SCÈNE III

Toujours à Londres.--Un appartement dans le palais.

_Entrent_ LA REINE ELISABETH, LORD RIVERS ET LORD GREY.

RIVERS.--Madame, calmez-vous: il n'est pas douteux que Sa Majesté ne

recouvre bientôt sa santé accoutumée.

GREY.--Vos inquiétudes ne font qu'aggraver son mal. Ainsi, au nom de

Dieu, prenez meilleure espérance, et tâchez de réjouir Sa Majesté par

des discours gais et animés.

ÉLISABETH.--S'il était mort, que deviendrais-je?

GREY.--Vous n'auriez d'autre malheur que la perte d'un tel époux.

ÉLISABETH.--La perte d'un tel époux renferme tous les malheurs.

GREY.--Le ciel vous a fait don d'un excellent fils pour être votre

consolateur et votre appui quand le roi ne sera plus.

ÉLISABETH.--Ah! il est jeune, et sa minorité est confiée aux soins de

Richard de Glocester, à un homme qui ne m'aime point, ni aucun de vous.

RIVERS.--Est-il décidé qu'il sera protecteur?

ÉLISABETH.--Cela est décidé. Cela n'est pas encore fait, mais cela sera

nécessairement si le roi vient à manquer.

(Entrent Buckingham et Stanley).

GREY.--Voici les lords Buckingham et Stanley.

BUCKINGHAM.--Mes bons souhaits à Votre royale Majesté.

STANLEY.--Dieu veuille rendre à Votre Majesté le bonheur et la joie.

ÉLISABETH.--La comtesse de Richmond[3], mon cher lord Stanley, aurait

bien de la peine à dire _amen_ à cette bonne prière. Cependant, Stanley,

quoiqu'elle soit votre femme et qu'elle ne m'aime pas, soyez bien sûr,

mon bon lord, que son orgueilleuse arrogance ne vous attire point ma

haine.

[Note 3: La comtesse du Richmond, mère du jeune comte de Richmond depuis

Henri VII, avait épousé en secondes noces lord Stanley.]

STANLEY.--Je vous supplie, ou de ne pas ajouter foi aux propos

calomnieux de ses jaloux et perfides accusateurs, ou, quand l'accusation

sera fondée, d'avoir de l'indulgence pour sa faiblesse, résultat de

l'aigreur que donne la maladie, et non d'aucune mauvaise volonté réelle.

ÉLISABETH.--Avez-vous vu le roi aujourd'hui, milord?

STANLEY.--Nous sortons dans le moment, le duc de Buckingham et moi, de

faire visite à Sa Majesté.

ÉLISABETH.--Voyez-vous, milords, quelque apparence que sa santé puisse

s'améliorer?

BUCKINGHAM.--Madame, il y a tout lieu d'espérer. Sa Majesté parle avec

gaieté.

ÉLISABETH.--Que Dieu lui accorde la santé! Avez-vous parlé d'affaires

avec lui?

BUCKINGHAM.--Oui, madame. Il désire fort pacifier les différends du duc

de Glocester avec vos frères, et ceux de vos frères avec milord

chambellan: il vient de les mander tous devant lui.

ÉLISABETH.--Dieu veuille que tout s'arrange! mais cela ne sera

jamais.--Je crains bien que notre bonheur ait atteint son dernier terme.

(Entrent Glocester, Hastings et Dorset.)

GLOCESTER.--Ils me calomnient, et je ne le souffrirai pas.--Qui

sont-ils, ceux qui se plaignent au roi que je leur fais mauvaise mine,

et que je ne les aime pas? Par saint Paul! ils aiment bien peu Sa Grâce,

ceux qui remplissent ses oreilles de semblables tracasseries! Parce que

je ne sais pas flatter, dire de belles paroles, sourire aux gens,

cajoler, feindre, tromper, saluer d'un coup de tête à la française, et

avec des singeries de politesse, il faudra qu'on m'accuse de rancune et

d'inimitié! Un homme franc et qui ne pense point à mal ne saurait-il

éviter que sa sincérité ne soit mal interprétée par de fourbes et

insinuants faquins vêtus de soie?

GREY.--A qui, dans cette assemblée, Votre Grâce nous fait-elle l'honneur

de s'adresser?

