Des amis sont venus me visiter aujourd’hui. Ma vieille Joséphine
maugréait. Elle maugrée quand elle n’est pas contente d’elle-même. Sans
doute avait-elle négligé la maison et, en bonne domestique,
craignait-elle qu’on ne reportât sur mon dos une responsabilité qu’elle
seule assume. Elle est bien vieille, ma vieille Joséphine, et bien
excusable si ses forces ne répondent plus à sa volonté. Mais faut-il que
j’impute à Joséphine l’air d’abandon qu’avait peut-être la villa? Il m’a
semblé que mes amis n’étaient pas, aujourd’hui, tels qu’ils sont
d’habitude. Sans doute sentaient-ils comme moi qu’il manquait à la
maison celle qui y met de la vie. Mais pourquoi m’a-t-il semblé que tous
évitaient de nommer Michelle? Chaque fois que, pour ma part, j’essayais
de la nommer, la conversation tombait, ou bien l’un d’eux parlait
d’autre chose. Est-ce une impression fausse, que je dois ajouter au
compte de mon inquiétude? Mais comment le savoir? Et pourquoi ces amis
sont-ils venus? Toute mon inquiétude se renouvelle. Hier, si fiévreux
que je fusse, j’attendais avec sérénité le retour de Michelle. Ce soir,
mes amis partis, je m’interroge avec angoisse. Va-t-elle revenir? Mes
amis ignorent-ils tout ou n’ignorent-ils rien? Ou n’ont-ils que des
soupçons? Mais, moi-même, que sais-je? Ils ont parlé de la Russie et de
l’Allemagne, de pétroles et de blé, du plan Dawes et d’Aristide Briand,
du relèvement de notre franc, d’impôts, d’évacuation de la rive gauche
du Rhin, de Guillaume II et de Mussolini. Du tout ils parlaient sans
passion, comme, avant la guerre, on parlait d’une pièce de Tristan
Bernard ou d’un voyage du tsar Nicolas II. Ils m’ont semblé très loin de
moi, beaucoup plus loin que Michelle, qui est très loin et que
j’attends. Se croyaient-ils dans la maison d’un mort, après les
funérailles? Ils m’ont rendu à mon inquiétude. Moi qui espérais leurrer
ma peine en la délimitant, quand j’entrepris de l’élucider ici, dans ces
feuilles de papier qui s’accumulent sous mes doigts, me voici plus
tourmenté qu’au moment du départ de Michelle.