Après dix années de mariage et de cette vie retirée que nous menions
ensemble, Michelle a fini par ne plus refuser de me quitter. Depuis
qu’elle est partie, comme depuis ce qui d’abord motiva son départ, je
comprends mieux, non pas toute l’étendue de ce sacrifice constant
qu’elle me consentait en demeurant obstinément près de moi, car je ne
suis pas assez égoïste pour ne pas le comprendre, mais combien Michelle
a forcé sa volonté pour se résoudre à m’obéir. Elle absente, les heures
me semblent d’une lenteur déconcertante. Ma vieille Joséphine s’était
alarmée, parce que je n’avais pas accepté de prendre le secrétaire que
Michelle m’offrait. Chère Joséphine! Elle invente, à tout instant, des
raisons de venir voir ce que je fais. Et que fais-je? Je vous trompe,
chère Joséphine. Vous me trouvez à ma table de travail, devant mes
fiches pour vous mystérieuses. Et je vous imagine, debout, les mains
croisées sur votre tablier bleu, qui admirez, ainsi qu’il y a dix ans,
que je puisse travailler seul avec mes grimoires que vous comparez à des
dessins de canevas. Chère Joséphine, je vous trompe. Je ne travaille
pas. Mes fiches? Alibi. Je suis loin de vous, Joséphine, très loin. Je
suis en Bretagne, à côté de ma Michelle. Je suis aussi à Ciboure, comme
il y a dix ans, huit ans, six ans, quatre ans, deux ans, toujours à côté
de ma Michelle. Et je vois tant de choses, Joséphine, sans que vous vous
en doutiez, quand vous venez voir, vous, voir ce que je fais! Vous
croyez que je ne vois pas? Et vous me plaignez peut-être. Un mendiant
manchot et borgne m’a plaint, le jour de mon mariage. Je vous trompe
tous, Joséphine. Ce n’est pas moi qu’il faut plaindre. C’est Michelle.
Moi, je ne suis pas à plaindre, car j’aime Michelle. Mais cela,
Joséphine, avec vos deux yeux bien ouverts, vous ne le voyez pas, vous
ne pouvez pas le voir. Ma blessure est mieux cachée.