoin des amis séparés

depuis si longtemps. Dieu veuille nous donner le loisir de vaquer à ce

culte de l'amitié! Encore une fois, adieu. Vaillance et succès!

RICHMOND.--Chers lords, conduisez-le jusqu'à son quartier. Je vais

tâcher, au milieu du trouble de mes pensées, de prendre quelque repos,

de crainte qu'un sommeil de plomb ne m'accable demain, lorsqu'il me

faudra monter sur les ailes de la Victoire. Encore une fois, bonne nuit,

chers lords, et messieurs. (Sortent les lords avec Stanley.) O toi dont

je me regarde ici comme le capitaine, jette sur mes soldats un regard

favorable! Mets dans leurs mains les massues meurtrières de ta

vengeance, et que de leur chute pesante elles écrasent les casques

usurpateurs de nos ennemis! Fais de nous les ministres de ta justice,

afin que nous puissions te glorifier dans la victoire! C'est sur toi que

je me repose des soins qui occupent mon âme, tandis que je vais laisser

tomber le rideau de mes paupières. Soit que je dorme ou que je veille,

oh! ne cesse pas de me défendre!

(Il s'endort.)

(L'ombre du prince Édouard, fils de Henri VI, sort de terre entre les

deux tentes.)

L'OMBRE, à Richard.--Que demain je pèse sur ton âme! Souviens-toi comme

tu m'as assassiné dans la fleur de ma jeunesse à Tewksbury. Désespère

donc, et meurs. (A Richmond.) Aie bon courage, Richmond: les âmes

irritées des princes égorgés combattent pour toi: c'est le fils du roi

Henri, Richmond, qui vient t'encourager.

(L'ombre du roi Henri VI sort de terre.)

L'OMBRE, _à Richard_.--Lorsque j'étais mortel, mon corps oint du

Seigneur, a été par toi percé de mille coups meurtriers. Songe à la Tour

et à moi. Désespère et meurs. C'est Henri VI qui vient te le souhaiter;

désespère et meurs. (_A Richmond._) Vertueux et pieux, tu seras

vainqueur. Henri, qui t'a prédit que tu serais roi, vient t'encourager

dans ton sommeil. Vis et prospère.

(L'ombre de Clarence sort de terre.)

L'OMBRE, _à Richard_.--Que demain je pèse sur ton âme! Moi qui péris

noyé dans un vin doucereux, moi pauvre Clarence, que ta perfidie fit

tomber dans les piéges de la mort; pense à moi demain dans la bataille,

et que ton épée tombe émoussée! Désespère et meurs. (_A Richmond._)

Rejeton de la maison de Lancastre, les héritiers d'York, victimes de

l'injustice, prient pour toi. Que les anges te protégent dans le combat!

Vis et prospère.

(Les ombres de Rivers, Grey et Vaughan, sortent de terre.)

L'OMBRE DE RIVERS, _à Richard_.--Que demain je pèse sur ton âme! C'est

Rivers, mort à Pomfret. Désespère et meurs!

L'OMBRE DE GREY.--Souviens-toi de Grey; et que ton âme désespère!

L'OMBRE DE VAUGHAN.--Souviens-toi de Vaughan; et plein de la terreur du

crime, laisse tomber ta lance! Désespère et meurs!

TOUTES TROIS, _à Richmond_.--Éveille-toi avec la pensée que nos injures

attachées au coeur de Richard vont le faire succomber: éveille-toi et

remporte la victoire.

(L'ombre de lord Hastings sort de terre.)

L'OMBRE, _à Richard_.--Couvert de sang et de crimes, réveille-toi du

réveil du crime, et finis tes jours dans une bataille sanglante. Pense à

lord Hastings. Désespère et meurs! (_A Richmond._) Ame calme et

tranquille, éveille-toi, éveille-toi. Prends tes armes, combats, et

triomphe pour le bonheur de l'Angleterre!

(Les ombres des deux jeunes princes sortent de terre.)

LES OMBRES, _à Richard_.--Rêve de tes neveux étouffés dans la Tour. Que

nous soyons dans ton sein, Richard, un plomb qui t'entraîne à ta ruine,

à l'infamie et à la mort! Les âmes de tes neveux viennent te le

souhaiter. Désespère et meurs! (_A Richmond._) Dors, Richmond, dors en

paix, et réveille-toi dans la joie. Que les bons anges te gardent du

sanglier! Vis et sois le père d'une race heureuse de rois! Les

malheureux enfants d'Édouard font des voeux pour ta prospérité!

