Mon article fut chaudement discuté, ce qui lui valut un gran

Produced by Norm Wolcott

20000 Lieues sous les mers

JULES VERNE

VINGT MILLE LIEUES

SOUS

LES MERS

ILLUSTRE DE

111 DESSINS PAR DE NEUVILLI

BIBLIOTHEQUE

D'EDUCATION ET DE RECREATION

J. HETZEL ET Cie, 18 RUE JACOB

PARIS

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TABLE DES MATIÈRES

PREMIÈRE PARTIE

I Un écueil fuyant

II Le pour et le contre

III Comme il plaira à monsieur

IV Ned Land

V À l'aventure !

VI À toute vapeur

VII Une baleine d'espèce inconnue

VIII _Mobilis in mobile_

IX Les colères de Ned Land

X L'homme des eaux

XI Le _Nautilus_

XII Tout par l'électricité

XIII Quelques chiffres

XIV Le Fleuve-Noir

XV Une invitation par lettre

XVI Promenade en plaine

XVII Une forêt sous-marine

XVIII Quatre mille lieues sous le Pacifique

XIX Vanikoro

XX Le détroit de Torrès

XXI Quelques jours à terre

XXII La foudre du capitaine Nemo

XXIII _Ægri somnia_

XXIV Le royaume du corail

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VINGT MILLE LIEUES

SOUS

LES MERS

TOUR DU MONDE SOUS MARIN

(Premier partie)

I

UN ÉCUEIL FUYANT

L'année 1866 fut marquée par un événement bizarre, un phénomène

inexpliqué et inexplicable que personne n'a sans doute oublié. Sans

parler des rumeurs qui agitaient les populations des ports et

surexcitaient l'esprit public à l'intérieur des continents les gens de

mer furent particulièrement émus. Les négociants, armateurs, capitaines

de navires, skippers et masters de l'Europe et de l'Amérique, officiers

des marines militaires de tous pays, et, après eux, les gouvernements

des divers États des deux continents, se préoccupèrent de ce fait au

plus haut point.

En effet, depuis quelque temps, plusieurs navires s'étaient rencontrés

sur mer avec « une chose énorme » un objet long, fusiforme, parfois

phosphorescent, infiniment plus vaste et plus rapide qu'une baleine.

Les faits relatifs à cette apparition, consignés aux divers livres de

bord, s'accordaient assez exactement sur la structure de l'objet ou de

l'être en question, la vitesse inouïe de ses mouvements, la puissance

surprenante de sa locomotion, la vie particulière dont il semblait

doué. Si c'était un cétacé, il surpassait en volume tous ceux que la

science avait classés jusqu'alors. Ni Cuvier, ni Lacépède, ni M.

Dumeril, ni M. de Quatrefages n'eussent admis l'existence d'un tel

monstre -- à moins de l'avoir vu, ce qui s'appelle vu de leurs propres

yeux de savants.

A prendre la moyenne des observations faites à diverses reprises -- en

rejetant les évaluations timides qui assignaient à cet objet une

longueur de deux cents pieds et en repoussant les opinions exagérées

qui le disaient large d'un mille et long de trois -- on pouvait

affirmer, cependant, que cet être phénoménal dépassait de beaucoup

toutes les dimensions admises jusqu'à ce jour par les ichtyologistes --

s'il existait toutefois.

Or, il existait, le fait en lui-même n'était plus niable, et, avec ce

penchant qui pousse au merveilleux la cervelle humaine, on comprendra

l'émotion produite dans le monde entier par cette surnaturelle

apparition. Quant à la rejeter au rang des fables, il fallait y

renoncer.

En effet, le 20 juillet 1866, le steamer _Governor-Higginson_, de

Calcutta and Burnach steam navigation Company, avait rencontré cette

masse mouvante à cinq milles dans l'est des côtes de l'Australie. Le

capitaine Baker se crut, tout d'abord, en présence d'un écueil inconnu

; il se disposait même à en déterminer la situation exacte, quand deux

colonnes d'eau, projetées par l'inexplicable objet, s'élancèrent en

sifflant à cent cinquante pieds dans l'air. Donc, à moins que cet

écueil ne fût soumis aux expansions intermittentes d'un geyser, le

_Governor-Higginson_ avait affaire bel et bien à quelque mammifère

aquatique, inconnu jusque-là, qui rejetait par ses évents des colonnes

d'eau, mélangées d'air et de vapeur.

Pareil fait fut également observé le 23 juillet de la même année, dans

les mers du Pacifique, par le _Cristobal-Colon_, de West India and

Pacific steam navigation Company. Donc, ce cétacé extraordinaire

pouvait se transporter d'un endroit à un autre avec une vélocité

surprenante, puisque à trois jours d'intervalle, le

_Governor-Higginson_ et le _Cristobal-Colon_ l'avaient observé en deux

points de la carte séparés par une distance de plus de sept cents

lieues marines. Quinze jours plus tard, à deux mille lieues de là

l'_Helvetia_, de la Compagnie Nationale, et le _Shannon_, du

Royal-Mail, marchant à contrebord dans cette portion de l'Atlantique

comprise entre les États-Unis et l'Europe, se signalèrent

respectivement le monstre par 42°15' de latitude nord, et 60°35' de

longitude à l'ouest du méridien de Greenwich. Dans cette observation

simultanée, on crut pouvoir évaluer la longueur minimum du mammifère à

plus de trois cent cinquante pieds anglais, puisque le _Shannon_ et

l'_Helvetia_ étaient de dimension inférieure à lui, bien qu'ils

mesurassent cent mètres de l'étrave à l'étambot. Or, les plus vastes

baleines, celles qui fréquentent les parages des îles Aléoutiennes, le

Kulammak et l'Umgullick, n'ont jamais dépassé la longueur de

cinquante-six mètres, -- si même elles l'atteignent.

Ces rapports arrivés coup sur coup, de nouvelles observations faites à

bord du transatlantique le _Pereire_, un abordage entre l'_Etna_, de la

ligne Inman, et le monstre, un procès-verbal dressé par les officiers

de la frégate française la _Normandie_, un très sérieux relèvement

obtenu par l'état-major du commodore Fitz-James à bord du _Lord-Clyde_,

émurent profondément l'opinion publique. Dans les pays d'humeur légère,

on plaisanta le phénomène, mais les pays graves et pratiques,

l'Angleterre, l'Amérique, l'Allemagne, s'en préoccupèrent vivement.

