-- Le même bruit, monsieur, mais celui-ci est incomparablement plus

fort. Aussi, ne peut-on s'y tromper. C'est bien un cétacé qui se tient

là dans nos eaux. Avec votre permission, monsieur, ajouta le

harponneur, nous lui dirons deux mots demain au lever du jour.

-- S'il est d'humeur à vous entendre, maître Land, répondis-je d'un ton

peu convaincu.

-- Que je l'approche à quatre longueurs de harpon, riposta le Canadien,

et il faudra bien qu'il m'écoute !

-- Mais pour l'approcher, reprit le commandant, je devrai mettre une

baleinière à votre disposition ?

-- Sans doute, monsieur.

-- Ce sera jouer la vie de mes hommes ?

-- Et la mienne ! » répondit simplement le harponneur.

Vers deux heures du matin le foyer lumineux reparut, non moins intense,

à cinq milles au vent de l'_Abraham-Lincoln_. Malgré la distance,

malgré le bruit du vent et de la mer, on entendait distinctement les

formidables battements de queue de l'animal et jusqu'à sa respiration

haletante. Il semblait qu'au moment où l'énorme narwal venait respirer

à la surface de l'océan, l'air s'engouffrait dans ses poumons, comme

fait la vapeur dans les vastes cylindres d'une machine de deux mille

chevaux.

« Hum ! pensai-je, une baleine qui aurait la force d'un régiment de

cavalerie, ce serait une jolie baleine ! »

On resta sur le qui-vive jusqu'au jour, et l'on se prépara au combat.

Les engins de pêche furent disposés le long des bastingages. Le second

fit charger ces espingoles qui lancent un harpon à une distance d'un

mille, et de longues canardières à balles explosives dont la blessure

est mortelle, même aux plus puissants animaux. Ned Land s'était

contenté d'affûter son harpon, arme terrible dans sa main.

A six heures, l'aube commença à poindre, et avec les premières lueurs

de l'aurore disparut l'éclat électrique du narwal. A sept heures, le

jour était suffisamment fait, mais une brume matinale très épaisse

rétrécissait l'horizon, et les meilleures lorgnettes ne pouvaient la

percer. De là, désappointement et colère.

Je me hissai jusqu'aux barres d'artimon. Quelques officiers s'étaient

déjà perchés à la tête des mâts.

A huit heures, la brume roula lourdement sur les flots, et ses grosses

volutes se levèrent peu à peu. L'horizon s'élargissait et se purifiait

à la fois.

Soudain, et comme la veille, la voix de Ned Land se fit entendre.

« La chose en question, par bâbord derrière ! » cria le harponneur.

Tous les regards se dirigèrent vers le point indiqué.

Là, à un mille et demi de la frégate, un long corps noirâtre émergeait

d'un mètre au-dessus des flots. Sa queue, violemment agitée, produisait

un remous considérable. Jamais appareil caudal ne battit la mer avec

une telle puissance. Un immense sillage, d'une blancheur éclatante,

marquait le passage de l'animal et décrivait une courbe allongée.

La frégate s'approcha du cétacé. Je l'examinai en toute liberté

d'esprit. Les rapports du _Shannon_ et de l'_Helvetia_ avaient un peu

exagéré ses dimensions, et j'estimai sa longueur à deux cent cinquante

pieds seulement. Quant à sa grosseur, je ne pouvais que difficilement

l'apprécier ; mais, en somme, l'animal me parut être admirablement

proportionné dans ses trois dimensions.

Pendant que j'observais cet être phénoménal, deux jets de vapeur et

d'eau s'élancèrent de ses évents, et montèrent à une hauteur de

quarante mètres, ce qui me fixa sur son mode de respiration. J'en

conclus définitivement qu'il appartenait à l'embranchement des

vertébrés, classe des mammifères, sous-classe des monodelphiens, groupe

des pisciformes, ordre des cétacés, famille... Ici, je ne pouvais

encore me prononcer. L'ordre des cétacés comprend trois familles : les

baleines, les cachalots et les dauphins, et c'est dans cette dernière

que sont rangés les narwals. Chacune de ces famille se divise en

plusieurs genres, chaque genre en espèces, chaque espèce en variétés.

