Je travaillai dans ma chambre jusqu'à midi, sans avoir vu, même un

instant, le capitaine Nemo. On ne paraissait faire à bord aucun

préparatif de départ.

J'attendis quelque temps encore, puis, je me rendis au grand salon. La

pendule marquait deux heures et demie. Dans dix minutes, le flot devait

avoir atteint son maximum de hauteur, et, si le capitaine Nemo n'avait

point fait une promesse téméraire, le _Nautilus_ serait immédiatement

dégagé. Sinon, bien des mois se passeraient avant qu'il pût quitter son

lit de corail.

Cependant, quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientôt

sentir dans la coque du bateau. J'entendis grincer sur son bordage les

aspérités calcaires du fond corallien.

A deux heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo parut dans le

salon.

« Nous allons partir, dit-il.

-- Ah ! fis-je.

-- J'ai donné l'ordre d'ouvrir les panneaux.

-- Et les Papouas ?

-- Les Papouas ? répondit le capitaine Nemo, haussant légèrement les

épaules.

-- Ne vont-ils pas pénétrer à l'intérieur du _Nautilus_ ?

-- Et comment ?

-- En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir.

-- Monsieur Aronnax, répondit tranquillement le capitaine Nemo, on

n'entre pas ainsi par les panneaux du _Nautilus_, même quand ils sont

ouverts. »

Je regardai le capitaine.

« Vous ne comprenez pas ? me dit-il.

-- Aucunement.

-- Eh bien ! venez et vous verrez. »

Je me dirigeai vers l'escalier central. Là, Ned Land et Conseil, très

intrigués, regardaient quelques hommes de l'équipage qui ouvraient les

panneaux, tandis que des cris de rage et d'épouvantables vociférations

résonnaient au-dehors.

Les mantelets furent rabattus extérieurement. Vingt figures horribles

apparurent. Mais le premier de ces indigènes qui mit la main sur la

rampe de l'escalier, rejeté en arrière par je ne sais quelle force

invisible, s'enfuit, poussant des cris affreux et faisant des gambades

exorbitantes.

Dix de ses compagnons lui succédèrent. Dix eurent le même sort.

Conseil était dans l'extase. Ned Land, emporté par ses instincts

violents, s'élança sur l'escalier. Mais, dès qu'il eut saisi la rampe à

deux mains, il fut renversé à son tour.

« Mille diables ! s'écria-t-il. Je suis foudroyé ! »

Ce mot m'expliqua tout. Ce n'était plus une rampe, mais un câble de

métal, tout chargé de l'électricité du bord, qui aboutissait à la

plate-forme. Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse ,

et cette secousse eût été mortelle, si le capitaine Nemo eût lancé dans

ce conducteur tout le courant de ses appareils ! On peut réellement

dire, qu'entre ses assaillants et lui, il avait tendu un réseau

électrique que nul ne pouvait impunément franchir.

Cependant, les Papouas épouvantés avaient battu en retraite, affolés de

terreur. Nous, moitié riants, nous consolions et frictionnions le

malheureux Ned Land qui jurait comme un possédé.

Mais, en ce moment, le _Nautilus_, soulevé par les dernières

ondulations du flot, quitta son lit de corail à cette quarantième

minute exactement fixée par le capitaine. Son hélice battit les eaux

avec une majestueuse lenteur. Sa vitesse s'accrut peu à peu, et,

naviguant à la surface de l'Océan, il abandonna sain et sauf les

dangereuses passes du détroit de Torrès.

XXIII

_ÆGRI SOMNIA_

Le jour suivant, 10 janvier, le _Nautilus_ reprit sa marche entre deux

eaux, mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer à moins

de trente-cinq milles à l'heure. La rapidité de son hélice était telle

que je ne pouvais ni suivre ses tours ni les compter.

Quand je songeais que ce merveilleux agent électrique, après avoir

donné le mouvement, la chaleur, la lumière au _Nautilus_, le protégeait

encore contre les attaques extérieures, et le transformait en une arche

sainte à laquelle nul profanateur ne touchait sans être foudroyé, mon

admiration n'avait plus de bornes, et de l'appareil, elle remontait

aussitôt à l'ingénieur qui l'avait créé.

