A la vérité, si elle était toujours ma chère maman de toujours
retrouvée, je m’aperçus que ma mère n’était plus la femme résignée,
indulgente et silencieuse de jadis. Le soir de mon arrivée, nous eûmes
une longue, longue conversation dans sa chambre. Elle au lit, moi sur
une chaise basse, nous dévidions des souvenirs de mon enfance, ou je
contais des événements de la guerre des soldats, ou ma mère me répétait
des opinions de ministres et de généraux. A minuit, nous causions
encore, et j’aurais causé davantage. Mais elle était accoutumée à
s’endormir et à se réveiller de bonne heure, fatiguée qu’elle était
après les dures journées de l’hôpital, et obligée de recommencer dès le
matin. Je gagnai donc à mon tour ma chambre, ma chambre d’étudiant qui
me parut à la fois plus étroite, plus grande, plus fraîche et plus
obscure qu’il ne m’en souvenait. Sur la cheminée, un portrait de mon
père avait été mis depuis peu. Mon père y gardait son visage autoritaire
qui n’attirait pas l’amitié. Pauvre père! Il s’était fait tuer
courageusement pour sauver la retraite de sa division. Et ma mère ne
m’avait rien dit de lui pendant toute la soirée, et je n’avais pas osé
parler le premier, tant je savais que nous ranimerions de douloureux
souvenirs. Ma mère, d’ailleurs, n’affectait pas de porter au dehors un
deuil que, dans le fond de son cœur, elle ne portait pas davantage: elle
avait trop souffert pour pleurer éternellement sans hypocrisie. Mais,
moi, je regardais le portrait de cet homme qui était mon père, auquel je
ressemblais, et qui n’avait su ni se faire aimer ni peut-être aimer.
Peut-être, peut-être. Autour de lui, l’air devenait irrespirable, le
silence s’installait, la contrainte pesait. Et peut-être souffrait-il
plus que ceux qui souffraient à cause de sa sévérité. Peut-être,
peut-être. Tombé en héros au début de la guerre, il ne laissait pas de
chagrin profond derrière lui. Pauvre père! Un an après sa mort, sa femme
et son fils agissaient comme s’il n’eût jamais existé.