Toujours à Londres.--Un appartement du palais.
_Entrent_ L'ARCHEVÊQUE D'YORK, LE JEUNE DUC D'YORK, LA REINE, LA
DUCHESSE D'YORK.
L'ARCHEVÊQUE.--On m'a dit qu'ils avaient couché la nuit dernière à
Stony-Stratford et qu'ils devaient coucher ce soir à Northampton[11].
Demain, ou après-demain, ils seront ici.
[Note 11: Stony-Stratford est plus près de Londres que Northampton; mais
le duc de Glocester ayant fait arrêter Rivers, Grey, etc., à
Stony-Stratford, où ils avaient passé la nuit avec le jeune roi, ramena
celui-ci à Northampton où lui-même avait couché la veille, et ce fut de
là qu'ils se rendirent à Londres. Au reste, on fait observer que
l'archevêque ne pouvait encore être instruit de cette marche, puisqu'il
ne sait pas l'arrestation des lords, ou bien, s'il en est instruit sans
en connaître la cause, il devrait, ainsi que les autres personnages, en
témoigner quelque étonnement.]
LA DUCHESSE.--Je brûle d'impatience de voir le prince. J'espère qu'il
aura beaucoup grandi depuis la dernière fois que je l'ai vu.
ÉLISABETH.--Mais j'ai ouï dire que non. On assure même que mon fils York
l'a presque regagné pour la taille.
YORK.--On le dit, ma mère; mais j'aurais voulu que cela fût autrement.
LA DUCHESSE.--Eh! pourquoi donc, mon enfant? Il est bon de grandir.
YORK.--Grand'maman, un soir que nous étions à souper, mon oncle Rivers
disait que je grandissais beaucoup plus vite que mon frère: «Ah! dit mon
oncle Glocester, ce sont les petites plantes qui sont bonnes à quelque
chose, et les mauvaises herbes croissent rapidement;» et depuis ce temps
il me semble que j'aimerais mieux ne pas grandir si vite, puisque les
belles fleurs viennent lentement, et que les mauvaises herbes se
dépêchent.
LA DUCHESSE.--Vraiment, vraiment, celui qui t'a dit cela est lui-même
une exception au proverbe: c'était dans son enfance l'être le plus
chétif, le plus lent à croître et le moins avancé; si sa règle était
vraie, il devrait être rempli de qualités.
L'ARCHEVÊQUE.--Et il n'est pas douteux qu'il ne le soit, ma gracieuse
dame.
LA DUCHESSE.--Je veux bien l'espérer, mais permettez l'inquiétude aux
mères.
YORK.--Oh! si je m'en étais souvenu, j'aurais pu lancer à Sa Grâce, mon
oncle, sur sa croissance, une épigramme bien meilleure que celle qu'il
m'a dite sur la mienne.
LA DUCHESSE.--Et comment, mon petit York? Dis-le-moi, je t'en prie.
YORK.--Vraiment, l'on dit que mon oncle grandissait si vite, que deux
heures après sa naissance il pouvait ronger une croûte, tandis que moi,
à deux ans, je n'avais pas encore fait seulement une dent. N'est-ce pas
grand'maman, ç'aurait été une bonne plaisanterie pour le faire enrager?
LA DUCHESSE.--Eh! je t'en prie, mon cher petit York, qui est-ce qui t'a
raconté cela?
YORK.--Sa nourrice, grand'maman.
LA DUCHESSE.--Sa nourrice? Eh bon!... elle était morte avant que tu
fusses né.
YORK.--Si ce n'est pas elle, je ne me rappelle pas qui me l'a dit.
ÉLISABETH.--Petit raisonneur!--Allons, pas tant de malice, je vous prie.
L'ARCHEVÊQUE.--Ma bonne madame, ne le grondez pas.
ÉLISABETH.--Les murs[12] ont des oreilles.
[Note 12: _Pitchers have ears_.
_Les pots ont des oreilles_. Le proverbe anglais est: _Les petits pots
ont de grandes oreilles_.]
(Entre un messager.)
L'ARCHEVÊQUE.--Voici un messager.--Quelles nouvelles?
LE MESSAGER.--De telles nouvelles qu'il m'est pénible, milord, de vous
les annoncer.
ÉLISABETH.--Comment se porte le prince?
LE MESSAGER.--Bien, madame, il est en bonne santé.
LA DUCHESSE.--Quelles sont donc tes nouvelles?
LE MESSAGER.--Lord Rivers et lord Grey ont été conduits en prison à
Pomfret, et avec eux sir Thomas Vaughan.
LA DUCHESSE.--Et par quel ordre?
LE MESSAGER.--Par ordre des puissants ducs de Glocester et de
Buckingham.
ÉLISABETH.--Et pour quel crime?
LE MESSAGER.--Je vous ai dit tout ce que j'en sais. Par quel motif ou
dans quelle intention ces nobles ducs ont été emprisonnés, c'est, ma
gracieuse dame, ce que j'ignore absolument.
ÉLISABETH.--Hélas! je prévois la ruine de ma maison. Le tigre a saisi la
brebis sans défense. L'insolente tyrannie commence à s'élever sur le
trône qu'un innocent enfant ne peut faire respecter. Arrivez donc,
destruction, carnage, massacre. Je vois tracée, comme sur une carte, la
fin de tout ceci.
LA DUCHESSE.--Exécrables jours de troubles et de discorde, combien de
fois mes yeux vous ont vus renaître! Mon époux a perdu la vie pour
gagner la couronne; et mes fils ont été, haut et bas, battus de la
fortune, me donnant tantôt à jouir de leurs succès, tantôt à pleurer
leurs malheurs. Établis enfin lorsque toutes les querelles domestiques
sont entièrement dissipées, voilà que, devenus les maîtres, ils se font
la guerre les uns aux autres, frère contre frère, sang contre sang,
chacun contre soi-même!--Oh! frénétiques insultes à la nature, cessez
vos fureurs maudites, ou laissez-moi mourir; que je n'aie plus la mort
devant les yeux!
ÉLISABETH.--Viens, viens, mon enfant; allons nous renfermer dans le
sanctuaire.--Adieu, madame.
LA DUCHESSE.--Attendez, je veux vous suivre.
ÉLISABETH.--Vous n'avez rien à craindre.
L'ARCHEVÊQUE, _à la reine_.--Venez, ma gracieuse dame, et apportez vos
trésors et tout ce que vous possédez. Pour moi, je veux remettre entre
vos mains les sceaux qui m'étaient confiés; et puisse-t-il m'advenir
selon que je me conduirai envers vous et les vôtres! Venez, je vais vous
conduire au sanctuaire.