Variété, espèce, genre et famille me manquaient encore, mais je ne

doutais pas de compléter ma classification avec l'aide du ciel et du

commandant Farragut.

L'équipage attendait impatiemment les ordres de son chef. Celui-ci,

après avoir attentivement observé l'animal, fit appeler l'ingénieur.

L'ingénieur accourut.

« Monsieur, dit le commandant, vous avez de la pression ?

-- Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.

-- Bien. Forcez vos feux, et à toute vapeur ! »

Trois hurrahs accueillirent cet ordre. L'heure de la lutte avait sonné.

Quelques instants après, les deux cheminées de la frégate vomissaient

des torrents de fumée noire, et le pont frémissait sous le

tremblotement des chaudières.

L'_Abraham-Lincoln_, chassé en avant par sa puissante hélice, se

dirigea droit sur l'animal. Celui-ci le laissa indifféremment

s'approcher à une demi-encablure ; puis dédaignant de plonger, il prit

une petite allure de fuite, et se contenta de maintenir sa distance.

Cette poursuite se prolongea pendant trois quarts d'heure environ, sans

que la frégate gagnât deux toises sur le cétacé Il était donc évident

qu'à marcher ainsi, on ne l'atteindrait jamais

Le commandant Farragut tordait avec rage l'épaisse touffe de poils qui

foisonnait sous son menton.

« Ned Land ? » cria-t-il.

Le Canadien vint à l'ordre.

« Eh bien, maître Land, demanda le commandant, me conseillez-vous

encore de mettre mes embarcations à la mer ?

-- Non, monsieur, répondit Ned Land, car cette bête-là ne se laissera

prendre que si elle le veut bien.

-- Que faire alors ?

-- Forcer de vapeur si vous le pouvez, monsieur. Pour moi, avec votre

permission, s'entend, je vais m'installer sous les sous-barbes de

beaupré, et si nous arrivons à longueur de harpon, je harponne.

-- Allez, Ned, répondit le commandant Farragut. Ingénieur, cria-t-il,

faites monter la pression. »

Ned Land se rendit à son poste. Les feux furent plus activement poussés

; l'hélice donna quarante-trois tours à la minute, et la vapeur fusa

par les soupapes. Le loch jeté, on constata que l'_Abraham-Lincoln_

marchait à raison de dix-huit milles cinq dixièmes à l'heure.

Mais le maudit animal filait aussi avec une vitesse de dix-huit milles

cinq dixièmes.

Pendant une heure encore, la frégate se maintint sous cette allure,

sans gagner une toise ! C'était humiliant pour l'un des plus rapides

marcheurs de la marine américaine. Une sourde colère courait parmi

l'équipage. Les matelots injuriaient le monstre, qui, d'ailleurs,

dédaignait de leur répondre. Le commandant Farragut ne se contentait

plus de tordre sa barbiche, il la mordait.

L'ingénieur fut encore une fois appelé.

« Vous avez atteint votre maximum de pression ? Lui demanda le

commandant.

-- Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.

-- Et vos soupapes sont chargées ?...

-- A six atmosphères et demie.

-- Chargez-les à dix atmosphères. »

Voilà un ordre américain s'il en fut. On n'eût pas mieux fait sur le

Mississippi pour distancer une « concurrence » !

« Conseil, dis-je à mon brave serviteur qui se trouvait près de moi,

sais-tu bien que nous allons probablement sauter ?

-- Comme il plaira à monsieur ! » répondit Conseil.

Eh bien ! je l'avouerai, cette chance, il ne me déplaisait pas de la

risquer.

