LE ROI RICHARD.--Aussi longtemps que le ciel et la nature la
prolongeront.
ÉLISABETH.--Aussi longtemps que l'enfer et Richard le trouveront bon.
LE ROI RICHARD.--Dites-lui que moi, son souverain, je suis son humble
sujet.
ÉLISABETH.--Mais elle, votre sujette, abhorre une pareille souveraineté.
LE ROI RICHARD.--Employez votre éloquence en ma faveur.
ÉLISABETH.--Une proposition honnête réussit mieux exposée simplement.
LE ROI RICHARD.--Eh bien, annoncez-lui simplement l'offre de mon amour.
ÉLISABETH.--Dire simplement ce qui n'est pas honnête, cela est par trop
grossier.
LE ROI RICHARD.--Vos raisonnements sont superficiels et par trop
recherchés.
ÉLISABETH.--Oh! non, mes raisons sont trop profondes et trop
naturelles[30]. Mes pauvres enfants sont trop profondément et trop
réellement ensevelis dans leurs tombeaux.
[Note 30:
_Your reasons are too shallow and too quick._
_--Oh no! my reasons are too deep and dead._
]
LE ROI RICHARD.--Ne touchez point cette corde, madame; cela est passé.
ÉLISABETH.--Je la toucherai tant qu'il restera dans mon coeur une corde
sensible.
LE ROI RICHARD.--Oui, par mon saint George, par ma jarretière, par ma
couronne....
ÉLISABETH.--Tu as profané l'un, déshonoré l'autre, usurpé la troisième.
LE ROI RICHARD.--Je jure....
ÉLISABETH.--Sur rien, ce n'est point là un serment: ton saint George
profané a perdu sa sainte dignité; ta jarretière ternie est dépouillée
de sa vertu chevaleresque; ta couronne usurpée est déshonorée dans sa
gloire: si tu veux faire un serment qui te lie et que je croie, jure
donc par quelque chose que tu n'aies pas outragé.
LE ROI RICHARD.--Eh bien, par l'univers....
ÉLISABETH.--Il est plein de tes odieux forfaits.
LE ROI RICHARD.--Par la mort de mon père.
ÉLISABETH.--Ta vie l'a déshonorée.
LE ROI RICHARD.--Par moi-même.
ÉLISABETH.--Tu t'es avili toi-même.
LE ROI RICHARD.--Enfin, par le nom de Dieu.
ÉLISABETH.--Dieu a été le plus offensé de tous. Si tu avais craint de
violer un serment fait au nom de Dieu, l'union que le roi ton frère
avait formée n'aurait pas été rompue ni mon frère égorgé. Si tu avais
craint de violer un serment fait au nom de Dieu, cet or, signe du
pouvoir, qui entoure maintenant ta tête, aurait décoré le jeune front de
mon enfant; et je verrais ici vivants les deux princes qui, maintenant,
tendres camarades couchés ensemble dans la poussière du tombeau[31],
sont par la violation de ta foi devenus la proie des vers. Par quoi
peux-tu jurer aujourd'hui?
[Note 31:
_Too deep and dead poor infants in their graves._
Encore des oppositions impossibles à rendre tout à fait, même en
s'écartant un peu du sens littéral.]
LE ROI RICHARD.--Par l'avenir.
ÉLISABETH.--Tu l'as outragé dans le passé, et moi-même j'ai encore bien
des larmes à verser dans l'avenir pour le passé rempli de tes crimes.
Les enfants dont tu as massacré les parents passent une jeunesse sans
conseils et sans guides qu'ils déploreront dans la suite de l'âge; les
parents dont tu as égorgé les enfants vivent aujourd'hui, plantes
stériles et desséchées, pour passer leur vieillesse dans les pleurs. Ne
jure point par l'avenir; tu en as abusé avant de pouvoir en user, par le
mauvais usage que tu as fait du passé.