GLOCESTER.--A toi, qui n'as pas plus de probité que[4] d'honneur. Quand

t'ai-je fait tort? ou à toi, ou à toi (_en montrant les autres lords_),

à aucun de votre cabale? Dieu vous confonde tous! Sa Majesté..... (que

Dieu veuille conserver plus longtemps que vous ne le souhaitez!) ne peut

respirer un moment tranquille, que vous n'alliez la fatiguer de vos

infâmes délations.

[Note 4:

_To whom in all this presence speaks your grace?_

_--To thee that hast nor honesty nor grace_.

Il a fallu, pour conserver quelque chose de la forme de cette réplique

de Glocester, substituer le mot _honneur_ au mot _grâce_, qui ne peut

s'entendre en français dans le sens qu'il a ici en anglais.]

ÉLISABETH.--Mon frère de Glocester, vous avez mal pris la chose. Le roi,

de sa propre et royale volonté, et sans en avoir été sollicité par

personne, ayant en vue, apparemment, la haine que vous nourrissez dans

votre coeur, et qui éclate dans votre conduite, contre mes enfants, mes

frères et moi-même, vous mande auprès de lui, afin de prendre

connaissance des motifs de votre mauvaise volonté pour travailler à les

écarter.

GLOCESTER.--Je ne saurais dire, mais le monde est devenu si pervers, que

le roitelet vient picoter là où n'oserait percher l'aigle.--Depuis que

tant de Gros-Jean sont devenus gentilshommes, bien des gentilshommes

sont redevenus Gros-Jean.

ÉLISABETH.--Allons, allons, mon frère Glocester, nous devinons votre

pensée. Vous êtes blessé de mon élévation et de l'avancement de mes

amis: Dieu nous fasse la grâce de n'avoir jamais besoin de vous!

GLOCESTER.--En attendant, Dieu nous fait la grâce, madame, d'avoir

besoin de vous: c'est par vos menées que mon frère est emprisonné, que

je suis moi-même disgracié, et que la noblesse du royaume est tenue en

mépris; tandis qu'on fait tous les jours de nombreuses promotions pour

anoblir des personnages qui, deux jours auparavant, avaient à peine un

noble.

ÉLISABETH.--Au nom de Celui qui, du sein de la destinée tranquille où je

vivais satisfaite, m'a élevée à cette grandeur pleine d'inquiétudes, je

jure que jamais je n'ai aigri Sa Majesté contre le duc de Clarence, et

qu'au contraire j'ai plaidé sa cause avec chaleur. Milord, vous me

faites une honteuse injure de jeter sur moi, contre toute vérité, ces

soupçons déshonorants.

GLOCESTER.--Vous êtes capable de nier que vous avez été la cause de

l'emprisonnement de milord Hastings?

RIVERS.--Elle le peut, milord; car...

GLOCESTER.--Elle le peut, lord Rivers? et qui ne le sait pas qu'elle le

peut? Elle peut vraiment faire bien plus que le nier: elle peut encore

vous faire obtenir nombre d'importantes faveurs et nier après que sa

main vous ait secondé, et faire honneur de toutes ces dignités à votre

rare mérite. Que ne peut-elle pas? Elle peut!... oui, par la messe[5],

elle peut...

[Note 5:

_Ay marry may she_!

--_What marry may she_?

--_What marry may she? marry with a king_.

Il y a ici un jeu de mots entre le mot _marry_, espèce de serment, et

_marry_, qui signifie marier, épouser. Il a fallu, pour conserver

quelque sens à cette partie du dialogue, substituer à _marry_ le serment

par la _messe_, assez familier aux Anglais de cette époque.]

RIVERS.--Eh bien! par la messe, que peut-elle?...

GLOCESTER.--Ce qu'elle peut, par la messe! épouser un roi, un beau jeune

adolescent. Nous savons que votre grand'mère n'a pas trouvé un si bon

parti.

ÉLISABETH.--Milord de Glocester, j'ai trop longtemps enduré vos insultes

grossières, et vos brocards amers. Par le ciel! j'informerai Sa Majesté

de ces odieux outrages que j'ai tant de fois soufferts avec patience.

J'aimerais mieux être servante de ferme que d'être une grande reine à

cette condition d'être ainsi tourmentée, insultée, et en butte à vos

emportements. Je trouve bien peu de joie à être reine d'Angleterre!

(Entre la reine Marguerite, qui demeure en arrière).

MARGUERITE.--Et ce peu, puisse-t-il être encore diminué! Mon Dieu, je te

le demande! Tes honneurs, ta grandeur, et le trône où tu t'assieds, sont

à moi.

