instant, le capitaine Nemo. On ne paraissait faire à bord aucun
préparatif de départ.
J'attendis quelque temps encore, puis, je me rendis au grand salon. La
pendule marquait deux heures et demie. Dans dix minutes, le flot devait
avoir atteint son maximum de hauteur, et, si le capitaine Nemo n'avait
point fait une promesse téméraire, le _Nautilus_ serait immédiatement
dégagé. Sinon, bien des mois se passeraient avant qu'il pût quitter son
lit de corail.
Cependant, quelques tressaillements avant-coureurs se firent bientôt
sentir dans la coque du bateau. J'entendis grincer sur son bordage les
aspérités calcaires du fond corallien.
A deux heures trente-cinq minutes, le capitaine Nemo parut dans le
salon.
« Nous allons partir, dit-il.
-- Ah ! fis-je.
-- J'ai donné l'ordre d'ouvrir les panneaux.
-- Et les Papouas ?
-- Les Papouas ? répondit le capitaine Nemo, haussant légèrement les
épaules.
-- Ne vont-ils pas pénétrer à l'intérieur du _Nautilus_ ?
-- Et comment ?
-- En franchissant les panneaux que vous aurez fait ouvrir.
-- Monsieur Aronnax, répondit tranquillement le capitaine Nemo, on
n'entre pas ainsi par les panneaux du _Nautilus_, même quand ils sont
ouverts. »
Je regardai le capitaine.
« Vous ne comprenez pas ? me dit-il.
-- Aucunement.
-- Eh bien ! venez et vous verrez. »
Je me dirigeai vers l'escalier central. Là, Ned Land et Conseil, très
intrigués, regardaient quelques hommes de l'équipage qui ouvraient les
panneaux, tandis que des cris de rage et d'épouvantables vociférations
résonnaient au-dehors.
Les mantelets furent rabattus extérieurement. Vingt figures horribles
apparurent. Mais le premier de ces indigènes qui mit la main sur la
rampe de l'escalier, rejeté en arrière par je ne sais quelle force
invisible, s'enfuit, poussant des cris affreux et faisant des gambades
exorbitantes.
Dix de ses compagnons lui succédèrent. Dix eurent le même sort.
Conseil était dans l'extase. Ned Land, emporté par ses instincts
violents, s'élança sur l'escalier. Mais, dès qu'il eut saisi la rampe à
deux mains, il fut renversé à son tour.
« Mille diables ! s'écria-t-il. Je suis foudroyé ! »
Ce mot m'expliqua tout. Ce n'était plus une rampe, mais un câble de
métal, tout chargé de l'électricité du bord, qui aboutissait à la
plate-forme. Quiconque la touchait ressentait une formidable secousse ,
et cette secousse eût été mortelle, si le capitaine Nemo eût lancé dans
ce conducteur tout le courant de ses appareils ! On peut réellement
dire, qu'entre ses assaillants et lui, il avait tendu un réseau
électrique que nul ne pouvait impunément franchir.
Cependant, les Papouas épouvantés avaient battu en retraite, affolés de
terreur. Nous, moitié riants, nous consolions et frictionnions le
malheureux Ned Land qui jurait comme un possédé.
Mais, en ce moment, le _Nautilus_, soulevé par les dernières
ondulations du flot, quitta son lit de corail à cette quarantième
minute exactement fixée par le capitaine. Son hélice battit les eaux
avec une majestueuse lenteur. Sa vitesse s'accrut peu à peu, et,
naviguant à la surface de l'Océan, il abandonna sain et sauf les
dangereuses passes du détroit de Torrès.
XXIII
_ÆGRI SOMNIA_
Le jour suivant, 10 janvier, le _Nautilus_ reprit sa marche entre deux
eaux, mais avec une vitesse remarquable que je ne puis estimer à moins
de trente-cinq milles à l'heure. La rapidité de son hélice était telle
que je ne pouvais ni suivre ses tours ni les compter.
Quand je songeais que ce merveilleux agent électrique, après avoir
donné le mouvement, la chaleur, la lumière au _Nautilus_, le protégeait
encore contre les attaques extérieures, et le transformait en une arche
sainte à laquelle nul profanateur ne touchait sans être foudroyé, mon
admiration n'avait plus de bornes, et de l'appareil, elle remontait
aussitôt à l'ingénieur qui l'avait créé.