Nous marchions directement vers l'ouest, et, le 11 janvier, nous

doublâmes ce cap Wessel, situé par 135° de longitude et l0° de latitude

nord, qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. Les récifs

étaient encore nombreux, mais plus clairsemés, et relevés sur la carte

avec une extrême précision. Le _Nautilus_ évita facilement les brisants

de Money à bâbord, et les récifs Victoria à tribord, placés par 1300 de

longitude, et sur ce dixième parallèle que nous suivions rigoureusement.

Le 13 janvier, le capitaine Nemo, arrivé dans la mer de Timor, avait

connaissance de l'île de ce nom par 1220 de longitude. Cette île dont

la superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carrées est gouvernée

par des radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles, c'est-à-dire

issus de la plus haute origine à laquelle un être humain puisse

prétendre. Aussi, ces ancêtres écailleux foisonnent dans les rivières

de l'île, et sont l'objet d'une vénération particulière. On les

protège, on les gâte, on les adule, on les nourrit, on leur offre des

jeunes filles en pâture, et malheur à l'étranger qui porte la main sur

ces lézards sacrés.

Mais le _Nautilus_ n'eut rien à démêler avec ces vilains animaux. Timor

ne fut visible qu'un instant, à midi, pendant que le second relevait sa

position. Également, je ne fis qu'entrevoir cette petite île Rotti, qui

fait partie du groupe, et dont les femmes ont une réputation de beauté

très établie sur les marchés malais.

A partir de ce point, la direction du _Nautilus_, en latitude,

s'infléchit vers le sud-ouest. Le cap fut mis sur l'océan Indien. Où la

fantaisie du capitaine Nemo allait-elle nous entraîner ? Remontrait-il

vers les côtes de l'Asie ? Se rapprocherait-il des rivages de l'Europe

? Résolutions peu probables de la part d'un homme qui fuyait les

continents habités ? Descendrait-il donc vers le sud ? Irait-il doubler

le cap de Bonne-Espérance, puis le cap Horn, et pousser au pôle

antarctique ? Reviendrait-il enfin vers ses mers du Pacifique, où son

Nautilus trouvait une navigation facile et indépendante ? L'avenir

devait nous l'apprendre.

Après avoir prolongé les écueils de Cartier, d'Hibernia, de

Seringapatam, de Scott, derniers efforts de l'élément solide contre

l'élément liquide, le 14 janvier, nous étions au-delà de toutes terres.

La vitesse du _Nautilus_ fut singulièrement ralentie, et, très

capricieux dans ses allures, tantôt il nageait au milieu des eaux, et

tantôt il flottait à leur surface.

Pendant cette période du voyage, le capitaine Nemo fit d'intéressantes

expériences sur les diverses températures de la mer à des couches

différentes. Dans les conditions ordinaires, ces relevés s'obtiennent

au moyen d'instruments assez compliqués, dont les rapports sont au

moins douteux, que ce soient des sondes thermométriques, dont les

verres se brisent souvent sous la pression des eaux, ou des appareils

basés sur la variation de résistance de métaux aux courants

électriques. Ces résultats ainsi obtenus ne peuvent être suffisamment

contrôlés. Au contraire, le capitaine Nemo allait lui-même chercher

cette température dans les profondeurs de la mer, et son thermomètre,

mis en communication avec les diverses nappes liquides, lui donnait

immédiatement et sûrement le degré recherché.

C'est ainsi que, soit en surchargeant ses réservoirs, soit en

descendant obliquement au moyen de ses plans inclinés, le _Nautilus_

atteignit successivement des profondeurs de trois, quatre, cinq, sept,

neuf et dix mille mètres, et le résultat définitif de ces expériences

fut que la mer présentait une température permanente de quatre degrés

et demi, à une profondeur de mille mètres, sous toutes les latitudes.

Je suivais ces expériences avec le plus vif intérêt. Le capitaine Nemo

y apportait une véritable passion. Souvent, je me demandai dans quel

but il faisait ces observations. Était-ce au profit de ces semblables ?