GLOCESTER, _à Élisabeth_.--Quoi! vous me menacez de vous plaindre au

roi? Allez l'instruire, et ne m'épargnez pas: comptez que ce que je vous

ai dit, je le soutiendrai en présence du roi: je brave le danger d'être

envoyé à la Tour. Il est temps que je parle: on a tout à fait oublié mes

travaux.

MARGUERITE, _toujours derrière_.--Odieux démon! Je ne m'en souviens que

trop. Tu as tué, dans la Tour, mon époux Henri, et mon pauvre fils

Édouard à Tewksbury.

GLOCESTER, _à Élisabeth_.--Avant que vous fussiez reine, ou votre époux

roi, j'étais le cheval de peine dans toutes ses affaires,

l'exterminateur de ses fiers ennemis, le rémunérateur prodigue de ses

amis; pour couronner son sang, j'ai versé le mien.

MARGUERITE.--Oui, et un sang bien meilleur que le sien ou le tien.

GLOCESTER, _à Élisabeth_.--Et pendant tout ce temps, vous et votre mari

Grey, combattiez pour la maison de Lancastre; et vous aussi,

Rivers.--Votre mari n'a-t-il pas été tué dans le parti de Marguerite, à

la bataille de Saint-Albans? Laissez-moi vous remettre en mémoire, si

vous l'oubliez, ce que vous étiez alors, et ce que vous êtes

aujourd'hui; et en même temps ce que j'étais moi, et ce que je suis.

MARGUERITE.--Un infâme meurtrier, et tu l'es encore.

GLOCESTER.--Le pauvre Clarence abandonna son père Warwick, et se rendit

parjure. Que Jésus le lui pardonne!....

MARGUERITE.--Que Dieu l'en punisse!

GLOCESTER.--Pour combattre en faveur des droits d'Édouard à la couronne,

et pour son salaire, ce pauvre lord est dans les fers! Plût à Dieu que

j'eusse comme Édouard un coeur de roche, ou que celui d'Édouard fût

tendre et compatissant comme le mien! Je suis, pour le monde où nous

vivons, d'une sensibilité vraiment trop puérile.

MARGUERITE.--Fuis donc aux enfers, de par l'honneur, et quitte ce monde,

démon infernal; c'est là qu'est ton royaume.

RIVERS.--Milord de Glocester, dans ces temps difficiles, où vous nous

reprochez d'avoir été les ennemis de votre maison, nous avons suivi

notre maître, notre légitime souverain; nous en ferions de même pour

vous si vous deveniez notre roi.

GLOCESTER.--Si je le devenais? J'aimerais mieux être porte-balle: loin

de mon coeur une pareille pensée!

ÉLISABETH.--Milord, quand vous vous figurez qu'il y ait si peu de joie à

être roi d'Angleterre, vous pouvez vous figurer aussi que je n'ai pas

plus de joie à en être reine.

MARGUERITE.--La reine d'Angleterre goûte, en effet, très peu de joie,

car c'est moi qui le suis, et je n'en ai plus aucune.--Je ne peux me

contenir plus longtemps. (_Elle s'avance_.) Écoutez-moi, pirates

querelleurs, qui vous disputez le partage des dépouilles que vous m'avez

enlevées: qui de vous peut me regarder sans trembler? Si vous ne vous

inclinez pas comme des sujets soumis, devant moi votre reine, c'est

comme des rebelles que vous frissonnez devant moi que vous avez déposée.

(_A Glocester_.) Ah! brigand de noble race, ne te détourne pas.

GLOCESTER.--Abominable sorcière ridée, que viens-tu offrir à ma vue?

MARGUERITE.--L'image de ce que tu as détruit; c'est là ce que je veux

faire, avant de te laisser partir.

GLOCESTER.--N'as-tu pas été bannie sous peine de mort?

MARGUERITE.--Oui, je l'ai été: mais je trouve l'exil plus cruel que ne

serait la mort pour être restée en ces lieux.--Tu me dois un époux et un

fils!--(_à la reine Élisabeth_) et toi, un royaume; (_à l'assemblée_) et

vous tous l'obéissance: mes douleurs vous appartiennent de droit, et

tous les biens que vous usurpez sont à moi.