Partout dans les grands centres, le monstre devint à la mode ; on le

chanta dans les cafés, on le bafoua dans les journaux, on le joua sur

les théâtres. Les canards eurent là une belle occasion de pondre des

oeufs de toute couleur. On vit réapparaître dans les journaux -- à

court de copie -- tous les êtres imaginaires et gigantesques, depuis la

baleine blanche, le terrible « Moby Dick » des régions hyperboréennes,

jusqu'au Kraken démesuré, dont les tentacules peuvent enlacer un

bâtiment de cinq cents tonneaux et l'entraîner dans les abîmes de

l'Océan. On reproduisit même les procès-verbaux des temps anciens les

opinions d'Aristote et de Pline, qui admettaient l'existence de ces

monstres, puis les récits norvégiens de l'évêque Pontoppidan, les

relations de Paul Heggede, et enfin les rapports de M. Harrington, dont

la bonne foi ne peut être soupçonnée, quand il affirme avoir vu, étant

à bord du _Castillan_, en 1857, cet énorme serpent qui n'avait jamais

fréquenté jusqu'alors que les mers de l'ancien _Constitutionnel_.

Alors éclata l'interminable polémique des crédules et des incrédules

dans les sociétés savantes et les journaux scientifiques. La « question

du monstre » enflamma les esprits. Les journalistes, qui font

profession de science en lutte avec ceux qui font profession d'esprit,

versèrent des flots d'encre pendant cette mémorable campagne ;

quelques-uns même, deux ou trois gouttes de sang, car du serpent de

mer, ils en vinrent aux personnalités les plus offensantes.

Six mois durant, la guerre se poursuivit avec des chances diverses. Aux

articles de fond de l'Institut géographique du Brésil, de l'Académie

royale des sciences de Berlin, de l'Association Britannique, de

l'Institution Smithsonnienne de Washington, aux discussions du _The

Indian Archipelago_, du _Cosmos_ de l'abbé Moigno, des _Mittheilungen_

de Petermann, aux chroniques scientifiques des grands journaux de la

France et de l'étranger, la petite presse ripostait avec une verve

intarissable. Ses spirituels écrivains parodiant un mot de Linné, cité

par les adversaires du monstre, soutinrent en effet que « la nature ne

faisait pas de sots », et ils adjurèrent leurs contemporains de ne

point donner un démenti à la nature, en admettant l'existence des

Krakens, des serpents de mer, des « Moby Dick », et autres

élucubrations de marins en délire. Enfin, dans un article d'un journal

satirique très redouté, le plus aimé de ses rédacteurs, brochant sur le

tout, poussa au monstre, comme Hippolyte, lui porta un dernier coup et

l'acheva au milieu d'un éclat de rire universel. L'esprit avait vaincu

la science.

Pendant les premiers mois de l'année 1867, la question parut être

enterrée, et elle ne semblait pas devoir renaître, quand de nouveaux

faits furent portés à la connaissance du public. Il ne s'agit plus

alors d'un problème scientifique à résoudre, mais bien d'un danger réel

sérieux à éviter. La question prit une tout autre face. Le monstre

redevint îlot, rocher, écueil, mais écueil fuyant, indéterminable,

insaisissable.

Le 5 mars 1867, le _Moravian_, de Montréal Océan Company, se trouvant

pendant la nuit par 27°30' de latitude et 72°15' de longitude, heurta

de sa hanche de tribord un roc qu'aucune carte ne marquait dans ces

parages. Sous l'effort combiné du vent et de ses quatre cents

chevaux-vapeur, il marchait à la vitesse de treize noeuds. Nul doute

que sans la qualité supérieure de sa coque, le _Moravian_, ouvert au

choc, ne se fût englouti avec les deux cent trente-sept passagers qu'il

ramenait du Canada.

L'accident était arrivé vers cinq heures du matin, lorsque le jour

commençait à poindre. Les officiers de quart se précipitèrent à

l'arrière du bâtiment. Ils examinèrent l'Océan avec la plus scrupuleuse

attention. Ils ne virent rien, si ce n'est un fort remous qui brisait à

trois encablures, comme si les nappes liquides eussent été violemment

battues. Le relèvement du lieu fut exactement pris, et le _Moravian_

continua sa route sans avaries apparentes. Avait-il heurté une roche

sous-marine, ou quelque énorme épave d'un naufrage ? On ne put le

savoir ; mais, examen fait de sa carène dans les bassins de radoub, il

fut reconnu qu'une partie de la quille avait été brisée.

Ce fait, extrêmement grave en lui-même, eût peut-être été oublié comme

tant d'autres, si, trois semaines après, il ne se fût reproduit dans

des conditions identiques. Seulement, grâce à la nationalité du navire

victime de ce nouvel abordage, grâce à la réputation de la Compagnie à

laquelle ce navire appartenait, l'événement eut un retentissement

immense.

Personne n'ignore le nom du célèbre armateur anglais Cunard. Cet

intelligent industriel fonda, en 1840, un service postal entre

Liverpool et Halifax, avec trois navires en bois et à roues d'une force

de quatre cents chevaux, et d'une jauge de onze cent soixante-deux

tonneaux. Huit ans après, le matériel de la Compagnie s'accroissait de

quatre navires de six cent cinquante chevaux et de dix-huit cent vingt

tonnes, et, deux ans plus tard, de deux autres bâtiments supérieurs en

puissance et en tonnage. En 1853, la compagnie Cunard, dont le

privilège pour le transport des dépêches venait d'être renouvelé,

ajouta successivement à son matériel l'_Arabia_, le _Persia_, le

_China_, le _Scotia_, le _Java_, le _Russia_, tous navires de première

marche, et les plus vastes qui, après le _Great-Eastern_, eussent

jamais sillonné les mers. Ainsi donc, en 1867, la Compagnie possédait

douze navires, dont huit à roues et quatre à hélices.

Si je donne ces détails très succincts, c'est afin que chacun sache

bien quelle est l'importance de cette compagnie de transports

maritimes, connue du monde entier pour son intelligente gestion. Nulle

entreprise de navigation transocéanienne n'a été conduite avec plus

d'habileté ; nulle affaire n'a été couronnée de plus de succès. Depuis

vingt-six ans, les navires Cunard ont traversé deux mille fois

l'Atlantique, et jamais un voyage n'a été manqué, jamais un retard n'a

eu lieu, jamais ni une lettre, ni un homme, ni un bâtiment n'ont été

perdus. Aussi, les passagers choisissent-ils encore, malgré la

concurrence puissante que lui fait la France, la ligne Cunard de

préférence à toute autre, ainsi qu'il appert d'un relevé fait sur les

documents officiels des dernières années. Ceci dit, personne ne

s'étonnera du retentissement que provoqua l'accident arrivé à l'un de

ses plus beaux steamers.