LE ROI RICHARD.--Comme il est vrai que je désire prospérer, je veux tout
réparer, et puissé-je à ce seul prix réussir dans l'entreprise
dangereuse que je vais tenter contre mes ennemis en armes! Que je sois
moi-même l'artisan de ma ruine! Que le ciel et la fortune ne m'accordent
plus un instant de bonheur! Jour, refuse-moi ta lumière; nuit,
refuse-moi ton doux repos: que tous les astres propices deviennent
contraires à mes desseins si ce n'est pas avec l'amour le plus pur, le
dévouement le plus vertueux et les pensées les plus saintes, que
j'adresse mes voeux à ta belle et noble fille: c'est en elle qu'est
placé mon bonheur et le tien. Sans elle, je vois tomber sur moi, sur
vous, sur elle-même, sur l'Angleterre et sur une foule d'âmes
chrétiennes, la mort, la désolation, la ruine et la destruction. Tous
ces désastres ne peuvent être prévenus que par cet hymen: ainsi donc,
chère mère (car c'est le nom qu'il faut que je vous donne), plaidez
auprès d'elle la cause de mon amour; parlez-lui de ce que je serai, et
non pas de ce que j'ai été; ne lui parlez pas de mon mérite présent,
mais de celui que je veux acquérir. Insistez sur les nécessités de
l'État et des temps, et ne mettez pas de maussades obstacles à de grands
projets.
ÉLISABETH.--Me laisserai-je donc tenter ainsi par ce démon?
LE ROI RICHARD.--Oui, si ce démon vous tente pour le bien.
ÉLISABETH.--Faudra-t-il m'oublier moi-même, pour me revoir ce que
j'étais?
LE ROI RICHARD.--Oui, si le souvenir de ce que vous êtes vous nuit à
vous-même.
ÉLISABETH.--Mais tu as assassiné mes fils.
LE ROI RICHARD.--Mais je les ensevelis dans le sein de votre fille, et
dans ce nid brûlant ils renaîtront de leurs cendres, pour votre
consolation et votre félicité.
ÉLISABETH.--Irai-je presser ma fille de céder à tes désirs?
LE ROI RICHARD.--Oui, et par là devenez une heureuse mère.
ÉLISABETH.--Eh bien, j'y vais.--Écris-moi une lettre très-courte, et tu
connaîtras par moi ses sentiments.
LE ROI RICHARD.--Portez-lui le baiser de mon tendre amour; adieu. (_Il
l'embrasse; Élisabeth sort._) O femme imbécile, légère, changeante et
prompte à pardonner! (_Entrent Ratcliff et ensuite Catesby._) Eh bien,
quelles nouvelles?
RATCLIFF.--Très-puissant souverain, une flotte redoutable paraît sur la
côte occidentale. Sur le rivage accourent une foule d'amis douteux, au
coeur dissimulé, sans armes, et ne paraissant pas disposés à s'opposer à
la descente des ennemis. On croit que Richmond est l'amiral de la
flotte, et qu'ils longent la côte, en attendant que Buckingham vienne
leur prêter son appui, et les recevoir sur le rivage.
LE ROI RICHARD.--Que quelque ami rapide dans sa course se rende
promptement auprès du duc de Norfolk. Ratcliff, que ce soit toi,.... ou
Catesby: où est-il?
CATESBY.--Ici, mon bon seigneur.
LE ROI RICHARD.--Catesby, vole vers le duc.
CATESBY.--Je pars, seigneur, avec toute la célérité possible.
LE ROI RICHARD.--Ratcliff, approche: cours à Salisbury, et quand tu
reviendras.... (_A Catesby._) Traître d'imbécile, pourquoi restes-tu là
au lieu d'aller trouver le duc?
CATESBY.--Dites-moi d'abord, mon souverain, les ordres de Votre Majesté;
que veut-elle que je dise au duc?
LE ROI RICHARD.--Oh! tu as raison, bon Catesby.--Dis-lui de lever
sur-le-champ la plus forte armée qu'il pourra rassembler, et de venir me
joindre au plus tôt à Salisbury.