GLOCESTER.--La malédiction qu'appela sur toi mon noble père, lorsque tu

ceignis son front belliqueux d'une couronne de papier, et que par tes

outrages tu fis couler de ses yeux des torrents de larmes, et

qu'ensuite, pour les essuyer, tu lui présentas un mouchoir trempé dans

le sang innocent du charmant Rutland; ces malédictions que, dans

l'amertume de son coeur, il invoqua contre toi, sont tombées sur sa

tête: c'est Dieu, et non pas nous, qui a puni ton action sanguinaire.

ÉLISABETH.--Dieu montre sa justice en faisant droit à l'innocent!

HASTINGS.--Oh! ce fut l'action la plus odieuse, d'égorger cet enfant; le

trait le plus impitoyable dont on ait jamais entendu parler!

RIVERS.--Les tyrans mêmes pleurèrent, quand on leur en fit le récit.

DORSET.--Il n'est personne qui n'en ait prédit la vengeance.

BUCKINGHAM.--Northumberland qui y était présent en pleura.

MARGUERITE.--Quoi! vous étiez à vous quereller et tout prêts à vous

prendre à la gorge avant que j'arrivasse, et maintenant vous tournez

toutes vos haines contre moi! Les malédictions d'York ont-elles donc eu

tant de pouvoir sur le ciel, que la mort de Henri, la mort de mon

aimable Édouard, la perte de leur couronne, et mon déplorable

bannissement aient seulement servi de satisfaction pour la mort de ce

méchant petit morveux? Les malédictions peuvent-elles percer les nuages

et pénétrer dans les cieux? S'il en est ainsi, nuages épais, donnez

passage à mes rapides imprécations.--Qu'au défaut de la guerre, votre

roi périsse par la débauche, comme le nôtre a péri par le meurtre, pour

le faire roi! (_A la reine_.) Qu'Édouard ton fils, aujourd'hui prince de

Galles, pour me payer Édouard, mon fils, avant lui prince de Galles,

périsse dans sa jeunesse, par une fin violente! Et toi, qui es reine,

pour ma vengeance à moi qui étais reine, puisses-tu survivre à tes

grandeurs, comme moi, malheureuse que je suis! Puisses-tu vivre

longtemps pour pleurer longtemps la perte de tes enfants, et en voir une

autre parée de tes dépouilles, comme je te vois aujourd'hui à ma place!

Que tes jours de bonheur expirent longtemps avant ta mort, et après de

longues heures de peine; meurs après avoir cessé d'être mère, d'être

épouse, d'être reine d'Angleterre! Rivers, et toi, vous étiez présents,

et tu l'étais aussi, lord Hastings, lorsque mon fils fut percé de leurs

poignards sanglants. Que Dieu, je l'en conjure, ne laisse vivre aucun de

vous, jusqu'au terme naturel de sa vie, mais qu'un accident imprévu

tranche vos jours!

GLOCESTER.--Mégère, as-tu fini ta conjuration, vieille et détestable

sorcière que tu es?

MARGUERITE.--Et je t'oublierais, toi! Arrête, chien: il faut que tu

m'entendes. Si le Ciel tient en réserve quelques châtiments douloureux,

plus cruels que ceux que je peux te souhaiter, oh! qu'il les retienne

encore jusqu'à ce que la mesure de tes forfaits soit comblée, et

qu'alors il précipite sur toi leur indignation, perturbateur du repos de

ce triste univers! Que le ver de la conscience ronge ton âme sans

relâche! que, tant que tu vivras, tes amis te soient suspects comme

traîtres, et que les traîtres les plus perfides soient pris par toi pour

tes meilleurs amis! Que jamais le sommeil ne ferme ton oeil de mort, si

ce n'est pour qu'un songe terrible t'épouvante d'une troupe infernale de

hideux démons; avorton dévoué par les fées, pourceau dévastateur[6],

marqué à ta naissance pour être le rebut de la nature, et le fils de

l'enfer! toi, l'opprobre du ventre pesant de ta mère, fruit abhorré des

reins de ton père, lambeau déshonoré! détestable....

[Note 6: Richard portait dans ses armes un sanglier que Marguerite, pour

l'insulter davantage transforme ici en pourceau (_hog_).]

GLOCESTER.--Marguerite!

MARGUERITE.--Richard!

GLOCESTER.--Quoi?

MARGUERITE.--Je ne t'appelle point.

GLOCESTER.--En ce cas, pardonne; j'avais cru que tous ces noms odieux

s'adressaient à moi.

MARGUERITE.--Oui, c'était à toi; mais je n'attendais pas de

réponse.--Oh! laisse-moi finir mon imprécation.