Ce n'était pas probable, car, un jour ou l'autre, ses travaux devaient

périr avec lui dans quelque mer ignorée ! A moins qu'il ne me destinât

le résultat de ses expériences. Mais c'était admettre que mon étrange

voyage aurait un terme, et ce terme, je ne l'apercevais pas encore.

Quoi qu'il en soit, le capitaine Nemo me fit également connaître divers

chiffres obtenus par lui et qui établissaient le rapport des densités

de l'eau dans les principales mers du globe. De cette communication, je

tirai un enseignement personnel qui n'avait rien de scientifique.

C'était pendant la matinée du 15 janvier. Le capitaine, avec lequel je

me promenais sur la plate-forme, me demanda si je connaissais les

différentes densités que présentent les eaux de la mer. Je lui répondis

négativement, et j'ajoutai que la science manquait d'observations

rigoureuses à ce sujet.

« Je les ai faites, ces observations, me dit-il, et je puis en affirmer

la certitude.

-- Bien, répondis-je, mais le _Nautilus_ est un monde à part, et les

secrets de ses savants n'arrivent pas jusqu'à la terre.

-- Vous avez raison, monsieur le professeur, me dit-il, après quelques

instants de silence. C'est un monde à part. Il est aussi étranger à la

terre que les planètes qui accompagnent ce globe autour du soleil, et

l'on ne connaîtra jamais les travaux des savants de Saturne ou de

Jupiter. Cependant, puisque le hasard a lié nos deux existences, je

puis vous communiquer le résultat de mes observations.

-- Je vous écoute, capitaine.

-- Vous savez, monsieur le professeur, que l'eau de mer est plus dense

que l'eau douce, mais cette densité n'est pas uniforme. En effet, si je

représente par un la densité de l'eau douce, je trouve un vingt-huit

millième pour les eaux de l'Atlantique, un vingt-six millième pour les

eaux du Pacifique, un trente-millième pour les eaux de la

Méditerranée...

-- Ah ! pensai-je, il s'aventure dans la Méditerranée ?

-- Un dix-huit millième pour les eaux de la mer Ionienne, et un

vingt-neuf millième pour les eaux de l'Adriatique. »

Décidément, le _Nautilus_ ne fuyait pas les mers fréquentées de

l'Europe, et j'en conclus qu'il nous ramènerait - peut-être avant peu

vers des continents plus civilisés. Je pensai que Ned Land apprendrait

cette particularité avec une satisfaction très naturelle.

Pendant plusieurs jours, nos journées se passèrent en expériences de

toutes sortes, qui portèrent sur les degrés de salure des eaux à

différentes profondeurs, sur leur électrisation, sur leur coloration,

sur leur transparence, et dans toutes ces circonstances, le capitaine

Nemo déploya une ingéniosité qui ne fut égalée que par sa bonne grâce

envers moi. Puis, pendant quelques jours, je ne le revis plus, et

demeurai de nouveau comme isolé à son bord.

Le 16 janvier, le _Nautilus_ parut s'endormir à quelques mètres

seulement au-dessous de la surface des flots. Ses appareils électriques

ne fonctionnaient pas, et son hélice immobile le laissait errer au gré

des courants. Je supposai que l'équipage s'occupait de réparations

intérieures, nécessitées par la violence des mouvements mécaniques de

la machine.

Mes compagnons et moi, nous fûmes alors témoins d'un curieux spectacle.

Les panneaux du salon étaient ouverts, et comme le fanal du _Nautilus_

n'était pas en activité, une vague obscurité régnait au milieu des eaux.

Le ciel orageux et couvert d'épais nuages ne donnait aux premières

couches de l'Océan qu'une insuffisante clarté.

J'observais l'état de la mer dans ces conditions, et les plus gros

poissons ne m'apparaissaient plus que comme des ombres à peine

figurées, quand le _Nautilus_ se trouva subitement transporté en pleine

lumière. Je crus d'abord que le fanal avait été rallumé, et qu'il

projetait son éclat électrique dans la masse liquide. Je me trompais,

et après une rapide observation, je reconnus mon erreur.