Les soupapes furent chargées. Le charbon s'engouffra dans les

fourneaux. Les ventilateurs envoyèrent des torrents d'air sur les

brasiers. La rapidité de l'_Abraham Lincoln_ s'accrut. Ses mâts

tremblaient jusque dans leurs emplantures, et les tourbillons de fumée

pouvaient à peine trouver passage par les cheminées trop étroites.

On jeta le loch une seconde fois.

« Eh bien ! timonier ? demanda le commandant Farragut.

-- Dix neuf milles trois dixièmes, monsieur.

-- Forcez les feux. »

L'ingénieur obéit. Le manomètre marqua dix atmosphères. Mais le cétacé

« chauffa » lui aussi, sans doute, car, sans se gêner, il fila ses

dix-neuf milles et trois dixièmes.

Quelle poursuite ! Non, je ne puis décrire l'émotion qui faisait vibrer

tout mon être. Ned Land se tenait à son poste, le harpon à la main.

Plusieurs fois, l'animal se laissa approcher.

« Nous le gagnons ! nous le gagnons ! » s'écria le Canadien.

Puis, au moment où il se disposait à frapper, le cétacé se dérobait

avec une rapidité que je ne puis estimer à moins de trente milles à

l'heure. Et même, pendant notre maximum de vitesse, ne se permit-il pas

de narguer la frégate en en faisant le tour ! Un cri de fureur

s'échappa de toutes les poitrines !

A midi, nous n'étions pas plus avancés qu'à huit heures du matin.

Le commandant Farragut se décida alors à employer des moyens plus

directs.

« Ah ! dit-il, cet animal-là va plus vite que l'_Abraham-Lincoln_ ! Eh

bien : nous allons voir s'il distancera ses boulets coniques. Maître,

des hommes à la pièce de l'avant. »

Le canon de gaillard fut immédiatement chargé et braqué. Le coup

partit, mais le boulet passa à quelques pieds au-dessus du cétacé, qui

se tenait à un demi-mille.

« A un autre plus adroit ! cria le commandant, et cinq cents dollars à

qui percera cette infernale bête ! »

Un vieux canonnier à barbe grise - que je vois encore - , l'oeil calme,

la physionomie froide, s'approcha de sa pièce, la mit en position et

visa longtemps. Une forte détonation éclata, à laquelle se mêlèrent les

hurrahs de l'équipage.

Le boulet atteignit son but, il frappa l'animal, mais non pas

normalement, et glissant sur sa surface arrondie, il alla se perdre à

deux milles en mer.

« Ah ça ! dit le vieux canonnier, rageant, ce gueux-là est donc blindé

avec des plaques de six pouces !

-- Malédiction ! » s'écria le commandant Farragut.

La chasse recommença, et le commandant Farragut se penchant vers moi,

me dit :

« Je poursuivrai l'animal jusqu'à ce que ma frégate éclate !

-- Oui, répondis-je, et vous aurez raison ! »

On pouvait espérer que l'animal s'épuiserait, et qu'il ne serait pas

indifférent à la fatigue comme une machine à vapeur. Mais il n'en fut

rien. Les heures s'écoulèrent, sans qu'il donnât aucun signe

d'épuisement.

Cependant, il faut dire à la louange de l'_Abraham-Lincoln_ qu'il lutta

avec une infatigable ténacité. Je n'estime pas à moins de cinq cents

kilomètres la distance qu'il parcourut pendant cette malencontreuse

journée du 6 novembre ! Mais la nuit vint et enveloppa de ses ombres le

houleux océan.

En ce moment, je crus que notre expédition était terminée, et que nous

ne reverrions plus jamais le fantastique animal. Je me trompais.

A dix heures cinquante minutes du soir, la clarté électrique réapparut,

à trois milles au vent de la frégate, aussi pure, aussi intense que

pendant la nuit dernière.

Le narwal semblait immobile. Peut-être, fatigué de sa journée,

dormait-il, se laissant aller à l'ondulation des lames ? Il y avait là

une chance dont le commandant Farragut résolut de profiter.

