XCIX

J’ai reçu, ce matin, la visite d’un ami que je n’attendais pas. A peine

pensais-je à lui de temps en temps, sans oser me demander ce qu’il était

devenu. Nous avions achevé nos études ensemble, à la Sorbonne, et une

camaraderie assez étroite nous unissait. C’était une de ces camaraderies

d’adolescence qui n’ont besoin que de fort peu pour se transformer en

amitié durable. Mais nous nous étions séparés à l’heure du service

militaire. Notre camaraderie se relâcha, s’estompa.

Vint la guerre.

Depuis la guerre, je n’ose pas me demander ce que sont devenus tel et

tel condisciples d’enfance. J’ai su que plusieurs ont été tués. Je ne

veux rien savoir des autres. Je crains qu’il ne me faille creuser trop

de tombes dans ma mémoire. L’ami de ce matin, je ne l’attendais plus. Il

est entré en criant mon nom, et j’ai tout de suite reconnu sa voix. Mais

il cria:

--Pierre, Pierre, où es-tu?

Et je connus alors qu’il est aveugle comme moi. Sa mère l’accompagnait.

Elle nous mena l’un vers l’autre. Je tendis les mains en avant, les

posai sur les épaules de mon ami, serrai de toute mon émotion. Mais lui

ne répondait pas à mon élan, et je dénouai mon accolade en laissant

glisser mes mains le long de ses épaules. Je reculai: sous mes mains,

les manches de son manteau étaient vides. Le malheureux a perdu les deux

yeux et les deux bras, au Chemin des Dames, en 1917. Pendant plus d’une

heure, nous avons causé. Il était content de me présenter à sa mère.

Moins timoré que moi, il me questionnait.

--«Et ta mère? me disait-il. Et ton père?

Je lui parlai plus longuement de ma femme. Il ne s’étonna pas de ce

qu’elle fût absente. Il n’est pas marié. Il me dit:

--«Tu as de la chance.

Et, peu après:

--«Être aveugle, ce n’est rien».

Sa mère, à l’écart, près de la fenêtre, retenait des sanglots: je

l’entendais. Ils sont partis en désirant que je leur présente Michelle,

plus tard. Nous nous sommes embrassés maladroitement. Mais suis-je sûr

de me trouver aussi malheureux qu’hier?

C

Je me promenais dans le jardin, après le déjeuner que Joséphine m’avait

servi sans m’interroger. Car elle sait que Michelle était partie pour un

mois, et le mois s’achève ce soir. J’étais encore tout ému par la visite

de mon ami. On a sonné à la grille. J’ai couru. On m’apportait un

télégramme. J’ai appelé Joséphine, qui lit difficilement. Michelle

revient ce soir par le sud-express. J’ai eu tant de joie tout à coup que

j’ai cru que mes yeux allaient s’ouvrir. Mes yeux demeurent fermés. Mais

Michelle revient. Elle revient. Il faudra que je lui dise... Que faut-il

que je lui dise? Si j’osais, tout ne deviendrait-il pas plus simple?

Mais Michelle est secrète. Que me dira-t-elle? Et si je l’ai soupçonnée

sans ombre de motif? Si j’ai construit de toutes pièces ce drame où

j’étouffais? Peut-être vaut-il mieux que je ne dise rien. Peut-être.

Peut-être. Peut-être toujours. Demain, dimanche, j’irai, avec Michelle,

à la messe de dix heures. Elle priera. Je mêlerai mon credo fragile aux

credos retentissants des Basques de la tribune. Je chanterai, les yeux

fermés. Et puis, nous rentrerons à la maison par le chemin qui descend

vers la mer. Michelle me guidera. Je la suivrai, les yeux fermés. Nous

reprendrons notre vie commune et nos travaux. J’ai cessé mes recherches

sur les origines du Christianisme. Je voudrais écrire les aventures du

corsaire Pellot: Michelle s’y intéressait. Nous n’aurons qu’à utiliser

mes fiches; elles sont dans le troisième cartonnier de gauche. Mais

peut-être Michelle préférera-t-elle un autre sujet. Que m’importe à moi?

Je ferai ce qu’il lui plaira. Elle revient. Tout le reste est sans

importance. Et quant à ces pages où j’ai noté tant bien que mal ma

confession, je vais les enfouir dans le dernier cartonnier de droite,

avec les fiches concernant _La Vie de Jésus_: Michelle ne l’ouvrira pas.

Les yeux fermés · 第 100 / 104 题