A Londres.--Un appartement dans la Tour.
BUCKINGHAM, STANLEY, HASTINGS, L'ÉVÊQUE D'ÉLY, CATESBY, LOVEL _et
autres, autour d'une table, les officiers du conseil sont présents_.
HASTINGS.--Nobles pairs, nous sommes ici rassemblés pour fixer le jour
du couronnement; au nom de Dieu, parlez, quel jour nommez-vous pour
cette auguste cérémonie?
BUCKINGHAM.--Tout est-il préparé pour ce grand jour?
STANLEY.--Tout: il ne reste plus qu'à le fixer.
L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--Demain serait, ce me semble, un jour heureusement
choisi.
BUCKINGHAM.--Qui de vous ici connaît les intentions du protecteur? quel
est le confident le plus intime du noble duc?
L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--C'est vous, milord, à ce que nous croyons, qui
connaissez le mieux sa pensée.
BUCKINGHAM.--Nous connaissons tous les visages l'un de l'autre: mais
pour nos coeurs.... Il ne connaît pas plus le mien que moi le vôtre: et
je ne connais pas plus le sien, milord, que vous le mien.--Lord
Hastings, vous êtes liés tous deux d'une étroite amitié.
HASTINGS.--Je sais que Sa Grâce a la bonté de m'accorder beaucoup
d'affection. Mais quant à ses vues sur le couronnement, je ne l'ai point
sondé, et il ne m'a fait connaître en aucune manière ses gracieuses
volontés à ce sujet. Mais vous, noble lord, vous pourriez nommer le
jour: et je donnerai ma voix au nom du duc; j'ose espérer qu'il ne le
prendra pas en mauvaise part.
(Entre Glocester.)
L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--Voici le duc lui-même, qui vient fort à propos.
GLOCESTER--Mes nobles lords et cousins, je vous souhaite à tous le
bonjour. J'ai dormi tard; mais je me flatte que mon absence n'a pas
empêché qu'on s'occupât d'aucun des objets importants qui devaient se
régler en ma présence.
BUCKINGHAM.--Si vous n'aviez pas fait votre entrée à point nommé,
milord, voilà lord Hastings qui allait se charger de votre rôle; je veux
dire qu'il aurait donné votre voix pour le couronnement du roi.
GLOCESTER.--Personne ne pouvait le faire avec plus de confiance que
milord Hastings. Il me connaît bien; il m'est tendrement
attaché.--Milord d'Ély, la dernière fois que je me trouvai à Holborn, je
vis des fraises dans votre jardin[17]. Je vous prie, envoyez-m'en
quelques-unes.
[Note 17: La demande des fraises est historique, et donnée comme un
échantillon de la bonne humeur qu'affecta ce jour-là Richard au
commencement du conseil. Probablement Shakspeare en a profité pour faire
sortir l'évêque d'Ély, afin qu'il ne s'établît pas de discussion entre
ce prélat, qui a demandé que le couronnement d'Édouard V eût lieu le
lendemain, et Stanley à qui un instant de prudence fait exprimer le
désir qu'il soit retardé. C'est ce que n'ont point aperçu les
commentateurs.]
L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--Oui-dà, milord, et de tout mon coeur.
(L'évêque d'Ély sort.)
GLOCESTER.--Cousin Buckingham, un mot. (_Il le prend à part:_)--Catesby
a sondé Hastings sur notre projet, et il a trouvé cet entêté-là si
violent qu'il perdra, dit-il, sa tête avant de consentir à ce que le
fils de son maître, comme il l'appelle respectueusement, perde la
souveraineté du trône d'Angleterre.
BUCKINGHAM.--Sortez un moment, je vous accompagnerai.
(Sortent Glocester et Buckingham.)
STANLEY.--Nous n'avons pas encore fixé ce jour solennel. Demain, à mon
avis, est trop précipité. Pour moi, je ne suis pas aussi bien préparé
que je le serais si l'on éloignait ce jour.
(Rentre l'évêque d'Ély.)
L'ÉVÊQUE D'ÉLY.--Où est milord protecteur? Je viens d'envoyer chercher
les fraises.