Le 13 avril 1867, la mer étant belle, la brise maniable, le _Scotia_ se

trouvait par 15°12' de longitude et 45°37' de latitude. Il marchait

avec une vitesse de treize noeuds quarante-trois centièmes sous la

poussée de ses mille chevaux-vapeur. Ses roues battaient la mer avec

une régularité parfaite. Son tirant d'eau était alors de six mètres

soixante-dix centimètres, et son déplacement de six mille six cent

vingt-quatre mètres cubes.

A quatre heures dix-sept minutes du soir, pendant le lunch des

passagers réunis dans le grand salon, un choc, peu sensible, en somme,

se produisit sur la coque du _Scotia_, par sa hanche et un peu en

arrière de la roue de bâbord.

Le _Scotia_ n'avait pas heurté, il avait été heurté, et plutôt par un

instrument tranchant ou perforant que contondant. L'abordage avait

semblé si léger que personne ne s'en fût inquiété à bord, sans le cri

des caliers qui remontèrent sur le pont en s'écriant :

« Nous coulons ! nous coulons ! »

Tout d'abord, les passagers furent très effrayés ; mais le capitaine

Anderson se hâta de les rassurer. En effet, le danger ne pouvait être

imminent. Le _Scotia_, divisé en sept compartiments par des cloisons

étanches, devait braver impunément une voie d'eau.

Le capitaine Anderson se rendit immédiatement dans la cale. Il reconnut

que le cinquième compartiment avait été envahi par la mer, et la

rapidité de l'envahissement prouvait que la voie d'eau était

considérable. Fort heureusement, ce compartiment ne renfermait pas les

chaudières, car les feux se fussent subitement éteints.

Le capitaine Anderson fit stopper immédiatement, et l'un des matelots

plongea pour reconnaître l'avarie. Quelques instants après, on

constatait l'existence d'un trou large de deux mètres dans la carène du

steamer. Une telle voie d'eau ne pouvait être aveuglée, et le _Scotia_,

ses roues à demi noyées, dut continuer ainsi son voyage. Il se trouvait

alors à trois cent mille du cap Clear, et après trois jours d'un retard

qui inquiéta vivement Liverpool, il entra dans les bassins de la

Compagnie.

Les ingénieurs procédèrent alors à la visite du _Scotia_, qui fut mis

en cale sèche. Ils ne purent en croire leurs yeux. A deux mètres et

demi au-dessous de la flottaison s'ouvrait une déchirure régulière, en

forme de triangle isocèle. La cassure de la tôle était d'une netteté

parfaite, et elle n'eût pas été frappée plus sûrement à

l'emporte-pièce. Il fallait donc que l'outil perforant qui l'avait

produite fût d'une trempe peu commune -- et après avoir été lancé avec

une force prodigieuse, ayant ainsi perce une tôle de quatre

centimètres, il avait dû se retirer de lui-même par un mouvement

rétrograde et vraiment inexplicable.

Tel était ce dernier fait, qui eut pour résultat de passionner à

nouveau l'opinion publique. Depuis ce moment, en effet, les sinistres

maritimes qui n'avaient pas de cause déterminée furent mis sur le

compte du monstre. Ce fantastique animal endossa la responsabilité de

tous ces naufrages, dont le nombre est malheureusement considérable ;

car sur trois mille navires dont la perte est annuellement relevée au

Bureau-Veritas, le chiffre des navires à vapeur ou à voiles, supposés

perdus corps et biens par suite d'absence de nouvelles, ne s'élève pas

à moins de deux cents !

Or, ce fut le « monstre » qui, justement ou injustement, fut accusé de

leur disparition, et, grâce à lui, les communications entre les divers

continents devenant de plus en plus dangereuses, le public se déclara

et demanda catégoriquement que les mers fussent enfin débarrassées et à

tout prix de ce formidable cétacé.

II

LE POUR ET LE CONTRE

A l'époque où ces événements se produisirent, je revenais d'une

exploration scientifique entreprise dans les mauvaises terres du

Nebraska, aux États-Unis. En ma qualité de professeur-suppléant au

Muséum d'histoire naturelle de Paris, le gouvernement français m'avait

joint à cette expédition. Après six mois passés dans le Nebraska,

chargé de précieuses collections, j'arrivai à New York vers la fin de

mars. Mon départ pour la France était fixé aux premiers jours de mai.

Je m'occupais donc, en attendant, de classer mes richesses

minéralogiques, botaniques et zoologiques, quand arriva l'incident du

_Scotia_.

J'étais parfaitement au courant de la question à l'ordre du jour, et

comment ne l'aurais-je pas été ? J'avais lu et relu tous les journaux

américains et européens sans être plus avancé. Ce mystère m'intriguait.

Dans l'impossibilité de me former une opinion, je flottais d'un extrême

à l'autre. Qu'il y eut quelque chose, cela ne pouvait être douteux, et

les incrédules étaient invités à mettre le doigt sur la plaie du

_Scotia_.

A mon arrivée à New York, la question brûlait. L'hypothèse de l'îlot

flottant, de l'écueil insaisissable, soutenue par quelques esprits peu

compétents, était absolument abandonnée. Et, en effet, à moins que cet

écueil n'eût une machine dans le ventre, comment pouvait-il se déplacer

avec une rapidité si prodigieuse ?

De même fut repoussée l'existence d'une coque flottante, d'une énorme

épave, et toujours à cause de la rapidité du déplacement.

Restaient donc deux solutions possibles de la question, qui créaient

deux clans très distincts de partisans : d'un côté, ceux qui tenaient

pour un monstre d'une force colossale ; de l'autre, ceux qui tenaient

pour un bateau « sous-marin » d'une extrême puissance motrice.

Or, cette dernière hypothèse, admissible après tout, ne put résister

aux enquêtes qui furent poursuivies dans les deux mondes. Qu'un simple

particulier eût à sa disposition un tel engin mécanique, c'était peu

probable. Où et quand l'eut-il fait construire, et comment aurait-il

tenu cette construction secrète ?

Seul, un gouvernement pouvait posséder une pareille machine

destructive, et, en ces temps désastreux où l'homme s'ingénie à

multiplier la puissance des armes de guerre, il était possible qu'un

État essayât à l'insu des autres ce formidable engin. Après les

chassepots, les torpilles, après les torpilles, les béliers

sous-marins, puis la réaction. Du moins, je l'espère.