Il donna ses ordres. L'_Abraham-Lincoln_ fut tenu sous petite vapeur,

et s'avança prudemment pour ne pas éveiller son adversaire. Il n'est

pas rare de rencontrer en plein océan des baleines profondément

endormies que l'on attaque alors avec succès, et Ned Land en avait

harponné plus d'une pendant son sommeil. Le Canadien alla reprendre son

poste dans les sous-barbes du beaupré.

La frégate s'approcha sans bruit, stoppa à deux encablures de l'animal,

et courut sur son erre. On ne respirait plus à bord. Un silence profond

régnait sur le pont. Nous n'étions pas à cent pieds du foyer ardent,

dont l'éclat grandissait et éblouissait nos yeux.

En ce moment, penché sur la lisse du gaillard d'avant je voyais

au-dessous de moi Ned Land, accroché d'une main à la martingale, de

l'autre brandissant son terrible harpon Vingt pieds à peine le

séparaient de l'animal immobile.

Tout d'un coup, son bras se détendit violemment, et le harpon fut

lancé. J'entendis le choc sonore de l'arme, qui semblait avoir heurté

un corps dur.

La clarté électrique s'éteignit soudain, et deux énormes trombes d'eau

s'abattirent sur le pont de la frégate, courant comme un torrent de

l'avant à l'arrière, renversant les hommes, brisant les saisines des

dromes.

Un choc effroyable se produisit, et, lancé par-dessus la lisse, sans

avoir le temps de me retenir, je fus précipité à la mer.

VII

UNE BALEINE D'ESPÈCE INCONNUE

Bien que j'eusse été surpris par cette chute inattendue, je n'en

conservai pas moins une impression très nette de mes sensations.

Je fus d'abord entraîné à une profondeur de vingt pieds environ. Je

suis bon nageur, sans prétendre égaler Byron et Edgar Poe, qui sont des

maîtres, et ce plongeon ne me fit point perdre la tête. Deux vigoureux

coups de talons me ramenèrent à la surface de la mer.

Mon premier soin fut de chercher des yeux la frégate. L'équipage

s'était-il aperçu de ma disparition ? L'_Abraham-Lincoln_ avait-il viré

de bord ? Le commandant Farragut mettait-il une embarcation à la mer ?

Devais-je espérer d'être sauvé ?

Les ténèbres étaient profondes. J'entrevis une masse noire qui

disparaissait vers l'est, et dont les feux de position s'éteignirent

dans l'éloignement. C'était la frégate. Je me sentis perdu.

« A moi ! à moi ! » criai-je, en nageant vers l'_Abraham-Lincoln_ d'un

bras désespéré.

Mes vêtements m'embarrassaient. L'eau les collait à mon corps, ils

paralysaient mes mouvements. Je coulais ! je suffoquais !...

« A moi ! »

Ce fut le dernier cri que je jetai. Ma bouche s'emplit d'eau. Je me

débattis, entraîné dans l'abîme...

Soudain, mes habits furent saisis par une main vigoureuse, je me sentis

violemment ramené à la surface de lamer, et j'entendis, oui, j'entendis

ces paroles prononcées à mon oreille :

« Si monsieur veut avoir l'extrême obligeance de s'appuyer sur mon

épaule, monsieur nagera beaucoup plus à son aise. »

Je saisis d'une main le bras de mon fidèle Conseil.

« Toi ! dis-je, toi !

-- Moi-même, répondit Conseil, et aux ordres de monsieur.

-- Et ce choc t'a précipité en même temps que moi à la mer ?

-- Nullement. Mais étant au service de monsieur, j'ai suivi monsieur ! »

Le digne garçon trouvait cela tout naturel !

« Et la frégate ? demandai-je.

-- La frégate ! répondit Conseil en se retournant sur le dos, je crois

que monsieur fera bien de ne pas trop compter sur elle !

