SCÈNE IV

Toujours à Londres.--Un appartement du palais.

_Entrent_ L'ARCHEVÊQUE D'YORK, LE JEUNE DUC D'YORK, LA REINE, LA

DUCHESSE D'YORK.

L'ARCHEVÊQUE.--On m'a dit qu'ils avaient couché la nuit dernière à

Stony-Stratford et qu'ils devaient coucher ce soir à Northampton[11].

Demain, ou après-demain, ils seront ici.

[Note 11: Stony-Stratford est plus près de Londres que Northampton; mais

le duc de Glocester ayant fait arrêter Rivers, Grey, etc., à

Stony-Stratford, où ils avaient passé la nuit avec le jeune roi, ramena

celui-ci à Northampton où lui-même avait couché la veille, et ce fut de

là qu'ils se rendirent à Londres. Au reste, on fait observer que

l'archevêque ne pouvait encore être instruit de cette marche, puisqu'il

ne sait pas l'arrestation des lords, ou bien, s'il en est instruit sans

en connaître la cause, il devrait, ainsi que les autres personnages, en

témoigner quelque étonnement.]

LA DUCHESSE.--Je brûle d'impatience de voir le prince. J'espère qu'il

aura beaucoup grandi depuis la dernière fois que je l'ai vu.

ÉLISABETH.--Mais j'ai ouï dire que non. On assure même que mon fils York

l'a presque regagné pour la taille.

YORK.--On le dit, ma mère; mais j'aurais voulu que cela fût autrement.

LA DUCHESSE.--Eh! pourquoi donc, mon enfant? Il est bon de grandir.

YORK.--Grand'maman, un soir que nous étions à souper, mon oncle Rivers

disait que je grandissais beaucoup plus vite que mon frère: «Ah! dit mon

oncle Glocester, ce sont les petites plantes qui sont bonnes à quelque

chose, et les mauvaises herbes croissent rapidement;» et depuis ce temps

il me semble que j'aimerais mieux ne pas grandir si vite, puisque les

belles fleurs viennent lentement, et que les mauvaises herbes se

dépêchent.

LA DUCHESSE.--Vraiment, vraiment, celui qui t'a dit cela est lui-même

une exception au proverbe: c'était dans son enfance l'être le plus

chétif, le plus lent à croître et le moins avancé; si sa règle était

vraie, il devrait être rempli de qualités.

L'ARCHEVÊQUE.--Et il n'est pas douteux qu'il ne le soit, ma gracieuse

dame.

LA DUCHESSE.--Je veux bien l'espérer, mais permettez l'inquiétude aux

mères.

YORK.--Oh! si je m'en étais souvenu, j'aurais pu lancer à Sa Grâce, mon

oncle, sur sa croissance, une épigramme bien meilleure que celle qu'il

m'a dite sur la mienne.

LA DUCHESSE.--Et comment, mon petit York? Dis-le-moi, je t'en prie.

YORK.--Vraiment, l'on dit que mon oncle grandissait si vite, que deux

heures après sa naissance il pouvait ronger une croûte, tandis que moi,

à deux ans, je n'avais pas encore fait seulement une dent. N'est-ce pas

grand'maman, ç'aurait été une bonne plaisanterie pour le faire enrager?

LA DUCHESSE.--Eh! je t'en prie, mon cher petit York, qui est-ce qui t'a

raconté cela?

YORK.--Sa nourrice, grand'maman.

LA DUCHESSE.--Sa nourrice? Eh bon!... elle était morte avant que tu

fusses né.

YORK.--Si ce n'est pas elle, je ne me rappelle pas qui me l'a dit.

ÉLISABETH.--Petit raisonneur!--Allons, pas tant de malice, je vous prie.

L'ARCHEVÊQUE.--Ma bonne madame, ne le grondez pas.

ÉLISABETH.--Les murs[12] ont des oreilles.

[Note 12: _Pitchers have ears_.

_Les pots ont des oreilles_. Le proverbe anglais est: _Les petits pots

ont de grandes oreilles_.]

(Entre un messager.)

L'ARCHEVÊQUE.--Voici un messager.--Quelles nouvelles?

LE MESSAGER.--De telles nouvelles qu'il m'est pénible, milord, de vous

les annoncer.

ÉLISABETH.--Comment se porte le prince?

LE MESSAGER.--Bien, madame, il est en bonne santé.

LA DUCHESSE.--Quelles sont donc tes nouvelles?

LE MESSAGER.--Lord Rivers et lord Grey ont été conduits en prison à

Pomfret, et avec eux sir Thomas Vaughan.

LA DUCHESSE.--Et par quel ordre?

LE MESSAGER.--Par ordre des puissants ducs de Glocester et de

Buckingham.

ÉLISABETH.--Et pour quel crime?

LE MESSAGER.--Je vous ai dit tout ce que j'en sais. Par quel motif ou

dans quelle intention ces nobles ducs ont été emprisonnés, c'est, ma

gracieuse dame, ce que j'ignore absolument.

ÉLISABETH.--Hélas! je prévois la ruine de ma maison. Le tigre a saisi la

brebis sans défense. L'insolente tyrannie commence à s'élever sur le

trône qu'un innocent enfant ne peut faire respecter. Arrivez donc,

destruction, carnage, massacre. Je vois tracée, comme sur une carte, la

fin de tout ceci.

LA DUCHESSE.--Exécrables jours de troubles et de discorde, combien de

fois mes yeux vous ont vus renaître! Mon époux a perdu la vie pour

gagner la couronne; et mes fils ont été, haut et bas, battus de la

fortune, me donnant tantôt à jouir de leurs succès, tantôt à pleurer

leurs malheurs. Établis enfin lorsque toutes les querelles domestiques

sont entièrement dissipées, voilà que, devenus les maîtres, ils se font

la guerre les uns aux autres, frère contre frère, sang contre sang,

chacun contre soi-même!--Oh! frénétiques insultes à la nature, cessez

vos fureurs maudites, ou laissez-moi mourir; que je n'aie plus la mort

devant les yeux!

ÉLISABETH.--Viens, viens, mon enfant; allons nous renfermer dans le

sanctuaire.--Adieu, madame.

LA DUCHESSE.--Attendez, je veux vous suivre.

ÉLISABETH.--Vous n'avez rien à craindre.

L'ARCHEVÊQUE, _à la reine_.--Venez, ma gracieuse dame, et apportez vos

trésors et tout ce que vous possédez. Pour moi, je veux remettre entre

vos mains les sceaux qui m'étaient confiés; et puisse-t-il m'advenir

selon que je me conduirai envers vous et les vôtres! Venez, je vais vous

conduire au sanctuaire.

La vie et la mort du roi Richard III · 第 14 / 41 题