HASTINGS.--Le duc paraît ce matin bien disposé et de bonne humeur. Il
faut qu'il soit occupé de quelque idée qui lui plaît, pour nous avoir
souhaité le bonjour d'un air si animé. Je ne crois pas qu'il y ait, dans
toute la chrétienté, un homme moins capable de cacher sa haine ou son
amitié que lui: vous lisez d'abord sur son visage ce qu'il a dans le
coeur.
STANLEY.--Et quels traits de son âme voyez-vous donc aujourd'hui sur son
visage, d'après les apparences qu'il a laissé voir?
HASTINGS.--Hé! j'y vois clairement qu'il n'est irrité contre personne,
car, si cela était, on l'aurait vu dans ses yeux.
(Rentrent Richard et Buckingham.)
GLOCESTER.--Je vous le demande à tous, dites-moi ce que méritent ceux
qui conspirent ma mort par les pratiques diaboliques d'une damnable
sorcellerie, et qui sont parvenus à soumettre mon corps à leurs charmes
infernaux?
HASTINGS.--Le tendre attachement que j'ai pour Votre Grâce, milord,
m'enhardit à prononcer le premier, dans cette illustre assemblée,
l'arrêt des coupables. Quels qu'ils soient, je soutiens, milord, qu'ils
ont mérité la mort.
GLOCESTER.--Eh bien, que vos yeux soient donc témoins du mal qu'ils
m'ont fait. Voyez comme ils m'ont ensorcelé: regardez, mon bras est
desséché comme une jeune perche frappée de la gelée. C'est l'ouvrage de
cette épouse d'Édouard, de cette horrible sorcière, liguée avec cette
malheureuse, cette prostituée, la Shore: ce sont elles qui m'ont ainsi
marqué de leurs sortilèges.
HASTINGS.--Si elles sont les auteurs de ce forfait, milord....
GLOCESTER.--Si! que prétends-tu avec tes si, toi, le protecteur de cette
odieuse prostituée?--Tu es un traître.--A bas sa tête.--Oui, je jure ici
par saint Paul, que je ne dînerai pas que je ne l'aie vue à bas.--Lovel
et Catesby, ayez soin que cela s'exécute.--Pour vous autres, qui m'aime
se lève et me suive.
(Tout le conseil se lève, et suit Richard et Buckingham.)
HASTINGS.--Malheur, malheur à l'Angleterre! car de moi je n'en donnerais
pas cela. Imbécile que je suis, j'aurais pu prévenir ce qui m'arrive.
Stanley avait vu en songe le sanglier lui abattre son casque; mais j'ai
méprisé cet avis, et j'ai dédaigné de fuir. Trois fois aujourd'hui mon
cheval caparaçonné a bronché et a fait un écart à l'aspect de la Tour,
comme s'il eût refusé de me mener à la boucherie.--Ah! j'ai besoin
maintenant du prêtre à qui je parlais tantôt. Je me repens à présent
d'avoir dit à ce sergent, d'un air de triomphe, que mes ennemis
périssaient aujourd'hui à Pomfret d'une mort sanglante, et que moi
j'étais sûr d'être en grâce et en faveur. O Marguerite, Marguerite!
c'est maintenant que ta funeste malédiction tombe sur la tête infortunée
du pauvre Hastings!
CATESBY.--Allons, milord, abrégez: le duc attend pour dîner. Faites une
courte confession; il est pressé de voir votre tête.
HASTINGS.--O faveur momentanée des mortels que nous poursuivons avec
plus d'ardeur que la grâce de Dieu! Celui qui bâtit son espérance sur
ton fantastique sourire est comme le matelot ivre au haut d'un mât,
toujours prêt à tomber à la moindre secousse, dans les fatales
entrailles de l'abîme.
LOVEL.--Allons, allons, finissons: ces lamentations sont inutiles.
HASTINGS.--O sanguinaire Richard!--Malheureuse Angleterre! je te prédis
les jours les plus effroyables qu'aient encore vus les siècles les plus
malheureux.--Allons, conduisez-moi à l'échafaud: portez-lui ma
tête.--J'en vois sourire à mon malheur qui ne me survivront pas
longtemps.
(Ils sortent.)