SCÈNE VII

Toujours à Londres.--La cour du château de Baynard[19].

GLOCESTER ET BUCKINGHAM _entrent par différents côtés_.

[Note 19: Le château de Baynard était, à ce qu'il paraît, une habitation

fortifiée, bâtie par un des gentilshommes qui accompagnèrent Guillaume

le Conquérant. Elle était située dans Londres même, au bord de la

Tamise, où l'on en aperçoit encore les fondations lorsque les eaux sont

basses.]

GLOCESTER.--Eh bien? eh bien? Que disent nos bourgeois?

BUCKINGHAM.--Par la sainte Mère de notre Sauveur, les bourgeois ont la

bouche close, et ne disent pas un mot!

GLOCESTER.--Avez-vous touché l'article de la bâtardise des enfants

d'Édouard?

BUCKINGHAM.--Oui; j'ai parlé de son contrat de mariage avec lady Lucy,

et de celui qui a été fait en France par ses ambassadeurs; de

l'insatiable voracité de ses désirs, et de ses violences sur les femmes

de la Cité; de sa tyrannie à propos de rien; j'ai dit que lui-même était

bâtard puisqu'il avait été conçu lorsque votre père était en France;

qu'il n'avait point de ressemblance avec le duc; j'ai en même temps

rappelé vos traits et je vous ai montré comme la véritable image de

votre père, tant par la physionomie que par la noblesse de l'âme. J'ai

fait valoir toutes vos victoires dans l'Écosse, votre science dans la

guerre, votre sagesse dans la paix, vos vertus, la bonté de votre

naturel, et votre humble modestie; enfin, rien de ce qui pouvait tendre

à vos vues n'a été laissé de côté dans ma harangue, ni touché avec

négligence. Et lorsque je suis venu à la fin, j'ai sommé ceux qui

aimaient le bien de leur pays, de crier: Dieu conserve Richard, roi

d'Angleterre!

GLOCESTER.--Et l'ont-ils fait?

BUCKINGHAM.--Non. Que Dieu me soit aide! ils n'ont pas dit un mot. Mais

tous, comme de muettes statues ou des pierres insensibles, sont demeurés

à se regarder l'un l'autre, et pâles comme des morts.--Quand j'ai vu

cela, je les ai réprimandés, et j'ai demandé au maire ce que signifiait

ce silence obstiné. Sa réponse a été, que le peuple n'était pas

accoutumé à se voir haranguer par d'autres que par le greffier. Alors on

l'a pressé de répéter mon discours: mais il n'a parlé que d'après moi;

_voilà ce qu'a dit le duc, voilà comment le duc a conclu_; sans rien

prendre sur lui. Lorsqu'il a eu fini, un certain nombre de mes gens,

apostés dans le bas de la salle, ont jeté leurs bonnets en l'air, et

environ une douzaine de voix ont crié: _Dieu conserve le roi Richard!_

J'ai saisi l'occasion qu'ils me donnaient. _Je vous remercie, bons

citoyens, braves amis, leur ai-je dit. Cette acclamation générale et ces

cris de joie prouvent votre discernement, et votre affection pour

Richard:_ et j'ai fini là, et me suis retiré.

GLOCESTER.--Quels muets imbéciles! Quoi! Ils n'ont pas voulu

parler?--Mais le maire et ses adjoints ne viendront-ils pas?

BUCKINGHAM.--Le maire est tout près d'ici, milord. Montrez quelque

crainte. Ne leur donnez audience qu'après de vives instances; et ayez

soin, mon bon lord, de paraître devant eux un livre de prières à la

main, et entre deux ecclésiastiques: car je veux sur ce texte faire un

sermon édifiant. Et ne vous laissez pas aisément gagner à nos

sollicitations. Jouez le rôle de la jeune fille: répondez toujours non,

tout en acceptant.

GLOCESTER.--Je rentre: et, si vous plaidez aussi bien pour eux que je

saurai répondre non pour mon propre compte, nul doute que nous ne

conduisions notre projet à une heureuse issue.