Mais l'hypothèse d'une machine de guerre tomba encore devant la

déclaration des gouvernements. Comme il s'agissait là d'un intérêt

public, puisque les communications transocéaniennes en souffraient, la

franchise des gouvernements ne pouvait être mise en doute. D'ailleurs,

comment admettre que la construction de ce bateau sous-marin eût

échappé aux yeux du public ? Garder le secret dans ces circonstances

est très difficile pour un particulier, et certainement impossible pour

un Etat dont tous les actes sont obstinément surveillés par les

puissances rivales.

Donc, après enquêtes faites en Angleterre, en France, en Russie, en

Prusse, en Espagne, en Italie, en Amérique, voire même en Turquie,

l'hypothèse d'un Monitor sous-marin fut définitivement rejetée.

A mon arrivée à New York, plusieurs personnes m'avaient fait l'honneur

de me consulter sur le phénomène en question. J'avais publié en France

un ouvrage in-quarto en deux volumes intitulé : _Les Mystères des

grands fonds sous-marins_. Ce livre, particulièrement goûté du monde

savant, faisait de moi un spécialiste dans cette partie assez obscure

de l'histoire naturelle. Mon avis me fut demandé. Tant que je pus nier

du fait, je me renfermai dans une absolue négation. Mais bientôt, collé

au mur, je dus m'expliquer catégoriquement. Et même, « l'honorable

Pierre Aronnax, professeur au Muséum de Paris », fut mis en demeure par

le _New York-Herald_ de formuler une opinion quelconque.

Je m'exécutai. Je parlai faute de pouvoir me taire. Je discutai la

question sous toutes ses faces, politiquement et scientifiquement, et

je donne ici un extrait d'un article très nourri que je publiai dans le

numéro du 30 avril.

« Ainsi donc, disais-je, après avoir examiné une à une les diverses

hypothèses, toute autre supposition étant rejetée, il faut

nécessairement admettre l'existence d'un animal marin d'une puissance

excessive.

« Les grandes profondeurs de l'Océan nous sont totalement inconnues. La

sonde n'a su les atteindre. Que se passe-t-il dans ces abîmes reculés ?

Quels êtres habitent et peuvent habiter à douze ou quinze milles

au-dessous de la surface des eaux ? Quel est l'organisme de ces animaux

? On saurait à peine le conjecturer.

« Cependant, la solution du problème qui m'est soumis peut affecter la

forme du dilemme.

« Ou nous connaissons toutes les variétés d'êtres qui peuplent notre

planète, ou nous ne les connaissons pas.

« Si nous ne les connaissons pas toutes, si la nature a encore des

secrets pour nous en ichtyologie, rien de plus acceptable que

d'admettre l'existence de poissons ou de cétacés, d'espèces ou même de

genres nouveaux, d'une organisation essentiellement « fondrière », qui

habitent les couches inaccessibles à la sonde, et qu'un événement

quelconque, une fantaisie, un caprice, si l'on veut, ramène à de longs

intervalles vers le niveau supérieur de l'Océan.

« Si, au contraire, nous connaissons toutes les espèces vivantes, il

faut nécessairement chercher l'animal en question parmi les êtres

marins déjà catalogués, et dans ce cas, je serai disposé à admettre

l'existence d'un _Narwal géant_.

« Le narwal vulgaire ou licorne de mer atteint souvent une longueur de

soixante pieds. Quintuplez, décuplez même cette dimension, donnez à ce

cétacé une force proportionnelle à sa taille, accroissez ses armes

offensives, et vous obtenez l'animal voulu. Il aura les proportions

déterminées par les Officiers du _Shannon_, l'instrument exigé par la

perforation du _Scotia_, et la puissance nécessaire pour entamer la

coque d'un steamer.

« En effet, le narwal est armé d'une sorte d'épée d'ivoire, d'une

hallebarde, suivant l'expression de certains naturalistes. C'est une

dent principale qui a la dureté de l'acier. On a trouvé quelques-unes

de ces dents implantées dans le corps des baleines que le narwal

attaque toujours avec succès. D'autres ont été arrachées, non sans

peine, de carènes de vaisseaux qu'elles avaient percées d'outre en

outre, comme un foret perce un tonneau. Le musée de la Faculté de

médecine de Paris possède une de ces défenses longue de deux mètres

vingt-cinq centimètres, et large de quarante-huit centimètres à sa base

!

« Eh bien ! supposez l'arme dix fois plus forte, et l'animal dix fois

plus puissant, lancez-le avec une rapidité de vingt milles à l'heure,

multipliez sa masse par sa vitesse, et vous obtenez un choc capable de

produire la catastrophe demandée.

« Donc, jusqu'à plus amples informations, j'opinerais pour une licorne

de mer, de dimensions colossales, armée, non plus d'une hallebarde,

mais d'un véritable éperon comme les frégates cuirassées ou les « rams

» de guerre, dont elle aurait à la fois la masse et la puissance

motrice.

« Ainsi s'expliquerait ce phénomène inexplicable -- à moins qu'il n'y

ait rien, en dépit de ce qu'on a entrevu, vu, senti et ressenti -- ce

qui est encore possible ! »

Ces derniers mots étaient une lâcheté de ma part ; mais je voulais

jusqu'à un certain point couvrir ma dignité de professeur, et ne pas

trop prêter à rire aux Américains, qui rient bien, quand ils rient. Je

me réservais une échappatoire. Au fond, j'admettais l'existence du «

monstre ».

Mon article fut chaudement discuté, ce qui lui valut un grand

retentissement. Il rallia un certain nombre de partisans. La solution

qu'il proposait, d'ailleurs, laissait libre carrière à l'imagination.

L'esprit humain se plaît à ces conceptions grandioses d'êtres

surnaturels. Or la mer est précisément leur meilleur véhicule, le seul

milieu où ces géants près desquels les animaux terrestres, éléphants ou

rhinocéros, ne sont que des nains -- puissent se produire et se

développer. Les masses liquides transportent les plus grandes espèces

connues de mammifères, et peut-être recèlent-elles des mollusques d'une

incomparable taille, des crustacés effrayants à contempler, tels que

seraient des homards de cent mètres ou des crabes pesant deux cents

tonnes ! Pourquoi nous ? Autrefois, les animaux terrestres,

contemporains des époques géologiques, les quadrupèdes, les

quadrumanes, les reptiles, les oiseaux étaient construits sur des

gabarits gigantesques. Le Créateur les avait jetés dans un moule

colossal que le temps a réduit peu à peu. Pourquoi la mer, dans ses

profondeurs ignorées, n'aurait-elle pas gardé ces vastes échantillons

de la vie d'un autre âge, elle qui ne se modifie jamais, alors que le

noyau terrestre change presque incessamment ? Pourquoi ne

cacherait-elle pas dans son sein les dernières variétés de ces espèces

titanesques, dont les années sont des siècles, et les siècles des

millénaires ?