GLOCESTER.--Je l'ai finie, moi; elle se termine par ce nom: Marguerite.

ÉLISABETH.--Ainsi, toutes vos imprécations retombent sur vous-même.

MARGUERITE.--Pauvre reine en peinture! Vain fantôme de mes grandeurs!

pourquoi répandre le sucre devant cette araignée au large ventre[7] dont

la toile funeste t'enveloppe de toutes parts? Insensée, insensée! tu

aiguises le couteau qui doit t'égorger! Un jour viendra où tu imploreras

mon secours pour t'aider à maudire ce venimeux crapaud de bossu.

[Note 7: _Bouttled spider_, araignée en forme de bouteille.]

HASTINGS.--Fausse prophétesse, finis tes frénétiques imprécations, ou

crains, pour ton malheur, de lasser notre patience.

MARGUERITE.--Opprobre sur vous tous: vous avez tous lassé la mienne.

RIVERS.--Si l'on vous faisait justice, on vous apprendrait votre devoir.

MARGUERITE.--Pour me faire justice, vous devriez tous me rendre vos

devoirs, m'enseigner à être votre reine, et apprendre, vous, à être mes

sujets: oh! faites-moi justice, et apprenez vous-mêmes à observer ce

devoir.

DORSET.--Ne disputez point avec elle; c'est une lunatique.

MARGUERITE.--Silence, maître marquis; point tant d'insolence. Vos

dignités, tout nouvellement frappées, commencent à peine à avoir cours.

Oh! si votre noblesse toute jeune encore pouvait juger ce que c'est que

de perdre son rang, et de tomber dans la misère! Ceux qui se trouvent

placés sur les hauteurs sont exposés à un bien plus grand nombre de

coups de vents, et s'ils tombent, ils se brisent en mille morceaux.

GLOCESTER.--Le conseil est bon, vraiment! retenez-le, retenez-le,

marquis.

DORSET.--Il vous regarde, milord, autant que moi.

GLOCESTER.--Sans doute, et beaucoup plus. Mais je suis né à une telle

élévation que notre nid, bâti sur la cime du cèdre, se joue dans les

vents et brave le soleil.

MARGUERITE.--Et le plonge dans les ténèbres.--Hélas, hélas! témoin mon

fils, qui maintenant est plongé dans les ombres de la mort, lui, dont ta

rage ténébreuse a enveloppé les purs et brillants rayons dans une nuit

éternelle. Votre aire a été bâtie dans notre nid aérien[8]. O Dieu qui

le vois, ne le souffre pas! Il a été conquis par le sang; qu'il soit

perdu de même.

[Note 8: _Your aiery buildeth in our aiery nest_, jeu de mots entre

_aiery_ (aire) et _aiery_ (aérien).]

BUCKINGHAM.--Cessez, cessez, par pudeur, si ce n'est par charité.

MARGUERITE.--Ne me parlez ni de charité ni de pudeur. Vous en avez agi

avec moi sans charité, et vous avez sans pudeur moissonné cruellement

toutes mes espérances. Ma charité, c'est l'outrage; si je rougis, c'est

de vivre; et puisse ma honte entretenir à jamais la rage de ma douleur!

BUCKINGHAM.--Finissez, finissez.

MARGUERITE.--Oh! noble Buckingham! je baise ta main en signe d'union et

d'amitié avec toi. Que le bonheur te suive, toi et ton illustre maison!

Tes vêtements ne sont pas teints de notre sang, et tu n'es pas compris

dans mes malédictions.

BUCKINGHAM.--Non, ni personne de ceux qui sont ici: les malédictions

expirent en sortant de la bouche qui les exhale dans l'air.

MARGUERITE.--Moi, je ne puis m'empêcher de croire qu'elles s'élèvent au

ciel, et qu'elles y interrompent le doux sommeil de la miséricorde de

Dieu. O Buckingham! prends garde à ce chien; sois sûr que quand il

flatte c'est pour mordre, et que quand il mord, le venin de sa dent

s'aigrit jusqu'à causer la mort. N'aie rien à démêler avec lui; prends

garde à lui: le péché, le crime et l'enfer l'ont marqué de leur sceau,

et tous leurs ministres l'environnent.

GLOCESTER.--Que dit-elle, milord Buckingham?

BUCKINGHAM.--Rien qui arrête mon attention, mon gracieux lord.