-- Tu dis ?

-- Je dis qu'au moment où je me précipitai à la mer, j'entendis les

hommes de barre s'écrier : « L'hélice et le gouvernail sont brisés... »

-- Brisés ?

-- Oui ! brisés par la dent du monstre. C'est la seule avarie, je

pense, que l'_Abraham-Lincoln_ ait éprouvée. Mais, circonstance

fâcheuse pour nous, il ne gouverne plus.

-- Alors, nous sommes perdus !

-- Peut-être, répondit tranquillement Conseil. Cependant, nous avons

encore quelques heures devant nous, et en quelques heures, on fait bien

des choses ! »

L'imperturbable sang-froid de Conseil me remonta. Je nageai plus

vigoureusement ; mais, gêné par mes vêtements qui me serraient comme un

chape de plomb, j'éprouvais une extrême difficulté à me soutenir.

Conseil s'en aperçut.

« Que monsieur me permette de lui faire une incision », dit-il.

Et glissant un couteau ouvert sous mes habits, il les fendit de haut en

bas d'un coup rapide. Puis, il m'en débarrassa lestement, tandis que je

nageais pour tous deux.

A mon tour, je rendis le même service à Conseil, et nous continuâmes de

« naviguer » l'un près de l'autre.

Cependant, la situation n'en était pas moins terrible. Peut-être notre

disparition n'avait-elle pas été remarquée, et l'eût-elle été, la

frégate ne pouvait revenir sous le vent à nous, étant démontée de son

gouvernail. Il ne fallait donc compter que sur ses embarcations.

Conseil raisonna froidement dans cette hypothèse et fit son plan en

conséquence. Étonnante nature ! Ce phlegmatique garçon était là comme

chez lui !

Il fut donc décidé que notre seule chance de salut étant d'être

recueillis par les embarcations de l'_Abraham-Lincoln_, nous devions

nous organiser de manière a les attendre le plus longtemps possible. Je

résolus alors de diviser nos forces afin de ne pas les épuiser

simultanément, et voici ce qui fut convenu : pendant que l'un de nous,

étendu sur le dos, se tiendrait, immobile, les bras croisés, les jambes

allongées, l'autre nagerait et le pousserait en avant. Ce rôle de

remorqueur ne devait pas durer plus de dix minutes, et nous relayant

ainsi, nous pouvions surnager pendant quelques heures, et peut-être

jusqu'au lever du jour.

Faible chance ! mais l'espoir est si fortement enraciné au coeur de

l'homme ! Puis, nous étions deux. Enfin je l'affirme bien que cela

paraisse improbable - , si je cherchais à détruire en moi toute

illusion, si je voulais « désespérer », je ne le pouvais pas !

La collision de la frégate et du cétacé s'était produite vers onze

heures du soir environ. Je comptais donc sur huit heures de nage

jusqu'au lever du soleil. Opération rigoureusement praticable, en nous

relayant. La mer assez belle, nous fatiguait peu. Parfois, je cherchais

à percer du regard ces épaisses ténèbres que rompait seule la

phosphorescence provoquée par nos mouvements. Je regardais ces ondes

lumineuses qui se brisaient sur ma main et dont la nappe miroitante se

tachait de plaques livides. On eût dit que nous étions plongés dans un

bain de mercure.

Vers une heure du matin, je fus pris d'une extrême fatigue. Mes membres

se raidirent sous l'étreinte de crampes violentes. Conseil dut me

soutenir, et le soin de notre conservation reposa sur lui seul.

J'entendis bientôt haleter le pauvre garçon ; sa respiration devint

courte et pressée. Je compris qu'il ne pouvait résister longtemps.

« Laisse-moi ! laisse-moi ! lui dis-je.