Mais je me laisse entraîner à des rêveries qu'il ne m'appartient plus

d'entretenir ! Trêve à ces chimères que le temps a changées pour moi en

réalités terribles. Je le répète, l'opinion se fit alors sur la nature

du phénomène, et le public admit sans conteste l'existence d'un être

prodigieux qui n'avait rien de commun avec les fabuleux serpents de mer.

Mais si les uns ne virent là qu'un problème purement scientifique à

résoudre, les autres, plus positifs, surtout en Amérique et en

Angleterre, furent d'avis de purger l'Océan de ce redoutable monstre,

afin de rassurer les communications transocéaniennes. Les journaux

industriels et commerciaux traitèrent la question principalement à ce

point de vue. La _Shipping and Mercantile Gazette_, le _Lloyd_, le

_Paquebot_, la _Revue maritime et coloniale_, toutes les feuilles

dévouées aux Compagnies d'assurances qui menaçaient d'élever le taux de

leurs primes, furent unanimes sur ce point.

L'opinion publique s'étant prononcée, les États de l'Union se

déclarèrent les premiers. On fit à New York les préparatifs d'une

expédition destinée à poursuivre le narwal. Une frégate de grande

marche l'_Abraham-Lincoln_, se mit en mesure de prendre la mer au plus

tôt. Les arsenaux furent ouverts au commandant Farragut, qui pressa

activement l'armement de sa frégate.

Précisément, et ainsi que cela arrive toujours, du moment que l'on se

fut décidé à poursuivre le monstre, le monstre ne reparut plus. Pendant

deux mois, personne n'en entendit parler. Aucun navire ne le rencontra.

Il semblait que cette Licorne eût connaissance des complots qui se

tramaient contre elle. On en avait tant causé, et même par le câble

transatlantique ! Aussi les plaisants prétendaient-ils que cette fine

mouche avait arrêté au passage quelque télégramme dont elle faisait

maintenant son profit.

Donc, la frégate armée pour une campagne lointaine et pourvue de

formidables engins de pêche, on ne savait plus où la diriger. Et

l'impatience allait croissant, quand, le 2 juillet, on apprit qu'un

steamer de la ligne de San Francisco de Californie à Shangaï avait revu

l'animal, trois semaines auparavant, dans les mers septentrionales du

Pacifique.

L'émotion causée par cette nouvelle fut extrême. On n'accorda pas

vingt-quatre heures de répit au commandant Farragut. Ses vivres étaient

embarques. Ses soutes regorgeaient de charbon. Pas un homme ne manquait

à son rôle d'équipage. Il n'avait qu'à allumer ses fourneaux, à

chauffer, à démarrer ! On ne lui eût pas pardonné une demi-journée de

retard ! D'ailleurs, le commandant Farragut ne demandait qu'à partir.

Trois heures avant que l'Abraham-Lincoln ne quittât la _pier_ de

Brooklyn, je reçus une lettre libellée en ces termes :

_Monsieur Aronnax, professeur au Muséum de Paris, Fifth

Avenue hotel._

_New York._

« _Monsieur,_

_Si vous voulez vous joindre à l'expédition de

l'_Abraham-Lincoln_, le gouvernement de l'Union verra avec

plaisir que la France soit représentée par vous dans cette

entreprise. Le commandant Farragut tient une cabine à votre

disposition._

_Très cordialement, votre_

J.-B. HOBSON,

_Secrétaire de la marine._ »

III

COMME IL PLAIRA À MONSIEUR

Trois secondes avant l'arrivée de la lettre de J.-B. Hobson, je ne

songeais pas plus a poursuivre la Licorne qu'à tenter le passage du

nord-ouest. Trois secondes après avoir lu la lettre de l'honorable

secrétaire de la marine, je comprenais enfin que ma véritable vocation,

l'unique but de ma vie, était de chasser ce monstre inquiétant et d'en

purger le monde.

Cependant, je revenais d'un pénible voyage, fatigué, avide de repos. Je

n'aspirais plus qu'à revoir mon pays, mes amis, mon petit logement du

Jardin des Plantes, mes chères et précieuses collections ! Mais rien ne

put me retenir. J'oubliai tout, fatigues, amis, collections, et

j'acceptai sans plus de réflexions l'offre du gouvernement américain.

« D'ailleurs, pensai-je, tout chemin ramène en Europe, et la Licorne

sera assez aimable pour m'entraîner vers les côtes de France ! Ce digne

animal se laissera prendre dans les mers d'Europe -- pour mon agrément

personnel -- et je ne veux pas rapporter moins d'un demi mètre de sa

hallebarde d'ivoire au Muséum d'histoire naturelle. »

Mais, en attendant, il me fallait chercher ce narwal dans le nord de

l'océan Pacifique ; ce qui, pour revenir en France, était prendre le

chemin des antipodes.

« Conseil ! » criai-je d'une voix impatiente.

Conseil était mon domestique. Un garçon dévoué qui m'accompagnait dans

tous mes voyages ; un brave Flamand que j'aimais et qui me le rendait

bien, un être phlegmatique par nature, régulier par principe, zélé par

habitude, s'étonnant peu des surprises de la vie, très adroit de ses

mains, apte à tout service, et, en dépit de son nom, ne donnant jamais

de conseils -- même quand on ne lui en demandait pas.

A se frotter aux savants de notre petit monde du Jardin des Plantes,

Conseil en était venu à savoir quelque chose. J'avais en lui un

spécialiste, très ferré sur la classification en histoire naturelle,

parcourant avec une agilité d'acrobate toute l'échelle des

embranchements des groupes, des classes, des sous-classes, des ordres,

des familles, des genres, des sous-genres, des espèces et des variétés.

Mais sa science s'arrêtait là. Classer, c'était sa vie, et il n'en

savait pas davantage. Très versé dans la théorie de la classification,

peu dans la pratique, il n'eût pas distingué, je crois, un cachalot

d'une baleine ! Et cependant, quel brave et digne garçon !