(L'ombre de la reine Anne sort de terre.)

L'OMBRE, _à Richard_.--C'est ta femme, Richard, la malheureuse Anne, ta

femme, qui ne goûta jamais près de toi une heure d'un tranquille

sommeil; c'est elle qui remplit ton sommeil de trouble. Pense à moi

demain dans la bataille, et que ton épée tombe émoussée. Désespère et

meurs! (_A Richmond._) Et toi, âme paisible, dors d'un paisible sommeil;

rêve de succès et d'une heureuse victoire. La femme de ton adversaire

prie pour toi!

(L'ombre de Buckingham sort de terre.)

L'OMBRE, _à Richard_.--C'est moi qui le premier t'aidai à monter sur le

trône; c'est moi qui le dernier éprouvai ta tyrannie. Oh! pense à

Buckingham dans la bataille, et meurs dans les terreurs de tes forfaits.

Rêve, rêve de faits sanglants et de mort, de défaite, de désespoir, et

dans le désespoir rends ton dernier soupir! (_A Richmond._) J'ai péri

pour t'avoir voulu seconder, avant que je pusse te prêter mon appui.

Mais que ton coeur s'affermisse et ne sois point effrayé: Dieu et les

bons anges combattent pour Richmond, et Richard va tomber de toute la

hauteur de son orgueil.

(Les ombres disparaissent.)

(Le roi Richard sort en sursaut de son rêve.)

LE ROI RICHARD.--Donnez-moi un autre cheval.--Bandez mes plaies.--Jésus,

aie pitié de moi!--Mais doucement, ce n'est qu'un rêve. O lâche

conscience, comme tu me tourmentes! Ce flambeau jette une flamme

bleuâtre. Nous sommes au plus profond de la nuit. La sueur froide de la

crainte couvre mon corps tremblant.--De quoi ai-je donc peur? De moi? Il

n'y a ici que moi. Richard aime Richard.--Y a-t-il ici quelque

meurtrier? Non.--Oui, moi. Fuyons donc. Quoi, me fuir moi-même? Beau

projet! et pourquoi? De peur que je ne me venge... Quoi! que je me venge

sur moi-même? Je m'aime... Et pourquoi? Pour quelque bien que je me sois

fait à moi-même? Oh! non, hélas! Je me hais plutôt moi-même, pour les

actions haïssables commises par moi. Je suis un misérable... Mais non,

je mens, cela n'est pas vrai. Imbécile, parle donc bien de toi...

Imbécile, pas de flatterie. Ma conscience a mille langues et chacune

répète son histoire, et chaque histoire me déclare un misérable. Le

parjure, le parjure au plus haut degré! Le meurtre, le meurtre féroce,

au degré le plus abominable! Tous les crimes divers, tous commis sous

toutes les formes, se pressent en foule au tribunal et crient tous:

Coupable! coupable! Je tomberai dans le désespoir.--Il n'y a pas une

créature qui m'aime; et si je meurs, pas une âme n'aura pitié de moi...

Et pourquoi auraient-ils pitié de moi? Moi-même je n'en trouve aucune

pour moi dans mon coeur. Il m'a semblé que toutes les âmes de ceux que

j'ai fait périr étaient venues dans ma tente, et chacune d'elles avait

pour demain crié vengeance sur la tête de Richard.

(Entre Ratcliff.)

RATCLIFF.--Seigneur?...

LE ROI RICHARD.--Qui est là?

RATCLIFF.--Ratcliff, seigneur, c'est moi. Le coq matineux du village a

déjà salué deux fois l'aurore. Vos amis sont debout et se couvrent de

leur armure.

LE ROI RICHARD.--O Ratcliff, j'ai eu un songe effrayant.--Qu'en

penses-tu? Nos amis seront-ils tous fidèles?

RATCLIFF.--N'en doutez pas, seigneur.

LE ROI RICHARD.--Ratcliff, je crains, je crains...

RATCLIFF.--Allons, mon bon seigneur, ne vous laissez pas effrayer par

des visions.

LE ROI RICHARD.--Par l'apôtre saint Paul! Les ombres que j'ai vues cette

nuit ont jeté plus de terreur dans l'âme de Richard que ne pourraient

faire dix mille soldats, en chair et en os, armés à toute épreuve, et

conduits par l'écervelé Richmond.--Le jour n'est pas encore prêt à

paraître. Viens avec moi, je vais faire dans le camp le métier

d'écouteur aux portes, pour savoir s'il y en a qui méditent de

m'abandonner dans le combat.