-- Abandonner monsieur ! jamais ! répondit-il. Je compte bien me noyer

avant lui ! »

En ce moment, la lune apparut à travers les franges d'un gros nuage que

le vent entraînait dans l'est. La surface de la mer étincela sous ses

rayons. Cette bienfaisante lumière ranima nos forces. Ma tête se

redressa. Mes regards se portèrent à tous les points de l'horizon.

J'aperçus la frégate. Elle était à cinq mille de nous, et ne formait

plus qu'une masse sombre, à peine appréciable ! Mais d'embarcations,

point !

Je voulus crier. A quoi bon, à pareille distance ! Mes lèvres gonflées

ne laissèrent passer aucun son. Conseil put articuler quelques mots, et

je l'entendis répéter à plusieurs reprises :

« A nous ! à nous ! »

Nos mouvements un instant suspendus, nous écoutâmes. Et, fût-ce un de

ces bourdonnements dont le sang oppressé emplit l'oreille, mais il me

sembla qu'un cri répondait au cri de Conseil.

« As-tu entendu ? murmurai-je.

-- Oui ! oui ! »

Et Conseil jeta dans l'espace un nouvel appel désespéré.

Cette fois, pas d'erreur possible ! Une voix humaine répondait à la

nôtre ! Était-ce la voix de quelque infortuné, abandonné au milieu de

l'Océan, quelque autre victime du choc éprouvé par le navire ? Ou

plutôt une embarcation de la frégate ne nous hélait-elle pas dans

l'ombre ?

Conseil fit un suprême effort, et, s'appuyant sur mon épaule, tandis

que je résistais dans une dernière convulsion, il se dressa à demi hors

de l'eau et retomba épuisé.

« Qu'as-tu vu ?

-- J'ai vu... murmura-t-il, j'ai vu... mais ne parlons pas... gardons

toutes nos forces !... »

Qu'avait-il vu ? Alors, je ne sais pourquoi, la pensée du monstre me

vint pour la première fois à l'esprit !... Mais cette voix cependant

?... Les temps ne sont plus où les Jonas se réfugient dans le ventre

des baleines !

Pourtant, Conseil me remorquait encore. Il relevait parfois la tête,

regardait devant lui, et jetait un cri de reconnaissance auquel

répondait une voix de plus en plus rapprochée. Je l'entendais à peine.

Mes forces étaient à bout ; mes doigts s'écartaient ; ma main ne me

fournissait plus un point d'appui ; ma bouche, convulsivement ouverte,

s'emplissait d'eau salée ; le froid m'envahissait. Je relevai la tête

une dernière fois, puis, je m'abîmai...

En cet instant, un corps dur me heurta. Je m'y cramponnai. Puis, je

sentis qu'on me retirait, qu'on me ramenait à la surface de l'eau, que

ma poitrine se dégonflait, et je m'évanouis...

Il est certain que je revins promptement à moi, grâce à de vigoureuses

frictions qui me sillonnèrent le corps. J'entr'ouvris les yeux...

« Conseil ! murmurai-je.

-- Monsieur m'a sonné ? » répondit Conseil.

En ce moment, aux dernières clartés de la lune qui s'abaissait vers

l'horizon, j'aperçus une figure qui n'était pas celle de Conseil, et

que je reconnus aussitôt.

« Ned ! m'écriai-je

-- En personne, monsieur, et qui court après sa prime ! répondit le

Canadien.

-- Vous avez été précipité à la mer au choc de la frégate ?

-- Oui, monsieur le professeur, mais plus favorisé que vous, j'ai pu

prendre pied presque immédiatement sur un îlot flottant.

-- Un îlot ?

-- Ou, pour mieux dire, sur notre narwal gigantesque.

-- Expliquez-vous, Ned.

-- Seulement, j'ai bientôt compris pourquoi mon harpon n'avait pu

l'entamer et s'était émoussé sur sa peau.

-- Pourquoi, Ned, pourquoi ?

-- C'est que cette bête-là, monsieur le professeur, est faite en tôle

d'acier ! »

Il faut que je reprenne mes esprits, que je revivifie mes souvenirs,

que je contrôle moi-même mes assertions.