Nous marchions directement vers l'ouest, et, le 11 janvier, nous
doublâmes ce cap Wessel, situé par 135° de longitude et l0° de latitude
nord, qui forme la pointe est du golfe de Carpentarie. Les récifs
étaient encore nombreux, mais plus clairsemés, et relevés sur la carte
avec une extrême précision. Le _Nautilus_ évita facilement les brisants
de Money à bâbord, et les récifs Victoria à tribord, placés par 1300 de
longitude, et sur ce dixième parallèle que nous suivions rigoureusement.
Le 13 janvier, le capitaine Nemo, arrivé dans la mer de Timor, avait
connaissance de l'île de ce nom par 1220 de longitude. Cette île dont
la superficie est de seize cent vingt-cinq lieues carrées est gouvernée
par des radjahs. Ces princes se disent fils de crocodiles, c'est-à-dire
issus de la plus haute origine à laquelle un être humain puisse
prétendre. Aussi, ces ancêtres écailleux foisonnent dans les rivières
de l'île, et sont l'objet d'une vénération particulière. On les
protège, on les gâte, on les adule, on les nourrit, on leur offre des
jeunes filles en pâture, et malheur à l'étranger qui porte la main sur
ces lézards sacrés.
Mais le _Nautilus_ n'eut rien à démêler avec ces vilains animaux. Timor
ne fut visible qu'un instant, à midi, pendant que le second relevait sa
position. Également, je ne fis qu'entrevoir cette petite île Rotti, qui
fait partie du groupe, et dont les femmes ont une réputation de beauté
très établie sur les marchés malais.
A partir de ce point, la direction du _Nautilus_, en latitude,
s'infléchit vers le sud-ouest. Le cap fut mis sur l'océan Indien. Où la
fantaisie du capitaine Nemo allait-elle nous entraîner ? Remontrait-il
vers les côtes de l'Asie ? Se rapprocherait-il des rivages de l'Europe
? Résolutions peu probables de la part d'un homme qui fuyait les
continents habités ? Descendrait-il donc vers le sud ? Irait-il doubler
le cap de Bonne-Espérance, puis le cap Horn, et pousser au pôle
antarctique ? Reviendrait-il enfin vers ses mers du Pacifique, où son
Nautilus trouvait une navigation facile et indépendante ? L'avenir
devait nous l'apprendre.
Après avoir prolongé les écueils de Cartier, d'Hibernia, de
Seringapatam, de Scott, derniers efforts de l'élément solide contre
l'élément liquide, le 14 janvier, nous étions au-delà de toutes terres.
La vitesse du _Nautilus_ fut singulièrement ralentie, et, très
capricieux dans ses allures, tantôt il nageait au milieu des eaux, et
tantôt il flottait à leur surface.
Pendant cette période du voyage, le capitaine Nemo fit d'intéressantes
expériences sur les diverses températures de la mer à des couches
différentes. Dans les conditions ordinaires, ces relevés s'obtiennent
au moyen d'instruments assez compliqués, dont les rapports sont au
moins douteux, que ce soient des sondes thermométriques, dont les
verres se brisent souvent sous la pression des eaux, ou des appareils
basés sur la variation de résistance de métaux aux courants
électriques. Ces résultats ainsi obtenus ne peuvent être suffisamment
contrôlés. Au contraire, le capitaine Nemo allait lui-même chercher
cette température dans les profondeurs de la mer, et son thermomètre,
mis en communication avec les diverses nappes liquides, lui donnait
immédiatement et sûrement le degré recherché.
C'est ainsi que, soit en surchargeant ses réservoirs, soit en
descendant obliquement au moyen de ses plans inclinés, le _Nautilus_
atteignit successivement des profondeurs de trois, quatre, cinq, sept,
neuf et dix mille mètres, et le résultat définitif de ces expériences
fut que la mer présentait une température permanente de quatre degrés
et demi, à une profondeur de mille mètres, sous toutes les latitudes.
Je suivais ces expériences avec le plus vif intérêt. Le capitaine Nemo
y apportait une véritable passion. Souvent, je me demandai dans quel
but il faisait ces observations. Était-ce au profit de ces semblables ?
Ce n'était pas probable, car, un jour ou l'autre, ses travaux devaient
périr avec lui dans quelque mer ignorée ! A moins qu'il ne me destinât
le résultat de ses expériences. Mais c'était admettre que mon étrange
voyage aurait un terme, et ce terme, je ne l'apercevais pas encore.