Conseil, jusqu'ici et depuis dix ans, m'avait suivi partout où

m'entraînait la science. Jamais une réflexion de lui sur la longueur ou

la fatigue d'un voyage. Nulle objection à boucler sa valise pour un

pays quelconque, Chine ou Congo, si éloigné qu'il fût. Il allait là

comme ici, sans en demander davantage. D'ailleurs d'une belle santé qui

défiait toutes les maladies ; des muscles solides, mais pas de nerfs,

pas l'apparence de nerfs au moral, s'entend.

Ce garçon avait trente ans, et son âge était à celui de son maître

comme quinze est à vingt. Qu'on m'excuse de dire ainsi que j'avais

quarante ans.

Seulement, Conseil avait un défaut. Formaliste enragé il ne me parlait

jamais qu'à la troisième personne -- au point d'en être agaçant.

« Conseil ! » répétai-je, tout en commençant d'une main fébrile mes

préparatifs de départ.

Certainement, j'étais sûr de ce garçon si dévoué. D'ordinaire, je ne

lui demandais jamais s'il lui convenait ou non de me suivre dans mes

voyages, mais cette fois, il s'agissait d'une expédition qui pouvait

indéfiniment se prolonger, d'une entreprise hasardeuse, à la poursuite

d'un animal capable de couler une frégate comme une coque de noix ! Il

y avait là matière à réflexion, même pour l'homme le plus impassible du

monde ! Qu'allait dire Conseil ?

« Conseil ! » criai-je une troisième fois.

Conseil parut.

« Monsieur m'appelle ? dit-il en entrant.

-- Oui, mon garçon. Prépare-moi, prépare-toi. Nous partons dans deux

heures.

-- Comme il plaira à monsieur, répondit tranquillement Conseil.

-- Pas un instant à perdre. Serre dans ma malle tous mes ustensiles de

voyage, des habits, des chemises, des chaussettes, sans compter, mais

le plus que tu pourras, et hâte-toi !

-- Et les collections de monsieur ? fit observer Conseil.

-- On s'en occupera plus tard.

-- Quoi ! les archiotherium, les hyracotherium, les oréodons, les

chéropotamus et autres carcasses de monsieur ?

-- On les gardera à l'hôtel.

-- Et le babiroussa vivant de monsieur ?

-- On le nourrira pendant notre absence. D'ailleurs, je donnerai

l'ordre de nous expédier en France notre ménagerie.

-- Nous ne retournons donc pas à Paris ? demanda Conseil.

-- Si... certainement... répondis-je évasivement, mais en faisant un

crochet.

-- Le crochet qui plaira à monsieur.

-- Oh ! ce sera peu de chose ! Un chemin un peu moins direct, voilà

tout. Nous prenons passage sur l'_Abraham-Lincoln_...

-- Comme il conviendra à monsieur, répondit paisiblement Conseil.

-- Tu sais, mon ami, il s'agit du monstre... du fameux narwal... Nous

allons en purger les mers !... L'auteur d'un ouvrage in-quarto en deux

volumes sur les _Mystères des grands fonds sous-marins_ ne peut se

dispenser de s'embarquer avec le commandant Farragut. Mission

glorieuse, mais... dangereuse aussi ! On ne sait pas où l'on va ! Ces

bêtes-là peuvent être très capricieuses ! Mais nous irons quand même !

Nous avons un commandant qui n'a pas froid aux yeux !...

-- Comme fera monsieur, je ferai, répondit Conseil.

-- Et songes-y bien ! car je ne veux rien te cacher. C'est là un de ces

voyages dont on ne revient pas toujours !

-- Comme il plaira à monsieur. »

Un quart d'heure après, nos malles étaient prêtes. Conseil avait fait

en un tour de main, et j'étais sûr que rien ne manquait, car ce garçon

classait les chemises et les habits aussi bien que les oiseaux ou les

mammifères.

L'ascenseur de l'hôtel nous déposa au grand vestibule de l'entresol. Je

descendis les quelques marches qui conduisaient au rez-de-chaussée. Je

réglai ma note à ce vaste comptoir toujours assiégé par une foule

considérable. Je donnai l'ordre d'expédier pour Paris (France) mes

ballots d'animaux empaillés et de plantes desséchées. Je fis ouvrir un

crédit suffisant au babiroussa, et, Conseil me suivant, je sautai dans

une voiture.

Le véhicule à vingt francs la course descendit Broadway jusqu'à

Union-square, suivit Fourth-avenue jusqu'à sa jonction avec

Bowery-street, prit Katrin-street et s'arrêta à la trente-quatrième

pier. Là, le Katrinferryboat nous transporta, hommes, chevaux et

voiture, à Brooklyn, la grande annexe de New York, située sur la rive

gauche de la rivière de l'Est, et en quelques minutes, nous arrivions

au quai près duquel l'_Abraham-Lincoln_ vomissait par ses deux

cheminées des torrents de fumée noire.

Nos bagages furent immédiatement transbordés sur le pont de la frégate.

Je me précipitai à bord. Je demandai le commandant Farragut. Un des

matelots me conduisit sur la dunette, où je me trouvai en présence d'un

officier de bonne mine qui me tendit la main.

« Monsieur Pierre Aronnax ? me dit-il.

-- Lui-même, répondis-je. Le commandant Farragut ?

-- En personne. Soyez le bienvenu, monsieur le professeur. Votre cabine

vous attend. »

Je saluai, et laissant le commandant aux soins de son appareillage, je

me fis conduire à la cabine qui m'était destinée.

L'_Abraham-Lincoln_ avait été parfaitement choisi et aménagé pour sa

destination nouvelle. C'était une frégate de grande marche, munie

d'appareils surchauffeurs, qui permettaient de porter à sept

atmosphères la tension de sa vapeur. Sous cette pression,

l'_Abraham-Lincoln_ atteignait une vitesse moyenne de dix-huit milles

et trois dixièmes à l'heure, vitesse considérable, mais cependant

insuffisante pour lutter avec le gigantesque cétacé.

Les aménagements intérieurs de la frégate répondaient à ses qualités

nautiques. Je fus très satisfait de ma cabine, située à l'arrière, qui

s'ouvrait sur le carré des officiers.

« Nous serons bien ici, dis-je à Conseil.

-- Aussi bien, n'en déplaise à monsieur, répondit Conseil, qu'un

bernard-l'ermite dans la coquille d'un buccin. »

Je laissai Conseil arrimer convenablement nos malles, et je remontai

sur le pont afin de suivre les préparatifs de l'appareillage.