BUCKINGHAM.--Allez, allez, montez sur la terrasse; voilà le maire qui

frappe. (_Sort Glocester._)--(_Entrent le lord maire, les aldermen, des

citoyens._)--Soyez le bienvenu, milord. Je perds mon temps à attendre le

duc. Je ne crois pas qu'il veuille nous recevoir. (_Entre Catesby,

venant du château._) Eh bien, Catesby, qu'a répondu le duc à ma requête?

CATESBY.--Il prie Votre Grâce, mon noble lord, de remettre votre visite

à demain, ou au jour suivant. Il est enfermé avec deux vénérables

ecclésiastiques, et saintement occupé de méditations, et désire

qu'aucune affaire temporelle ne vienne le distraire de son pieux

exercice.

BUCKINGHAM.--Retournez, bon Catesby, vers le gracieux duc. Dites-lui que

le maire, les aldermen et moi, nous sommes venus pour conférer avec Sa

Grâce sur des affaires de la dernière conséquence, sur des projets

très-importants, et qui se rattachent au bien général de l'État.

CATESBY.--Je vais l'en instruire sur-le-champ.

(Il sort.)

BUCKINGHAM, _au maire_.--Ha! ha! milord: ce prince-là n'est pas un

Edouard. Il n'est pas à se bercer sur un voluptueux canapé. Il est sur

ses genoux, occupé à la contemplation. On ne le trouve pas se

divertissant avec une couple de courtisanes: mais il médite avec deux

profonds et savants docteurs. Il n'est pas à dormir pour engraisser son

corps indolent: mais il prie pour enrichir son âme vigilante. Heureuse

l'Angleterre, si ce vertueux prince voulait se charger d'en être le

souverain! Mais, je le crains bien, jamais nous n'obtiendrons cela de

lui.

LE MAIRE.--Vraiment, Dieu nous préserve d'un refus de sa part!

BUCKINGHAM.--Ah! je crains bien qu'il ne refuse.--Voilà Catesby qui

revient. (_Entre Catesby._) Eh bien, Catesby, que dit Sa Grâce?

CATESBY.--Elle ne conçoit pas dans quel but vous avez réuni un si grand

nombre de citoyens, pour les amener chez elle, sans l'en avoir prévenue

auparavant; elle craint, milord, que vous n'ayez de mauvais desseins

contre elle.

BUCKINGHAM.--Je suis mortifié que mon noble cousin puisse me soupçonner

de mauvais desseins contre lui. Par le ciel! nous venons à lui remplis

d'affection; retournez encore, je vous prie, et assurez-en Sa Grâce.

(_Catesby sort._) Quand ces hommes pieux et d'une dévotion profonde sont

à leur chapelet, il est bien difficile de les en retirer: tant sont doux

les plaisirs d'une fervente contemplation.

(Glocester paraît sur un balcon élevé, entre deux évêques. Catesby

revient avec lui.)

LE MAIRE.--Eh! tenez, voilà Sa Grâce qui arrive entre deux

ecclésiastiques.

BUCKINGHAM.--Deux appuis pour la vertu d'un prince chrétien, et qui le

préservent des chutes de la vanité! Voyez! dans sa main un livre de

prières: ce sont là les véritables parures auxquelles se fait

reconnaître un saint.--Fameux Plantagenet, très-gracieux prince, prête

une oreille favorable à notre requête, et pardonne-nous d'interrompre

les dévots exercices de ton zèle vraiment chrétien.

GLOCESTER.--Milord, vous n'avez pas besoin d'apologie. C'est moi qui

vous prie de m'excuser si mon ardeur pour le service de mon Dieu m'a

fait négliger la visite de mes amis. Mais laissons cela; que désire

Votre Grâce?

BUCKINGHAM.--Une chose qui, j'espère, sera agréable à Dieu, et réjouira

tous les bons citoyens de cette île dans l'anarchie.

GLOCESTER.--Vous me faites craindre d'avoir commis quelque faute

répréhensible aux yeux de cette ville, et vous venez sans doute me

reprocher mon ignorance?

BUCKINGHAM.--Vous avez deviné juste, milord. Votre Grâce

daignerait-elle, à nos instantes prières, réparer sa faute?