Quoi qu'il en soit, le capitaine Nemo me fit également connaître divers
chiffres obtenus par lui et qui établissaient le rapport des densités
de l'eau dans les principales mers du globe. De cette communication, je
tirai un enseignement personnel qui n'avait rien de scientifique.
C'était pendant la matinée du 15 janvier. Le capitaine, avec lequel je
me promenais sur la plate-forme, me demanda si je connaissais les
différentes densités que présentent les eaux de la mer. Je lui répondis
négativement, et j'ajoutai que la science manquait d'observations
rigoureuses à ce sujet.
« Je les ai faites, ces observations, me dit-il, et je puis en affirmer
la certitude.
-- Bien, répondis-je, mais le _Nautilus_ est un monde à part, et les
secrets de ses savants n'arrivent pas jusqu'à la terre.
-- Vous avez raison, monsieur le professeur, me dit-il, après quelques
instants de silence. C'est un monde à part. Il est aussi étranger à la
terre que les planètes qui accompagnent ce globe autour du soleil, et
l'on ne connaîtra jamais les travaux des savants de Saturne ou de
Jupiter. Cependant, puisque le hasard a lié nos deux existences, je
puis vous communiquer le résultat de mes observations.
-- Je vous écoute, capitaine.
-- Vous savez, monsieur le professeur, que l'eau de mer est plus dense
que l'eau douce, mais cette densité n'est pas uniforme. En effet, si je
représente par un la densité de l'eau douce, je trouve un vingt-huit
millième pour les eaux de l'Atlantique, un vingt-six millième pour les
eaux du Pacifique, un trente-millième pour les eaux de la
Méditerranée...
-- Ah ! pensai-je, il s'aventure dans la Méditerranée ?
-- Un dix-huit millième pour les eaux de la mer Ionienne, et un
vingt-neuf millième pour les eaux de l'Adriatique. »
Décidément, le _Nautilus_ ne fuyait pas les mers fréquentées de
l'Europe, et j'en conclus qu'il nous ramènerait - peut-être avant peu
vers des continents plus civilisés. Je pensai que Ned Land apprendrait
cette particularité avec une satisfaction très naturelle.
Pendant plusieurs jours, nos journées se passèrent en expériences de
toutes sortes, qui portèrent sur les degrés de salure des eaux à
différentes profondeurs, sur leur électrisation, sur leur coloration,
sur leur transparence, et dans toutes ces circonstances, le capitaine
Nemo déploya une ingéniosité qui ne fut égalée que par sa bonne grâce
envers moi. Puis, pendant quelques jours, je ne le revis plus, et
demeurai de nouveau comme isolé à son bord.
Le 16 janvier, le _Nautilus_ parut s'endormir à quelques mètres
seulement au-dessous de la surface des flots. Ses appareils électriques
ne fonctionnaient pas, et son hélice immobile le laissait errer au gré
des courants. Je supposai que l'équipage s'occupait de réparations
intérieures, nécessitées par la violence des mouvements mécaniques de
la machine.
Mes compagnons et moi, nous fûmes alors témoins d'un curieux spectacle.
Les panneaux du salon étaient ouverts, et comme le fanal du _Nautilus_
n'était pas en activité, une vague obscurité régnait au milieu des eaux.
Le ciel orageux et couvert d'épais nuages ne donnait aux premières
couches de l'Océan qu'une insuffisante clarté.
J'observais l'état de la mer dans ces conditions, et les plus gros
poissons ne m'apparaissaient plus que comme des ombres à peine
figurées, quand le _Nautilus_ se trouva subitement transporté en pleine
lumière. Je crus d'abord que le fanal avait été rallumé, et qu'il
projetait son éclat électrique dans la masse liquide. Je me trompais,
et après une rapide observation, je reconnus mon erreur.
Le _Nautilus_ flottait au milieu d'une couche phosphorescente, qui dans
cette obscurité devenait éblouissante. Elle était produite par des
myriades d'animalcules lumineux, dont l'étincellement s'accroissait en
glissant sur la coque métallique de l'appareil. Je surprenais alors des
éclairs au milieu de ces nappes lumineuses, comme eussent été des
coulées de plomb fondu dans une fournaise ardente, ou des masses
métalliques portées au rouge blanc ; de telle sorte que par opposition,
certaines portions lumineuses faisaient ombre dans ce milieu igné, dont
toute ombre semblait devoir être bannie. Non ! ce n'était plus
l'irradiation calme de notre éclairage habituel ! Il y avait là une
vigueur et un mouvement insolites ! Cette lumière, on la sentait
vivante !