A ce moment, le commandant Farragut faisait larguer les dernières

amarres qui retenaient l'_Abraham-Lincoln_ à la pier de Brooklyn. Ainsi

donc, un quart d'heure de retard, moins même, et la frégate partait

sans moi, et je manquais cette expédition extraordinaire, surnaturelle,

invraisemblable, dont le récit véridique pourra bien trouver cependant

quelques incrédules.

Mais le commandant Farragut ne voulait perdre ni un jour, ni une heure

pour rallier les mers dans lesquelles l'animal venait d'être signalé.

Il fit venir son ingénieur.

« Sommes-nous en pression ? lui demanda-t-il.

-- Oui, monsieur, répondit l'ingénieur.

-- _Go ahead_ », cria le commandant Farragut.

A cet ordre, qui fut transmis à la machine au moyen d'appareils à air

comprimé, les mécaniciens firent agir la roue de la mise en train. La

vapeur siffla en se précipitant dans les tiroirs entr'ouverts. Les

longs pistons horizontaux gémirent et poussèrent les bielles de

l'arbre. Les branches de l'hélice battirent les flots avec une rapidité

croissante, et l'_Abraham-lincoln_ s'avança majestueusement au milieu

d'une centaine de ferry-boats et de _tenders_ chargés de spectateurs,

qui lui faisaient cortège.

Les quais de Brooklyn et toute la partie de New York qui borde la

rivière de l'Est étaient couverts de curieux. Trois hurrahs, partis de

cinq cent mille poitrines, éclatèrent successivement. Des milliers de

mouchoirs s'agitèrent au-dessus de la masse compacte et saluèrent

l'_Abraham-Lincoln_ jusqu'à son arrivée dans les eaux de l'Hudson, à la

pointe de cette presqu'île allongée qui forme la ville de New York.

Alors, la frégate, suivant du côté de New-Jersey l'admirable rive

droite du fleuve toute chargée de villas, passa entre les forts qui la

saluèrent de leurs plus gros canons. L'_Abraham-Lincoln_ répondit en

amenant et en hissant trois fois le pavillon américain, dont les

trente-neuf étoiles resplendissaient à sa corne d'artimon ; puis,

modifiant sa marche pour prendre le chenal balisé qui s'arrondit dans

la baie intérieure formée par la pointe de Sandy-Hook, il rasa cette

langue sablonneuse où quelques milliers de spectateurs l'acclamèrent

encore une fois.

Le cortège des _boats_ et des _tenders_ suivait toujours la frégate, et

il ne la quitta qu'à la hauteur du _light-boat_ dont les deux feux

marquent l'entrée des passes de New York.

Trois heures sonnaient alors. Le pilote descendit dans son canot, et

rejoignit la petite goélette qui l'attendait sous le vent. Les feux

furent poussés ; l'hélice battit plus rapidement les flots ; la frégate

longea la côte jaune et basse de Long-lsland, et, à huit heures du

soir, après avoir perdu dans le nord-ouest les feux de Fire-lsland,

elle courut à toute vapeur sur les sombres eaux de l'Atlantique.

IV

NED LAND

Le commandant Farragut était un bon marin, digne de la frégate qu'il

commandait. Son navire et lui ne faisaient qu'un. Il en était l'âme.

Sur la question du cétacé, aucun doute ne s'élevait dans son esprit, et

il ne permettait pas que l'existence de l'animal fût discutée à son

bord. Il y croyait comme certaines bonnes femmes croient au Léviathan

par foi, non par raison. Le monstre existait, il en délivrerait les

mers, il l'avait juré. C'était une sorte de chevalier de Rhodes, un

Dieudonné de Gozon, marchant à la rencontre du serpent qui désolait son

île. Ou le commandant Farragut tuerait le narwal, ou le narwal tuerait

le commandant Farragut. Pas de milieu.

Les officiers du bord partageaient l'opinion de leur chef. Il fallait

les entendre causer, discuter, disputer, calculer les diverses chances

d'une rencontre, et observer la vaste étendue de l'Océan. Plus d'un

s'imposait un quart volontaire dans les barres de perroquet, qui eût

maudit une telle corvée en toute autre circonstance. Tant que le soleil

décrivait son arc diurne, la mâture était peuplée de matelots auxquels

les planches du pont brûlaient les pieds, et qui n'y pouvaient tenir en

place ! Et cependant. L'_Abraham-Lincoln_ ne tranchait pas encore de

son étrave les eaux suspectes du Pacifique.

Quant à l'équipage, il ne demandait qu'à rencontrer la licorne, à la

harponner, et à la hisser à bord, à la dépecer. Il surveillait la mer

avec une scrupuleuse attention. D'ailleurs, le commandant Farragut

parlait d'une certaine somme de deux mille dollars, réservée à

quiconque, mousse ou matelot, maître ou officier, signalerait l'animal.

Je laisse à penser si les yeux s'exerçaient à bord de

l'_Abraham-Lincoln_.

Pour mon compte, je n'étais pas en reste avec les autres, et je ne

laissais à personne ma part d'observations quotidiennes. La frégate

aurait eu cent fois raison de s'appeler l'_Argus_. Seul entre tous,

Conseil protestait par son indifférence touchant la question qui nous

passionnait, et détonnait sur l'enthousiasme général du bord.

J'ai dit que le commandant Farragut avait soigneusement pourvu son

navire d'appareils propres à pêcher le gigantesque cétacé. Un baleinier

n'eût pas été mieux armé. Nous possédions tous les engins connus,

depuis le harpon qui se lance à la main, jusqu'aux flèches barbelées

des espingoles et aux balles explosibles des canardières. Sur le

gaillard d'avant s'allongeait un canon perfectionné, se chargeant par

la culasse, très épais de parois, très étroit d'âme, et dont le modèle

doit figurer à l'Exposition universelle de 1867. Ce précieux

instrument, d'origine américaine, envoyait sans se gêner, un projectile

conique de quatre kilogrammes à une distance moyenne de seize

kilomètres.

Donc, l'_Abraham-Lincoln_ ne manquait d'aucun moyen de destruction.

Mais il avait mieux encore. Il avait Ned Land, le roi des harponneurs.

Ned Land était un Canadien, d'une habileté de main peu commune, et qui

ne connaissait pas d'égal dans son périlleux métier. Adresse et

sang-froid, audace et ruse, il possédait ces qualités à un degré

supérieur, et il fallait être une baleine bien maligne, ou un cachalot

singulièrement astucieux pour échapper à son coup de harpon.

