Comme l’an dernier, la bande joyeuse s’est dispersée à la fin de
septembre. Odette rêvait d’un voyage en Italie, Jacques attendait un
ordre d’embarquement. Il attendait, satisfait d’avance de la destination
qu’on lui donnerait. Quand l’ordre l’atteignit, la bande se préparait à
fuir. Lui ne s’en alla que le lendemain, avec Odette et Georges. Il
rejoignit son bateau à Toulon, et rien ne l’attirait ni à Paris, ni
ailleurs, car il n’a plus de famille. Ce fut un départ sans éclat.
Odette, Georges et Jacques, dans la même voiture, Odette conduisant,
s’arrêtèrent, au passage, à Guéthary. On but du porto. Georges tint à
nous faire entendre un ultime fox-trot et s’empara du phonographe. Puis,
ils partirent, comme s’ils partaient pour une simple excursion. Michelle
et moi les avons accompagnés jusqu’à la grille. La grille était tiède
sous ma main. Un soleil d’automne basque mettait aux vacances de la
bande joyeuse un beau point final. J’ai erré dans le jardin. Michelle
était rentrée. Le déjeuner fut morne, comme avaient été mornes tout
notre hiver et tout notre printemps. Michelle ne prononça que quelques
paroles sans importance. L’après-midi, elle s’enferma dans la lingerie
avec la vieille Joséphine. Et le dîner fut morne comme le déjeuner.
Michelle se taisait. Moi aussi. J’aurais peut-être dû parler. C’est le
soir que Michelle me lit d’ordinaire les journaux. Ce soir-là, je la
priai de ne rien lire, prétextant une migraine, une de ces migraines
dont je m’étais tant servi pendant le séjour de la bande joyeuse.
Michelle ne répondit pas. La nuit s’annonçait douce et calme, à peine
fraîche. Je n’avais aucunement envie de dormir. J’allai, néanmoins, me
coucher. Michelle lisait _Le Roi Lépreux_. Je lui baisai la main. Elle
l’avait froide.