Les dernières paroles du Canadien avaient produit un revirement subit

dans mon cerveau. Je me hissai rapidement au sommet de l'être ou de

l'objet à demi immergé qui nous servait de refuge. Je l'éprouvai du

pied. C'était évidemment un corps dur, impénétrable, et non pas cette

substance molle qui forme la masse des grands mammifères marins.

Mais ce corps dur pouvait être une carapace osseuse, semblable à celle

des animaux antédiluviens, et j'en serais quitte pour classer le

monstre parmi les reptiles amphibies, tels que les tortues ou les

alligators.

Eh bien ! non ! Le dos noirâtre qui me supportait était lisse, poli,

non imbriqué. Il rendait au choc une sonorité métallique, et, si

incroyable que cela fût, il semblait que, dis-je, il était fait de

plaques boulonnées.

Le doute n'était pas possible ! L'animal, le monstre, le phénomène

naturel qui avait intrigué le monde savant tout entier, bouleversé et

fourvoyé l'imagination des marins des deux hémisphères, il fallait bien

le reconnaître, c'était un phénomène plus étonnant encore, un phénomène

de main d'homme.

La découverte de l'existence de l'être le plus fabuleux, le plus

mythologique, n'eût pas, au même degré, surpris ma raison. Que ce qui

est prodigieux vienne du Créateur, c'est tout simple. Mais trouver tout

à coup, sous ses yeux, l'impossible mystérieusement et humainement

réalisé, c'était à confondre l'esprit !

Il n'y avait pas à hésiter cependant. Nous étions étendus sur le dos

d'une sorte de bateau sous-marin, qui présentait, autant que j'en

pouvais juger, la forme d'un immense poisson d'acier. L'opinion de Ned

Land était faite sur ce point. Conseil et moi, nous ne pûmes que nous y

ranger.

« Mais alors, dis-je, cet appareil renferme en lui un mécanisme de

locomotion et un équipage pour le manoeuvrer ?

-- Évidemment, répondit le harponneur, et néanmoins, depuis trois

heures que j'habite cette île flottante, elle n'a pas donné signé de

vie.

-- Ce bateau n'a pas marché ?

-- Non, monsieur Aronnax. Il se laisse bercer au gré des lames, mais il

ne bouge pas.

-- Nous savons, à n'en pas douter, cependant, qu'il est doué d'une

grande vitesse. Or, comme il faut une machine pour produire cette

vitesse et un mécanicien pour conduire cette machine, j'en conclus...

que nous sommes sauvés.

-- Hum ! » fit Ned Land d'un ton réservé.

En ce moment, et comme pour donner raison à mon argumentation, un

bouillonnement se fit à l'arrière de cet étrange appareil, dont le

propulseur était évidemment une hélice, et il se mit en mouvement. Nous

n'eûmes que le temps de nous accrocher à sa partie supérieure qui

émergeait de quatre-vingts centimètres environ. Très heureusement sa

vitesse n'était pas excessive.

« Tant qu'il navigue horizontalement, murmura Ned Land, je n'ai rien à

dire. Mais s'il lui prend la fantaisie de plonger, je ne donnerais pas

deux dollars de ma peau ! »

Moins encore, aurait pu dire le Canadien. Il devenait donc urgent de

communiquer avec les êtres quelconques renfermés dans les flancs de

cette machine. Je cherchai à sa surface une ouverture, un panneau, « un

trou d'homme », pour employer l'expression technique ; mais les lignes

de boulons, solidement rabattues sur la jointure des tôles, étaient

nettes et uniformes.

D'ailleurs, la lune disparut alors, et nous laissa dans une obscurité

profonde. Il fallut attendre le jour pour aviser aux moyens de pénétrer

à l'intérieur de ce bateau sous-marin.

Vingt Mille Lieues Sous Les Mers — Part 1 · 第 3 / 16 段