En effet, c'était une agglomération infinie d'infusoires pélagiens, de
noctiluques miliaires, véritables globules de gelée diaphane, pourvus
d'un tentacule filiforme, et dont on a compté jusqu'à vingt-cinq mille
dans trente centimètres cubes d'eau. Et leur lumière était encore
doublée par ces lueurs particulières aux méduses, aux astéries, aux
aurélies, aux pholadesdattes, et autres zoophytes phosphorescents,
imprégnés du graissin des matières organiques décomposées par la mer,
et peut-être du mucus secrète par les poissons.
Pendant plusieurs heures, le _Nautilus_ flotta dans ces ondes
brillantes, et notre admiration s'accrut à voir les gros animaux marins
s'y jouer comme des salamandres. Je vis là, au milieu de ce feu qui ne
brûle pas, des marsouins élégants et rapides, infatigables clowns des
mers, et des istiophores longs de trois mètres, intelligents
précurseurs des ouragans, dont le formidable glaive heurtait parfois la
vitre du salon. Puis apparurent des poissons plus petits, des balistes
variés, des scomberoïdes-sauteurs, des nasons-loups, et cent autres qui
zébraient dans leur course la lumineuse atmosphère.
Ce fut un enchantement que cet éblouissant spectacle ! Peut-être
quelque condition atmosphérique augmentait-elle l'intensité de ce
phénomène ? Peut-être quelque orage se déchaînait-il à la surface des
flots ? Mais, à cette profondeur de quelques mètres, le _Nautilus_ ne
ressentait pas sa fureur, et il se balançait paisiblement au milieu des
eaux tranquilles.
Ainsi nous marchions, incessamment charmés par quelque merveille
nouvelle. Conseil observait et classait ses zoophytes, ses articulés,
ses mollusques, ses poissons. Les journées s'écoulaient rapidement, et
je ne les comptais plus. Ned, suivant son habitude, cherchait à varier
l'ordinaire du bord. Véritables colimaçons, nous étions faits à notre
coquille, et j'affirme qu'il est facile de devenir un parfait colimaçon.
Donc, cette existence nous paraissait facile, naturelle, et nous
n'imaginions plus qu'il existât une vie différente à la surface du
globe terrestre, quand un événement vint nous rappeler à l'étrangeté de
notre situation.
Le 18 janvier, le _Nautilus_ se trouvait par 105° de longitude et 15°
de latitude méridionale. Le temps était menaçant, la mer dure et
houleuse. Le vent soufflait de l'est en grande brise. Le baromètre, qui
baissait depuis quelques jours, annonçait une prochaine lutte des
éléments.
J'étais monté sur la plate-forme au moment où le second prenait ses
mesures d'angles horaires. J'attendais, suivant la coutume, que la
phrase quotidienne fût prononcée. Mais, ce jour-là, elle fut remplacée
par une autre phrase non moins incompréhensible. Presque aussitôt, je
vis apparaître le capitaine Nemo, dont les yeux, munis d'une lunette,
se dirigèrent vers l'horizon.
Pendant quelques minutes, le capitaine resta immobile, sans quitter le
point enfermé dans le champ de son objectif. Puis, il abaissa sa
lunette, et échangea une dizaine de paroles avec son second. Celui-ci
semblait être en proie à une émotion qu'il voulait vainement contenir.
Le capitaine Nemo, plus maître de lui, demeurait froid.
Il paraissait, d'ailleurs, faire certaines objections auxquelles le
second répondait par des assurances formelles. Du moins, je le compris
ainsi, à la différence de leur ton et de leurs gestes.
Quant à moi, j'avais soigneusement regardé dans la direction observée,
sans rien apercevoir. Le ciel et l'eau se confondaient sur une ligne
d'horizon d'une parfaite netteté.