Le _Nautilus_ flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans

cette obscurité devenait éblouissante. Elle était produite par des

myriades d'animalcules lumineux, dont l'étincellement s'accroissait en

glissant sur la coque métallique de l'appareil. Je surprenais alors des

éclairs au milieu de ces nappes lumineuses, comme eussent été des

coulées de plomb fondu dans une fournaise ardente, ou des masses

métalliques portées au rouge blanc ; de telle sorte que par opposition,

certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu igné, dont

toute ombre semblait devoir être bannie. Non ! ce n'était plus

l'irradiation calme de notre éclairage habituel ! Il y avait là une

vigueur et un mouvement insolites ! Cette lumière, on la sentait

vivante !

En effet, c'était une agglomération infinie d'infusoires pélagiens, de

noctiluques miliaires, véritables globules de gelée diaphane, pourvus

d'un tentacule filiforme, et dont on a compté jusqu'à vingt-cinq mille

dans trente centimètres cubes d'eau. Et leur lumière était encore

doublée par ces lueurs particulières aux méduses, aux astéries, aux

aurélies, aux pholadesdattes, et autres zoophytes phosphorescents,

imprégnés du graissin des matières organiques décomposées par la mer,

et peut-être du mucus secrète par les poissons.

Pendant plusieurs heures, le _Nautilus_ flotta dans ces ondes

brillantes, et notre admiration s'accrut à voir les gros animaux marins

s'y jouer comme des salamandres. Je vis là, au milieu de ce feu qui ne

brûle pas, des marsouins élégants et rapides, infatigables clowns des

mers, et des istiophores longs de trois mètres, intelligents

précurseurs des ouragans, dont le formidable glaive heurtait parfois la

vitre du salon. Puis apparurent des poissons plus petits, des balistes

variés, des scomberoïdes-sauteurs, des nasons-loups, et cent autres qui

zébraient dans leur course la lumineuse atmosphère.

Ce fut un enchantement que cet éblouissant spectacle ! Peut-être

quelque condition atmosphérique augmentait-elle l'intensité de ce

phénomène ? Peut-être quelque orage se déchaînait-il à la surface des

flots ? Mais, à cette profondeur de quelques mètres, le _Nautilus_ ne

ressentait pas sa fureur, et il se balançait paisiblement au milieu des

eaux tranquilles.

Ainsi nous marchions, incessamment charmés par quelque merveille

nouvelle. Conseil observait et classait ses zoophytes, ses articulés,

ses mollusques, ses poissons. Les journées s'écoulaient rapidement, et

je ne les comptais plus. Ned, suivant son habitude, cherchait à varier

l'ordinaire du bord. Véritables colimaçons, nous étions faits à notre

coquille, et j'affirme qu'il est facile de devenir un parfait colimaçon.

Donc, cette existence nous paraissait facile, naturelle, et nous

n'imaginions plus qu'il existât une vie différente à la surface du

globe terrestre, quand un événement vint nous rappeler à l'étrangeté de

notre situation.

Le 18 janvier, le _Nautilus_ se trouvait par 105° de longitude et 15°

de latitude méridionale. Le temps était menaçant, la mer dure et

houleuse. Le vent soufflait de l'est en grande brise. Le baromètre, qui

baissait depuis quelques jours, annonçait une prochaine lutte des

éléments.

J'étais monté sur la plate-forme au moment où le second prenait ses

mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la

phrase quotidienne fût prononcée. Mais, ce jour-là, elle fut remplacée

par une autre phrase non moins incompréhensible. Presque aussitôt, je

vis apparaître le capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette,

se dirigèrent vers l'horizon.

Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter le

point enfermé dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa

lunette, et échangea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci

semblait être en proie à une émotion qu'il voulait vainement contenir.

Le capitaine Nemo, plus maître de lui, demeurait froid.

Il paraissait, d'ailleurs, faire certaines objections auxquelles le

second répondait par des assurances formelles. Du moins, je le compris

ainsi, à la différence de leur ton et de leurs gestes.

Quant à moi, j'avais soigneusement regardé dans la direction observée,

sans rien apercevoir. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne

d'horizon d'une parfaite netteté.