(Le roi Richard sort avec Ratcliff.)

(Richmond s'éveille.--Entrent Oxford et autres.)

LES LORDS.--Bonjour, Richmond!

RICHMOND.--Je vous demande pardon, milords, et à vous, officiers

diligents, de ce que vous surprenez un paresseux dans sa tente.

LES LORDS.--Comment avez-vous dormi, milord?

RICHMOND.--Du plus doux sommeil, depuis l'instant de votre départ,

milords, et avec les songes les plus favorables qui soient jamais entrés

dans la tête d'un homme endormi. J'ai cru voir les âmes de tous ceux que

Richard a assassinés, venir à ma tente, et me crier: Victoire! Je vous

proteste que mon coeur est tout réjoui du souvenir d'un si beau songe. A

quelle heure du matin sommes-nous, milords?

LES LORDS.--Quatre heures vont sonner.

RICHMOND.--Allons, il est temps de s'armer, et de donner les ordres pour

le combat.--(_Il s'avance vers les troupes._) Le temps et la nécessité

qui nous pressent ne me permettent pas, mes chers compatriotes, de rien

ajouter à ce que je vous ai dit.--Souvenez-vous seulement de ceci.--Dieu

et la justice de notre cause combattent pour nous; les prières des

saints et celles des âmes irritées contre Richard se placent devant nous

comme un rempart fort élevé. A l'exception du seul Richard, ceux que

nous allons combattre nous souhaitent la victoire, plutôt qu'à celui qui

les conduit; car, qui les conduit? vous le savez, messieurs; un tyran

sanguinaire, un homicide, élevé par le sang, et qui par le sang

seulement a pu se maintenir; qui, pour parvenir, s'est servi de tous les

moyens, et a mis à mort ceux qui lui avaient servi de moyen pour

parvenir; une pierre impure et vile, qui n'est devenue précieuse que par

l'éclat du trône d'Angleterre dans lequel il s'est illégitimement

enchâssé; un homme qui a toujours été l'ennemi de Dieu: ainsi, puisque

vous combattez un ennemi de Dieu, Dieu, dans sa justice, ne manquera pas

de protéger en vous ses soldats. S'il en coûte des efforts pour

renverser le tyran, le tyran mort, vous dormez en paix. Si vous

combattez les ennemis de votre patrie, la prospérité de votre patrie

vous payera de vos travaux; si vous combattez pour défendre vos femmes,

vos femmes vous recevront avec joie en vainqueurs; si vous délivrez vos

enfants du glaive de la tyrannie, les enfants de vos enfants vous en

récompenseront dans votre vieillesse. Ainsi, au nom de Dieu et de tous

ces droits, déployez vos étendards, et tirez vos épées de bon coeur.

Pour moi, si mon entreprise est téméraire, je la payerai de ce corps qui

demeurera froid sur la froide surface de la terre; mais, si je réussis,

le dernier de vous tous recueillera sa part des fruits de ma victoire.

Trompettes et tambours, sonnez hardiment et gaiement, Dieu et saint

George! Richmond et victoire!

(Ils sortent.)

(Rentrent le roi Richard, Ratcliff, suite, troupes.)

LE ROI RICHARD.--Que disait Northumberland, au sujet de Richmond[33]?

[Note 33: Il ne croyait pas que lord Northumberland combattît pour lui

de bon coeur. En effet, Northumberland ne donna point dans le combat.]

RATCLIFF.--Qu'il n'a jamais été formé au métier de la guerre.

LE ROI RICHARD.--Il disait la vérité.--Et Surrey, que disait-il?

RATCLIFF.--Il disait, en souriant: Tant mieux pour nous.

LE ROI RICHARD.--Il avait raison, et cela est vrai en

effet.--(_L'horloge sonne._) Quelle heure est-il? Donnez-moi un

calendrier.--Qui a vu le soleil aujourd'hui?

RATCLIFF.--Je ne l'ai pas aperçu, seigneur.

LE ROI RICHARD.--Il dédaigne apparemment de se montrer; car, d'après le

calendrier, il devrait embellir l'orient depuis une heure. Ce jour sera

lugubre pour quelqu'un.--Ratcliff?

RATCLIFF.--Seigneur?

LE ROI RICHARD.--Le soleil ne veut point se laisser voir aujourd'hui. Le

ciel se noircit et les nuages s'abaissent sur notre camp. Je voudrais

que ces gouttes de rosée vinssent de la terre. Point de soleil

aujourd'hui! Eh bien, que m'importe, à moi, plus qu'à Richmond? Le ciel

sinistre pour moi est également sinistre pour lui.