MARGUERITE.--Quoi! tu payes de mépris mes conseils bienveillants, et tu

flattes le démon que je t'avertis d'éviter! Oh! ne manque pas de te le

rappeler un jour, lorsqu'il brisera ton coeur d'amertume; et dis alors:

l'infortunée Marguerite l'avait prédit. Vivez tous pour être les objets

de sa haine, lui de la vôtre, et tous, tant que vous êtes, de celle de

Dieu.

(Elle sort.)

BUCKINGHAM.--Mes cheveux se dressent d'entendre ses imprécations.

RIVERS.--Et les miens aussi: je m'étonne de ce qu'on la laisse en

liberté.

GLOCESTER.--Je ne puis la blâmer. Par la sainte mère de Dieu, elle a

essuyé de trop cruels outrages, et je me repens, en mon particulier, du

mal que je lui ai fait.

ÉLISABETH.--Je ne me rappelle pas, moi, lui avoir jamais fait aucun

tort.

GLOCESTER.--Et cependant vous recueillez tout le profit de ses pertes.

Moi, j'ai été trop ardent à servir les intérêts de quelqu'un qui est

trop froid pour s'en souvenir encore. C'est comme Clarence: vraiment, il

en est bien récompensé! Voilà, pour sa peine, qu'on l'a mis à engraisser

sous le toit à porcs. Dieu veuille pardonner à ceux qui en sont la

cause!

RIVERS.--C'est finir vertueusement et chrétiennement, que de prier pour

ceux qui nous ont fait du mal.

GLOCESTER.--C'est toujours ma coutume, et je la crois sage (_à part_),

car si j'avais maudit en ce moment, je me serais maudit moi-même.

(Entre Catesby.)

CATESBY.--Madame, Sa Majesté vous demande, (_à Richard_) ainsi que Votre

Grâce; et vous aussi, mes nobles lords.

ÉLISABETH.--Catesby, je vous suis.--Lords, voulez-vous venir avec moi?

RIVERS.--Madame, nous allons accompagner Votre Majesté.

(Ils sortent tous, excepté Glocester.)

GLOCESTER.--Je fais le mal, et je crie le premier. Toutes les

méchancetés que j'ourdis en secret, je les fais peser sur le compte des

autres. Clarence, que moi seul j'ai fait mettre à l'ombre, je le pleure

devant quantité de pauvres oisons comme Stanley, Hastings, Buckingham;

et je leur dis que c'est la reine et sa famille qui aigrissent le roi

contre le duc mon frère: les en voilà tous persuadés; et ils m'excitent

à me venger de Rivers, de Vaughan et de Grey; mais je leur réponds, avec

un soupir accompagné d'un lambeau de l'Écriture, que Dieu nous ordonne

de rendre le bien pour le mal: c'est ainsi que je couvre la nudité de ma

scélératesse de quelque vain bout de phrase volé aux livres sacrés, et

je parais un saint, précisément lorsque je joue le mieux le rôle du

diable!--Mais, silence; voilà mes exécuteurs. (_Entrent deux

assassins_.) Eh bien, mes braves, mes robustes et résolus compagnons,

êtes-vous prêts à finir cette affaire?

PREMIER ASSASSIN.--Tout prêts, milord; et nous venons chercher un ordre

qui nous autorise à pénétrer jusqu'aux lieux où il est.

GLOCESTER.--J'y ai bien pensé: je l'ai ici sur moi. (_Il leur donne

l'ordre_.) Dès que vous aurez fini, réfugiez-vous à Crosby. Mais,

messieurs, de la promptitude dans l'exécution, et soyez inexorables. Ne

vous arrêtez point à l'entendre plaider; car Clarence parle bien, et

peut-être finirait-il par exciter vos coeurs à la pitié, si vous

écoutiez ses discours.

SECOND ASSASSIN.--Allez, allez, milord, nous ne nous amuserons pas à

babiller: les grands parleurs ne sont pas bons pour l'action. Soyez

certain que nous allons agir du bras, et non pas de la langue.

GLOCESTER.--Oui, vos yeux pleurent des meules de moulin, quand les

imbéciles versent des larmes. Vous me plaisez tout à fait, mes enfants.

Sur-le-champ à l'ouvrage... Allez, allez, dépêchez.

PREMIER ASSASSIN.--Nous y allons, mon noble lord.

(Ils sortent.)

La vie et la mort du roi Richard III · 第 7 / 41 题