Cependant, le capitaine Nemo se promenait d'une extrémité à l'autre de

la plate-forme, sans me regarder, peut-être sans me voir. Son pas était

assuré, mais moins régulier que d'habitude. 11 s'arrêtait parfois, et

les bras croisés sur la poitrine, il observait la mer. Que pouvait-il

chercher sur cet immense espace ? Le _Nautilus_ se trouvait alors à

quelques centaines de milles de la côte la plus rapprochée.

Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstinément

l'horizon, allant et venant, frappant du pied, contrastant avec son

chef par son agitation nerveuse.

D'ailleurs, ce mystère allait nécessairement s'éclaircir, et avant peu,

car, sur un ordre du capitaine Nemo, la machine, accroissant sa

puissance propulsive, imprima à l'hélice une rotation plus rapide.

En ce moment, le second attira de nouveau l'attention du capitaine.

Celui-ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point

indiqué. Il l'observa longtemps. De mon côté, très sérieusement

intrigué, je descendis au salon, et j'en rapportai une excellente

longue-vue dont je me servais ordinairement. Puis, l'appuyant sur la

cage du fanal qui formait saillie à l'avant de la plate-forme, je me

disposai à parcourir toute la ligne du ciel et de la mer.

Mais, mon oeil ne s'était pas encore appliqué à l'oculaire, que

l'instrument me fut vivement arraché des mains.

Je me retournai. Le capitaine Nemo était devant moi, mais je ne le

reconnus pas. Sa physionomie était transfigurée. Son oeil, brillant

d'un feu sombre, se dérobait sous son sourcil froncé. Ses dents se

découvraient à demi. Son corps raide, ses poings fermés, sa tête

retirée entre les épaules, témoignaient de la haine violente que

respirait toute sa personne. Il ne bougeait pas. Ma lunette tombée de

sa main, avait roulé à ses pieds.

Venais-je donc, sans le vouloir, de provoquer cette attitude de colère

? S'imaginait-il, cet incompréhensible personnage, que j'avais surpris

quelque secret interdit aux hôtes du _Nautilus_ ?

Non ! cette haine, je n'en étais pas l'objet, car il ne me regardait

pas, et son oeil restait obstinément fixé sur l'impénétrable point de

l'horizon.

Enfin, le capitaine Nemo redevint maître de lui. Sa physionomie, si

profondément altérée, reprit son calme habituel. Il adressa à son

second quelques mots en langue étrangère, puis il se retourna vers moi.

« Monsieur Aronnax, me dit-il d'un ton assez impérieux, je réclame de

vous l'observation de l'un des engagements qui vous lient à moi.

-- De quoi s'agit-il, capitaine ?

-- Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu'au

moment où je jugerai convenable de vous rendre la liberté.

-- Vous êtes le maître, lui répondis-je, en le regardant fixement. Mais

puis-je vous adresser une question ?

-- Aucune, monsieur. »

Sur ce mot, je n'avais pas à discuter, mais à obéir, puisque toute

résistance eût été impossible.

Je descendis à la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil, et je leur

fis part de la détermination du capitaine. Je laisse à penser comment

cette communication fut reçue par le Canadien. D'ailleurs, le temps

manqua à toute explication. Quatre hommes de l'équipage attendaient à

la porte, et ils nous conduisirent à cette cellule où nous avions passé

notre première nuit à bord du _Nautilus_.

Ned Land voulut réclamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute

réponse.

« Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie ? » me demanda Conseil.

Je racontai à mes compagnons ce qui s'était passé. Ils furent aussi

étonnés que moi, mais aussi peu avancés.

Cependant, j'étais plongé dans un abîme de réflexions, et l'étrange

appréhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma

pensée. J'étais incapable d'accoupler deux idées logiques, et je me

perdais dans les plus absurdes hypothèses, quand je fus tiré de ma

contention d'esprit par ces paroles de Ned Land :

« Tiens ! le déjeuner est servi ! »

En effet, la table était préparée. Il était évident que le capitaine

Nemo avait donné cet ordre en même temps qu'il faisait hâter la marche

du _Nautilus_.