NORFOLK.--Aux armes! aux armes, seigneur! l'ennemi nous brave dans la

plaine.

(Entre Norfolk.)

LE ROI RICHARD.--Allons. En mouvement, en mouvement.--Qu'on caparaçonne

mon cheval. Allez chercher lord Stanley: dites-lui d'amener ses

troupes.--Je veux conduire mon armée dans la plaine, et voici mon ordre

de bataille.--Mon avant-garde se déploiera sur une ligne, composée d'un

nombre égal de cavalerie et d'infanterie. Nos archers seront placés dans

le centre. John, duc de Norfolk, et Thomas, comte de Surrey, auront le

commandement de cette infanterie et de cette cavalerie. Eux ainsi

placés, nous les suivrons avec le corps de bataille, dont les ailes

seront fortifiées par nos meilleurs cavaliers. Après cela, que saint

George nous seconde!--Qu'en penses-tu, Norfolk?

NORFOLK.--C'est un très-bon plan, mon guerrier souverain. J'ai trouvé

cela ce matin sur ma tente.

(Il lui donne un papier.)

LE ROI RICHARD, _lisant_.--«Jockey de Norfolk, point trop d'audace; ton

maître Dickon est vendu et acheté.» Invention de l'ennemi.--Allons,

messieurs, que chacun se place à son poste, ne laissons pas effrayer nos

âmes par de vains songes. La conscience est un mot à l'usage des lâches,

et inventé pour tenir le fort en respect; que la vigueur de nos bras

soit notre conscience, nos épées notre loi. En avant, joignons

courageusement l'ennemi, jetons-nous dans la mêlée, et si ce n'est au

ciel, allons ensemble en enfer.--Que vous dirai-je de plus que ce que je

vous ai dit? Rappelez-vous à qui vous avez affaire. A un ramas de

vagabonds, de misérables, de proscrits, l'écume de la Bretagne; de vils

et ignobles paysans, vomis du sein de leur terre surchargée, pour se

lancer dans les aventures désespérées, où ils vont trouver une perte

certaine. Vous qui dormiez en paix, ils viennent vous arracher au repos;

vous qui avez des terres et le bonheur de posséder de belles femmes, ils

veulent taxer les unes, déshonorer les autres. Et qu'est le chef qui les

conduit, qu'un pauvre misérable nourri longtemps en Bretagne, aux dépens

de notre patrie? Une vraie soupe au lait, qui n'a jamais de sa vie senti

seulement ce qu'on a de froid en enfonçant le pied dans la neige jusque

par-dessus la chaussure! Repoussons à coups de fouet ces bandits sur les

mers; chassons à coups de lanières cette canaille téméraire échappée de

la France; ces mendiants affamés, lassés de vivre, qui, sans le rêve

insensé qu'ils ont fait sur cette folle entreprise, gueux comme des

rats, se seraient pendus eux-mêmes. Si nous avons à être vaincus, que ce

soit du moins par des hommes, et non par ces bâtards de Bretons que nos

pères ont battus, insultés, assommés, et dont ils ont perpétué la honte

par des ignominies authentiques. Quoi! ces gens-là prendraient nos

terres, coucheraient avec nos femmes, raviraient nos filles?--Écoutez,

j'entends leurs tambours. (On entend les tambours de l'ennemi.) Au

combat, gentilshommes anglais! au combat, brave milice; tirez, archers,

vos flèches à la tête. Enfoncez l'éperon dans les flancs de vos fiers

chevaux et galopez dans le sang. Effrayez le firmament des éclats de vos

lances. (Entre un messager.) Que dit lord Stanley? il amènera ses

troupes.

LE MESSAGER.--Seigneur, il refuse de marcher.

LE ROI RICHARD.--Qu'on tranche sur-le-champ la tête à son fils George!

NORFOLK.--Mon prince, l'ennemi a passé le marais. Remettez après la

bataille à faire mourir George Stanley.

LE ROI RICHARD.--Un millier de coeurs grandissent dans mon sein. En

avant nos étendards! Fondons sur l'ennemi; que notre ancien cri de

guerre, beau saint George! nous inspire la rage de dragons enflammés! A

l'ennemi! La victoire est sur nos panaches.

(Ils sortent.)

La vie et la mort du roi Richard III · 第 39 / 41 题