Cependant, le capitaine Nemo se promenait d'une extrémité à l'autre de
la plate-forme, sans me regarder, peut-être sans me voir. Son pas était
assuré, mais moins régulier que d'habitude. 11 s'arrêtait parfois, et
les bras croisés sur la poitrine, il observait la mer. Que pouvait-il
chercher sur cet immense espace ? Le _Nautilus_ se trouvait alors à
quelques centaines de milles de la côte la plus rapprochée.
Le second avait repris sa lunette et interrogeait obstinément
l'horizon, allant et venant, frappant du pied, contrastant avec son
chef par son agitation nerveuse.
D'ailleurs, ce mystère allait nécessairement s'éclaircir, et avant peu,
car, sur un ordre du capitaine Nemo, la machine, accroissant sa
puissance propulsive, imprima à l'hélice une rotation plus rapide.
En ce moment, le second attira de nouveau l'attention du capitaine.
Celui-ci suspendit sa promenade et dirigea sa lunette vers le point
indiqué. Il l'observa longtemps. De mon côté, très sérieusement
intrigué, je descendis au salon, et j'en rapportai une excellente
longue-vue dont je me servais ordinairement. Puis, l'appuyant sur la
cage du fanal qui formait saillie à l'avant de la plate-forme, je me
disposai à parcourir toute la ligne du ciel et de la mer.
Mais, mon oeil ne s'était pas encore appliqué à l'oculaire, que
l'instrument me fut vivement arraché des mains.
Je me retournai. Le capitaine Nemo était devant moi, mais je ne le
reconnus pas. Sa physionomie était transfigurée. Son oeil, brillant
d'un feu sombre, se dérobait sous son sourcil froncé. Ses dents se
découvraient à demi. Son corps raide, ses poings fermés, sa tête
retirée entre les épaules, témoignaient de la haine violente que
respirait toute sa personne. Il ne bougeait pas. Ma lunette tombée de
sa main, avait roulé à ses pieds.
Venais-je donc, sans le vouloir, de provoquer cette attitude de colère
? S'imaginait-il, cet incompréhensible personnage, que j'avais surpris
quelque secret interdit aux hôtes du _Nautilus_ ?
Non ! cette haine, je n'en étais pas l'objet, car il ne me regardait
pas, et son oeil restait obstinément fixé sur l'impénétrable point de
l'horizon.
Enfin, le capitaine Nemo redevint maître de lui. Sa physionomie, si
profondément altérée, reprit son calme habituel. Il adressa à son
second quelques mots en langue étrangère, puis il se retourna vers moi.
« Monsieur Aronnax, me dit-il d'un ton assez impérieux, je réclame de
vous l'observation de l'un des engagements qui vous lient à moi.
-- De quoi s'agit-il, capitaine ?
-- Il faut vous laisser enfermer, vos compagnons et vous, jusqu'au
moment où je jugerai convenable de vous rendre la liberté.
-- Vous êtes le maître, lui répondis-je, en le regardant fixement. Mais
puis-je vous adresser une question ?
-- Aucune, monsieur. »
Sur ce mot, je n'avais pas à discuter, mais à obéir, puisque toute
résistance eût été impossible.
Je descendis à la cabine qu'occupaient Ned Land et Conseil, et je leur
fis part de la détermination du capitaine. Je laisse à penser comment
cette communication fut reçue par le Canadien. D'ailleurs, le temps
manqua à toute explication. Quatre hommes de l'équipage attendaient à
la porte, et ils nous conduisirent à cette cellule où nous avions passé
notre première nuit à bord du _Nautilus_.
Ned Land voulut réclamer, mais la porte se ferma sur lui pour toute
réponse.
« Monsieur me dira-t-il ce que cela signifie ? » me demanda Conseil.
Je racontai à mes compagnons ce qui s'était passé. Ils furent aussi
étonnés que moi, mais aussi peu avancés.
Cependant, j'étais plongé dans un abîme de réflexions, et l'étrange
appréhension de la physionomie du capitaine Nemo ne quittait pas ma
pensée. J'étais incapable d'accoupler deux idées logiques, et je me
perdais dans les plus absurdes hypothèses, quand je fus tiré de ma
contention d'esprit par ces paroles de Ned Land :
« Tiens ! le déjeuner est servi ! »
En effet, la table était préparée. Il était évident que le capitaine
Nemo avait donné cet ordre en même temps qu'il faisait hâter la marche
du _Nautilus_.
« Monsieur me permettra-t-il de lui faire une recommandation ? me
demanda Conseil.
-- Oui, mon garçon, répondis-je.