Ned Land avait environ quarante ans. C'était un homme de grande taille

-- plus de six pieds anglais -- vigoureusement bâti, l'air grave, peu

communicatif, violent parfois, et très rageur quand on le contrariait.

Sa personne provoquait l'attention, et surtout la puissance de son

regard qui accentuait singulièrement sa physionomie.

Je crois que le commandant Farragut avait sagement fait d'engager cet

homme à son bord. Il valait tout l'équipage, à lui seul, pour l'oeil et

le bras. Je ne saurais le mieux comparer qu'à un télescope puissant qui

serait en même temps un canon toujours prêt à partir.

Qui dit Canadien, dit Français, et, si peu communicatif que fût Ned

Land, je dois avouer qu'il se prit d'une certaine affection pour moi.

Ma nationalité l'attirait sans doute. C'était une occasion pour lui de

parler, et pour moi d'entendre cette vieille langue de Rabelais qui est

encore en usage dans quelques provinces canadiennes. La famille du

harponneur était originaire de Québec, et formait déjà un tribu de

hardis pêcheurs à l'époque où cette ville appartenait à la France.

Peu à peu, Ned prit goût à causer, et j'aimais à entendre le récit de

ses aventures dans les mers polaires. Il racontait ses pêches et ses

combats avec une grande poésie naturelle. Son récit prenait une forme

épique, et je croyais écouter quelque Homère canadien, chantant

l'_Iliade_ des régions hyperboréennes.

Je dépeins maintenant ce hardi compagnon, tel que je le connais

actuellement. C'est que nous sommes devenus de vieux amis, unis de

cette inaltérable amitié qui naît et se cimente dans les plus

effrayantes conjonctures ! Ah ! brave Ned ! je ne demande qu'à vivre

cent ans encore, pour me souvenir plus longtemps de toi !

Et maintenant, quelle était l'opinion de Ned Land sur la question du

monstre marin ? Je dois avouer qu'il ne croyait guère à la licorne, et

que, seul à bord, il ne partageait pas la conviction générale. Il

évitait même de traiter ce sujet, sur lequel je crus devoir

l'entreprendre un jour.

Par une magnifique soirée du 30 juillet, c'est-à-dire trois semaines

après notre départ, la frégate se trouvait à la hauteur du cap Blanc, à

trente milles sous le vent des côtes patagonnes. Nous avions dépassé le

tropique du Capricorne, et le détroit de Magellan s'ouvrait à moins de

sept cent milles dans le sud. Avant huit jours, l'_Abraham-Lincoln_

sillonnerait les flots du Pacifique.

Assis sur la dunette, Ned Land et moi, nous causions de choses et

d'autres, regardant cette mystérieuse mer dont les profondeurs sont

restées jusqu'ici inaccessibles aux regards de l'homme. J'amenai tout

naturellement la conversation sur la licorne géante, et j'examinai les

diverses chances de succès ou d'insuccès de notre expédition. Puis,

voyant que Ned me laissait parler sans trop rien dire, je le poussai

plus directement.

« Comment, Ned, lui demandai-je, comment pouvez-vous ne pas être

convaincu de l'existence du cétacé que nous poursuivons ? Avez-vous

donc des raisons particulières de vous montrer si incrédule ? »

Le harponneur me regarda pendant quelques instants avant de répondre,

frappa de sa main son large front par un geste qui lui était habituel,

ferma les yeux comme pour se recueillir, et dit enfin :

« Peut-être bien, monsieur Aronnax.

-- Cependant, Ned, vous, un baleinier de profession, vous qui êtes

familiarisé avec les grands mammifères marins, vous dont l'imagination

doit aisément accepter l'hypothèse de cétacés énormes, vous devriez

être le dernier à douter en de pareilles circonstances !

-- C'est ce qui vous trompe, monsieur le professeur, répondit Ned. Que

le vulgaire croie à des comètes extraordinaires qui traversent

l'espace, ou à l'existence de monstres antédiluviens qui peuplent

l'intérieur du globe, passe encore, mais ni l'astronome, ni le géologue

n'admettent de telles chimères. De même, le baleinier. J'ai poursuivi

beaucoup de cétacés, j'en ai harponné un grand nombre, j'en ai tué

plusieurs, mais si puissants et si bien armés qu'ils fussent, ni leurs

queues, ni leurs défenses n'auraient pu entamer les plaques de tôle

d'un steamer.

-- Cependant, Ned, on cite des bâtiments que la dent du narwal a

traversés de part en part.

-- Des navires en bois, c'est possible, répondit le Canadien, et

encore, je ne les ai jamais vus. Donc, jusqu'à preuve contraire, je nie

que baleines, cachalots ou licornes puissent produire un pareil effet.

-- Écoutez-moi, Ned...

-- Non, monsieur le professeur, non. Tout ce que vous voudrez excepté

cela. Un poulpe gigantesque, peut-être ?...

-- Encore moins, Ned. Le poulpe n'est qu'un mollusque, et ce nom même

indique le peu de consistance de ses chairs. Eût-il cinq cents pieds de

longueur, le poulpe, qui n'appartient point à l'embranchement des

vertébrés, est tout à fait inoffensif pour des navires tels que le

_Scotia_ ou l'_Abraham-Lincoln_. Il faut donc rejeter au rang des

fables les prouesses des Krakens ou autres monstres de cette espèce.

-- Alors, monsieur le naturaliste, reprit Ned Land d'un ton assez

narquois, vous persistez à admettre l'existence d'un énorme cétacé... ?

-- Oui, Ned, je vous le répète avec une conviction qui s'appuie sur la

logique des faits. Je crois à l'existence d'un mammifère, puissamment

organisé, appartenant à l'embranchement des vertébrés, comme les

baleines, les cachalots ou les dauphins, et muni d'une défense cornée

dont la force de pénétration est extrême.

-- Hum ! fit le harponneur, en secouant la tête de l'air d'un homme qui

ne veut pas se laisser convaincre.

-- Remarquez, mon digne Canadien, repris-je, que si un tel animal

existe, s'il habite les profondeurs de l'Océan, s'il fréquente les

couches liquides situées à quelques milles au-dessous de la surface des

eaux, il possède nécessairement un organisme dont la solidité défie

toute comparaison.

Vingt Mille Lieues Sous Les Mers — Part 1 · 第 1 / 16 段