« Monsieur me permettra-t-il de lui faire une recommandation ? me

demanda Conseil.

-- Oui, mon garçon, répondis-je.

-- Eh bien ! que monsieur déjeune. C'est prudent, car nous ne savons ce

qui peut arriver.

-- Tu as raison, Conseil.

-- Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donné que le menu du

bord.

-- Ami Ned, répliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le déjeuner

avait manqué totalement ! »

Cette raison coupa net aux récriminations du harponneur.

Nous nous mîmes à table. Le repas se fit assez silencieusement. Je

mangeai peu. Conseil « se força », toujours par prudence, et Ned Land,

quoi qu'il en eût, ne perdit pas un coup de dent. Puis, le déjeuner

terminé, chacun de nous s'accota dans son coin.

En ce moment, le globe lumineux qui éclairait la cellule s'éteignit et

nous laissa dans une obscurité profonde. Ned Land ne tarda pas à

s'endormir, et, ce qui m'étonna, Conseil se laissa aller aussi à un

lourd assoupissement. Je me demandais ce qui avait pu provoquer chez

lui cet impérieux besoin de sommeil, quand je sentis mon cerveau

s'imprégner d'une épaisse torpeur. Mes yeux, que je voulais tenir

ouverts, se fermèrent malgré moi. J'étais en proie à une hallucination

douloureuse. Évidemment, des substances soporifiques avaient été mêlées

aux aliments que nous venions de prendre ! Ce n'était donc pas assez de

la prison pour nous dérober les projets du capitaine Nemo, il fallait

encore le sommeil !

J'entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer

qui provoquaient un léger mouvement de roulis, cessèrent. Le _Nautilus_

avait-il donc quitté la surface de l'Océan ? Était-il rentré dans la

couche immobile des eaux ?

Je voulus résister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration

s'affaiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et

comme paralysés. Mes paupières, véritables calottes de plomb, tombèrent

sur mes yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein

d'hallucinations, s'empara de tout mon être. Puis, les visions

disparurent, et me laissèrent dans un complet anéantissement.

XXIV

LE ROYAUME DU CORAIL

Le lendemain, je me réveillai la tête singulièrement dégagée. A ma

grande surprise, j'étais dans ma chambre. Mes compagnons, sans doute,

avaient été réintégrés dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent

aperçus plus que moi. Ce qui s'était passé pendant cette nuit, ils

l'ignoraient comme je l'ignorais moi-même, et pour dévoiler ce mystère,

je ne comptais que sur les hasards de l'avenir.

Je songeai alors à quitter ma chambre. Étais-je encore une fois libre

ou prisonnier ? Libre entièrement. J'ouvris la porte, je pris par les

coursives, je montai l'escalier central. Les panneaux, fermés la

veille, étaient ouverts. J'arrivai sur la plate-forme.

Ned Land et Conseil m'y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne

savaient rien. Endormis d'un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun

souvenir, ils avaient été très surpris de se retrouver dans leur cabine.

Quant au _Nautilus_, il nous parut tranquille et mystérieux comme

toujours. Il flottait à la surface des flots sous une allure modérée.

Rien ne semblait changé à bord.

Ned Land, de ses yeux pénétrants, observa la mer. Elle était déserte.

Le Canadien ne signala rien de nouveau à l'horizon, ni voile, ni terre.

Une brise d'ouest soufflait bruyamment, et de longues lames, échevelées

par le vent, imprimaient à l'appareil un très sensible roulis.

Le _Nautilus_, après avoir renouvelé son air, se maintint à une

profondeur moyenne de quinze mètres, de manière à pouvoir revenir

promptement à la surface des flots. Opération qui, contre l'habitude,

fut pratiquée plusieurs fois, pendant cette journée du 19 janvier. Le

second montait alors sur la plate-forme, et la phrase accoutumée

retentissait à l'intérieur du navire.

Quant au capitaine Nemo, il ne parut pas. Des gens du bord, je ne vis

que l'impassible stewart, qui me servit avec son exactitude et son

mutisme ordinaires.

Vingt Mille Lieues Sous Les Mers — Part 1 · 第 15 / 16 段