GLOCESTER.--Comment pourrais-je autrement vivre dans un pays chrétien?

BUCKINGHAM.--Sachez donc que vous êtes coupable d'abandonner le siége

suprême, le trône majestueux, les fonctions souveraines de vos ancêtres,

les grandeurs qui vous appartiennent, les droits de votre naissance et

la gloire héréditaire de votre royale maison, au rejeton corrompu d'une

tige souillée; tandis que vous êtes plongé dans le calme de vos pensées

assoupies, dont nous venons de vous réveiller aujourd'hui pour le bien

de notre patrie, cette belle île se voit mutilée dans plusieurs de ses

membres, son visage est défiguré par des marques d'infamie, la tige de

ses rois est greffée sur d'ignobles sauvageons, et elle-même se voit

presque entièrement ensevelie dans l'abîme profond de la honte et de

l'oubli. C'est pour la sauver que nous venons vous solliciter ardemment,

gracieux seigneur, de prendre sur vous le fardeau et le gouvernement de

ce pays qui est le vôtre, non plus comme protecteur, régent, lieutenant,

ou comme agent subalterne qui travaille pour le profit d'un autre, mais

comme héritier qui a reçu de génération en génération les droits

successifs à un empire qui vous appartient en propre. Voilà ce que,

d'accord avec les citoyens, vos amis sincères et dévoués, et sur leurs

ardentes sollicitations, je suis venu demander à Votre Grâce avec de

légitimes instances.

GLOCESTER.--Je suis incertain, s'il convient mieux à mon rang et aux

sentiments où vous êtes, que je me retire en silence, ou que je réponde

pour vous adresser d'amers reproches. Car, si je ne réponds pas, vous

pourriez peut-être imaginer que ma langue, liée par l'ambition, consent

par son silence à ce joug doré de la souveraineté, que vous voulez

follement m'imposer ici. Et si, d'un autre côté, je vous reproche les

offres que vous me faites, et qui me touchent par l'expression de votre

fidèle attachement pour moi, j'aurai maltraité mes amis.... Pour vous

répondre donc et éviter ce premier inconvénient, et ne pas tomber, en

m'expliquant, dans le second, voici définitivement ma réponse. Votre

amour mérite mes remerciements; mais mon mérite, qui n'est d'aucune

valeur, se refuse à de si hautes propositions. D'abord, quand tous les

obstacles seraient écartés, et que le chemin au trône me serait aplani,

quand il me reviendrait comme une succession ouverte, et par les droits

de ma naissance, telle est la pauvreté de mes talents, et telles sont la

grandeur et la multitude de mes imperfections, que je chercherais à me

dérober à mon élévation, frêle barque que je suis, peu faite pour

affronter une mer puissante, plutôt que de m'exposer à me voir caché

sous ma grandeur, et englouti dans les vapeurs de ma gloire. Mais, Dieu

merci, on n'a pas besoin de moi; et je répondrais bien peu à votre

besoin, si c'était à moi à vous secourir. La tige royale nous a laissé

un fruit royal, qui, mûri par les heures que nous dérobe le temps, sera

digne de la majesté du trône, et nous rendra, je n'en doute point, tous

heureux sous son règne. C'est sur lui que je dépose ce que vous voudriez

placer sur moi, ce qui lui appartient par les droits de sa naissance, et

par son heureuse étoile.--Et Dieu me préserve de vouloir le lui ravir.

