Sur mes années d’études à Paris, je ne m’étendrai pas. Elles furent pour
moi ce qu’elles furent pour les jeunes Français de ma génération.
C’était un temps d’existence facile, où l’on perdait maintes heures à
lire les poètes les plus modernes. On avait conscience qu’on les
perdait, ces heures, et on les perdait généreusement. On peut prétendre,
après coup, que nous avions, peut-être aussi, conscience qu’une sombre
destinée nous guettait. Certains, du moins, nous prédisaient des heures
plus cruelles. Des menaces de guerre avaient déjà couru, en 1911. Au
vrai, fort peu d’entre nous se souciaient de l’avenir, quel qu’il dût
être, même effroyable. N’ai-je point passé trois mois, à l’École du
Louvre, sur des inscriptions araméennes dont la connaissance ne m’était
pas sans doute d’une utilité très urgente? Et nous écrivions tous des
vers. Nous ne jurions que par Moréas et Henri de Régnier. Avec un louis
en bourse, on était riche pour tout un jour. On payait trois francs les
_Poésies Choisies_ de Verlaine et _les Fleurs du Mal_. Des restaurants
offraient des repas à vingt-cinq sous. Nos petites amies ne se
lamentaient pas sur le prix des bas de soie: elles avaient autant
d’insouciance que nous. Est-ce que ce temps fut, vraiment? J’ai envie de
murmurer: «Je te parle d’un temps, tu n’étais pas au monde.» Je ne parle
pourtant pas du XIVe siècle. J’ai vécu en ce temps-là. Mon père avait
été nommé à Paris. Ma mère, en cachette, ajoutait à l’argent de poche
qu’il m’allouait comme un prêt à un soldat.
--Tu ne dois rien recevoir pour rien, me disait-elle.
Comme un soldat encore, j’avais, tous les samedis, permission de la
nuit. Quand je rentrais, j’entendais tousser ma mère: elle ne
s’endormait pas avant de savoir que j’étais revenu au nid, et elle
toussait pour bien me montrer qu’elle ne dormait pas. En vérité, en
vérité, que ce temps est loin! Et que j’ai de candeur à m’en rappeler le
charme! Mais un aveugle, qui tend l’oreille derrière le mur des vivants,
l’aveugle que je suis, où se réfugierait-il, sinon dans ses souvenirs?
Et comment n’éprouverais-je pas quelque tristesse quand, dans ces
souvenirs, ma chère Michelle n’a pas de place?