Voilà dix ans déjà que ces heures délicieuses m’ont été accordées. Le
livre que Michelle espérait que je composerais, je ne l’ai pas encore
composé. Je me suis laissé tenter par plusieurs sujets. Je n’ai amassé
que des centaines et des centaines de fiches, qui me serviront peut-être
un jour, mais qui dorment dans les cartons de ma bibliothèque. Je n’ai
pas encore osé me risquer à en tirer les ouvrages que je rêvai d’écrire.
J’ai rêvé d’écrire une _Vie de Socrate_, et j’en ai assemblé les
éléments nécessaires. Mais les hommes du pays où je me suis fixé
appelaient ma sympathie: j’ai rêvé d’écrire la vie et les aventures de
Pellot, corsaire basque. Ce me fut matière à conversations avec des
Labourdins qui se souvinrent pour moi d’histoires entendues au temps de
leur enfance. Chemin faisant, je m’avisai que, dans ce même coin de
terre, sont nés trois personnages fort différents qui ont eu, tous
trois, une influence capitale sur le progrès du catholicisme: Ignace de
Loyola, François de Xavier, et Duvergier de Hauranne, le janséniste, qui
n’est pas le moins curieux des trois. Puis, après la guerre, à la suite
de Pierre Louÿs, dont l’hypothèse touchant la collaboration mystérieuse
de Molière et de Corneille avait bouleversé le monde transi des amateurs
de littérature, j’entrepris de retrouver les origines du _Cid_, de
_Polyeucte_, de _Cinna_, de _Rodogune_, toutes œuvres dont Corneille
conçut le dessein, non pas au hasard de son imagination fertile, mais
pour des raisons contemporaines, politiques ou sentimentales. Ces
questions n’émeuvent pas la foule, évidemment, quand elles passionnent
ceux qui veulent les résoudre. Mais quels champs de recherches pour
ceux-ci! Quelle mine, au vrai sens du mot, ouverte devant mes pas!
J’avançais à tâtons, guidé par les yeux de Michelle. Et Michelle
semblait bien n’éprouver aucune crainte dans cette obscurité où nous
tâchions de nous frayer un passage. Mais qui me dira si elle ne tournait
pas quelquefois ses regards vers la fenêtre?