-- Eh bien ! que monsieur déjeune. C'est prudent, car nous ne savons ce
qui peut arriver.
-- Tu as raison, Conseil.
-- Malheureusement, dit Ned Land, on ne nous a donné que le menu du
bord.
-- Ami Ned, répliqua Conseil, que diriez-vous donc, si le déjeuner
avait manqué totalement ! »
Cette raison coupa net aux récriminations du harponneur.
Nous nous mîmes à table. Le repas se fit assez silencieusement. Je
mangeai peu. Conseil « se força », toujours par prudence, et Ned Land,
quoi qu'il en eût, ne perdit pas un coup de dent. Puis, le déjeuner
terminé, chacun de nous s'accota dans son coin.
En ce moment, le globe lumineux qui éclairait la cellule s'éteignit et
nous laissa dans une obscurité profonde. Ned Land ne tarda pas à
s'endormir, et, ce qui m'étonna, Conseil se laissa aller aussi à un
lourd assoupissement. Je me demandais ce qui avait pu provoquer chez
lui cet impérieux besoin de sommeil, quand je sentis mon cerveau
s'imprégner d'une épaisse torpeur. Mes yeux, que je voulais tenir
ouverts, se fermèrent malgré moi. J'étais en proie à une hallucination
douloureuse. Évidemment, des substances soporifiques avaient été mêlées
aux aliments que nous venions de prendre ! Ce n'était donc pas assez de
la prison pour nous dérober les projets du capitaine Nemo, il fallait
encore le sommeil !
J'entendis alors les panneaux se refermer. Les ondulations de la mer
qui provoquaient un léger mouvement de roulis, cessèrent. Le _Nautilus_
avait-il donc quitté la surface de l'Océan ? Était-il rentré dans la
couche immobile des eaux ?
Je voulus résister au sommeil. Ce fut impossible. Ma respiration
s'affaiblit. Je sentis un froid mortel glacer mes membres alourdis et
comme paralysés. Mes paupières, véritables calottes de plomb, tombèrent
sur mes yeux. Je ne pus les soulever. Un sommeil morbide, plein
d'hallucinations, s'empara de tout mon être. Puis, les visions
disparurent, et me laissèrent dans un complet anéantissement.
XXIV
LE ROYAUME DU CORAIL
Le lendemain, je me réveillai la tête singulièrement dégagée. A ma
grande surprise, j'étais dans ma chambre. Mes compagnons, sans doute,
avaient été réintégrés dans leur cabine, sans qu'ils s'en fussent
aperçus plus que moi. Ce qui s'était passé pendant cette nuit, ils
l'ignoraient comme je l'ignorais moi-même, et pour dévoiler ce mystère,
je ne comptais que sur les hasards de l'avenir.
Je songeai alors à quitter ma chambre. Étais-je encore une fois libre
ou prisonnier ? Libre entièrement. J'ouvris la porte, je pris par les
coursives, je montai l'escalier central. Les panneaux, fermés la
veille, étaient ouverts. J'arrivai sur la plate-forme.
Ned Land et Conseil m'y attendaient. Je les interrogeai. Ils ne
savaient rien. Endormis d'un sommeil pesant qui ne leur laissait aucun
souvenir, ils avaient été très surpris de se retrouver dans leur cabine.
Quant au _Nautilus_, il nous parut tranquille et mystérieux comme
toujours. Il flottait à la surface des flots sous une allure modérée.
Rien ne semblait changé à bord.
Ned Land, de ses yeux pénétrants, observa la mer. Elle était déserte.
Le Canadien ne signala rien de nouveau à l'horizon, ni voile, ni terre.
Une brise d'ouest soufflait bruyamment, et de longues lames, échevelées
par le vent, imprimaient à l'appareil un très sensible roulis.
Le _Nautilus_, après avoir renouvelé son air, se maintint à une
profondeur moyenne de quinze mètres, de manière à pouvoir revenir
promptement à la surface des flots. Opération qui, contre l'habitude,
fut pratiquée plusieurs fois, pendant cette journée du 19 janvier. Le
second montait alors sur la plate-forme, et la phrase accoutumée
retentissait à l'intérieur du navire.
Quant au capitaine Nemo, il ne parut pas. Des gens du bord, je ne vis
que l'impassible stewart, qui me servit avec son exactitude et son
mutisme ordinaires.