BUCKINGHAM.--Milord, c'est une preuve des délicatesses de la conscience

de Votre Grâce; mais ses scrupules sont frivoles et sans importance, dès

qu'on vient à bien considérer les choses. Vous dites qu'Édouard est le

fils de votre frère: nous en convenons avec vous; mais il n'est pas né

de l'épouse légitime d'Édouard; car celui-ci s'était engagé auparavant

avec lady Lucy; et votre mère peut servir de témoin à son

engagement[20]. Ensuite il s'est fiancé par ambassadeur à la princesse

Bonne, soeur du roi de France. Ces deux épouses mises à l'écart, il

s'est présenté une pauvre suppliante, une mère accablée des soins d'une

nombreuse famille, une veuve dans la détresse, qui, bien que sur le

déclin de sa beauté, a conquis et charmé l'oeil lascif d'Édouard, et l'a

fait tomber de la hauteur et de l'élévation de ses premières pensées,

dans le honteux abaissement d'une dégoûtante et vile bigamie: c'est de

cette veuve, et dans sa couche illégitime, qu'il a engendré cet Édouard,

que, par courtoisie, nous appelons le prince. Je pourrais m'en plaindre

ici en termes plus amers, si, retenu par les égards que je dois à

certaine personne vivante, je n'imposais à ma langue une prudente

circonspection. Ainsi, mon bon seigneur, prenez pour votre royale

personne cette dignité qui vous est offerte; si ce n'est pour nous

rendre heureux, et avec nous tout le pays, que ce soit du moins pour

retirer votre noble race de la corruption que lui ont fait contracter

les abus du temps, et pour la rendre à son cours direct et légitime.

[Note 20: On voulut en effet arguer de cet argument pour empêcher le

mariage d'Édouard avec lady Grey. Mais lady Lucy, sommée sous serment de

dire la vérité, déclara qu'elle n'avait reçu aucune promesse d'Edouard.]

LE MAIRE.--Acceptez, mon bon seigneur: vos citoyens de la ville de

Londres vous en conjurent.

BUCKINGHAM.--Ne refusez pas, puissant prince, l'offre de notre amour.

CATESBY.--Oh! rendez-les heureux, en souscrivant à leur juste requête!

GLOCESTER.--Hélas! pourquoi voulez-vous m'accabler de ce fardeau

d'inquiétudes? Je ne suis pas fait pour les grandeurs et la majesté d'un

trône.--Je vous en prie, ne le prenez pas en mauvaise part, mais je ne

puis ni ne veux céder à vos désirs.

BUCKINGHAM.--Si vous vous obstinez à le refuser, si par sensibilité et

par attachement vous répugnez à déposer un enfant, un fils de votre

frère; car nous connaissons bien la tendresse de votre coeur, et cette

pitié douce et efféminée, que nous avons toujours remarquée en vous pour

vos proches, et qui au reste s'étend également à toutes les classes

d'hommes:.... eh bien, apprenez, que, soit que vous acceptiez nos offres

ou non, jamais le fils de votre frère ne régnera sur nous comme notre

roi; mais que nous placerons quelque autre sur le trône, à la disgrâce

et à la ruine de votre maison;--et c'est dans cette résolution que nous

vous quittons.--Venez, citoyens; nous ne le solliciterons pas plus

longtemps.

(Buckingham sort avec le maire et sa suite.)

CATESBY.--Rappelez-les, cher prince; acceptez leur demande: si vous la

refusez, tout le pays en portera la peine.

GLOCESTER.--Voulez-vous donc me précipiter dans un monde de soucis? Eh

bien, rappelez-les: je ne suis pas fait de pierre, et je sens que mon

coeur est touché de vos tendres sollicitations (_sort Catesby_), quoique

ce soit contre ma conscience et mon inclination. (_Entrent Buckingham et

les autres._) Cousin Buckingham.... et vous, hommes sages et

respectables, puisque vous voulez charger mes épaules du fardeau de la

grandeur, et me le faire porter, que je le veuille ou non, il faut bien

que je m'y soumette avec résignation. Mais si la noire calomnie, ou le

blâme au visage odieux, sont un jour la conséquence du devoir que vous

m'imposez, la violence que vous me faites me sauvera de toutes les

censures, et de toutes les taches d'ignominie qui pourraient en

résulter; car Dieu m'est témoin, et vous le voyez en quelque sorte

vous-mêmes, combien je suis loin de désirer ce qui m'arrive.

LE MAIRE.--Que Dieu bénisse Votre Grâce! Nous le voyons, et nous le

publierons.

GLOCESTER.--En le disant, vous ne direz que la vérité.

BUCKINGHAM.--Je vous salue donc de ce titre royal. Longue vie au roi

Richard, le digne souverain de l'Angleterre!

La vie et la mort du roi Richard III · 第 23 / 41 题