J’ai reçu, ce matin, la visite d’un ami que je n’attendais pas. A peine
pensais-je à lui de temps en temps, sans oser me demander ce qu’il était
devenu. Nous avions achevé nos études ensemble, à la Sorbonne, et une
camaraderie assez étroite nous unissait. C’était une de ces camaraderies
d’adolescence qui n’ont besoin que de fort peu pour se transformer en
amitié durable. Mais nous nous étions séparés à l’heure du service
militaire. Notre camaraderie se relâcha, s’estompa.
Vint la guerre.
Depuis la guerre, je n’ose pas me demander ce que sont devenus tel et
tel condisciples d’enfance. J’ai su que plusieurs ont été tués. Je ne
veux rien savoir des autres. Je crains qu’il ne me faille creuser trop
de tombes dans ma mémoire. L’ami de ce matin, je ne l’attendais plus. Il
est entré en criant mon nom, et j’ai tout de suite reconnu sa voix. Mais
il cria:
--Pierre, Pierre, où es-tu?
Et je connus alors qu’il est aveugle comme moi. Sa mère l’accompagnait.
Elle nous mena l’un vers l’autre. Je tendis les mains en avant, les
posai sur les épaules de mon ami, serrai de toute mon émotion. Mais lui
ne répondait pas à mon élan, et je dénouai mon accolade en laissant
glisser mes mains le long de ses épaules. Je reculai: sous mes mains,
les manches de son manteau étaient vides. Le malheureux a perdu les deux
yeux et les deux bras, au Chemin des Dames, en 1917. Pendant plus d’une
heure, nous avons causé. Il était content de me présenter à sa mère.
Moins timoré que moi, il me questionnait.
--«Et ta mère? me disait-il. Et ton père?
Je lui parlai plus longuement de ma femme. Il ne s’étonna pas de ce
qu’elle fût absente. Il n’est pas marié. Il me dit:
--«Tu as de la chance.
Et, peu après:
--«Être aveugle, ce n’est rien».
Sa mère, à l’écart, près de la fenêtre, retenait des sanglots: je
l’entendais. Ils sont partis en désirant que je leur présente Michelle,
plus tard. Nous nous sommes embrassés maladroitement. Mais suis-je sûr
de me trouver aussi malheureux qu’hier?
C
Je me promenais dans le jardin, après le déjeuner que Joséphine m’avait
servi sans m’interroger. Car elle sait que Michelle était partie pour un
mois, et le mois s’achève ce soir. J’étais encore tout ému par la visite
de mon ami. On a sonné à la grille. J’ai couru. On m’apportait un
télégramme. J’ai appelé Joséphine, qui lit difficilement. Michelle
revient ce soir par le sud-express. J’ai eu tant de joie tout à coup que
j’ai cru que mes yeux allaient s’ouvrir. Mes yeux demeurent fermés. Mais
Michelle revient. Elle revient. Il faudra que je lui dise... Que faut-il
que je lui dise? Si j’osais, tout ne deviendrait-il pas plus simple?
Mais Michelle est secrète. Que me dira-t-elle? Et si je l’ai soupçonnée
sans ombre de motif? Si j’ai construit de toutes pièces ce drame où
j’étouffais? Peut-être vaut-il mieux que je ne dise rien. Peut-être.
Peut-être. Peut-être toujours. Demain, dimanche, j’irai, avec Michelle,
à la messe de dix heures. Elle priera. Je mêlerai mon credo fragile aux
credos retentissants des Basques de la tribune. Je chanterai, les yeux
fermés. Et puis, nous rentrerons à la maison par le chemin qui descend
vers la mer. Michelle me guidera. Je la suivrai, les yeux fermés. Nous
reprendrons notre vie commune et nos travaux. J’ai cessé mes recherches
sur les origines du Christianisme. Je voudrais écrire les aventures du
corsaire Pellot: Michelle s’y intéressait. Nous n’aurons qu’à utiliser
mes fiches; elles sont dans le troisième cartonnier de gauche. Mais
peut-être Michelle préférera-t-elle un autre sujet. Que m’importe à moi?
Je ferai ce qu’il lui plaira. Elle revient. Tout le reste est sans
importance. Et quant à ces pages où j’ai noté tant bien que mal ma
confession, je vais les enfouir dans le dernier cartonnier de droite,
avec les fiches concernant _La Vie de Jésus_: Michelle ne l’ouvrira pas.