DÉPART DE L'ÎLE D'ELBE.

L'île d'Elbe jouissait de sa félicité présente, des espérances d'une

plus grande félicité future: tout lui souriait, et elle touchait au

veuvage de son bonheur.

Le fatal congrès de Vienne, tandis qu'il faisait la traite des peuples,

avait à l'instigation de l'Angleterre et des agents des Bourbons agité

la question d'envoyer l'empereur Napoléon à Sainte-Hélène, et l'Empereur

n'avait pas tardé à être instruit de cette infamie.

La nouvelle avait transpiré: les Elbois en étaient bouleversés, on

aurait dit qu'ils voulaient de suite marcher à l'ennemi. L'Empereur

paraissait calme, mais ce calme était silencieux, et cela seul prouvait

qu'il n'était qu'apparent.

Enlever l'Empereur de l'île d'Elbe n'était pas une entreprise sans

danger, et la Sainte-Alliance aurait eu peine à y parvenir par la force.

La garde impériale était dévouée, le peuple elbois ne le lui cédait

point: ils formaient un rempart presque indestructible.

L'administrateur général des mines s'était rendu auprès de l'Empereur,

et, avec une profonde émotion, il lui avait demandé si ce qu'on disait

des grandes puissances avait quelque fondement. Sa Majesté lui avait

répondu en l'interrompant: «Elles ne le feront pas. Sainte-Hélène est

trop près des Indes.» Ensuite, prenant cet air des champs de bataille

qui tant de fois avait imposé des lois à la victoire, il avait ajouté:

«Et d'ailleurs, nous pouvons ici nous défendre pendant deux ans.»

À dater de cette époque, la conduite de l'Empereur prit une autre

direction, et en l'observant il était permis de penser que Sa Majesté ne

se croyait plus liée par le traité de Paris qui le reconnaissait

souverain de l'île d'Elbe. Sa Majesté avait raison: en effet, la

Restauration n'exécutait du traité de Paris que les clauses et

conditions qui lui étaient avantageuses, et elle repoussait celles qui

avaient été stipulées en faveur de l'empereur Napoléon.

Ainsi la Restauration refusait de payer les subsides auxquels ce traité

donnait un droit incontestable. Dès lors, l'empereur Napoléon ne pouvait

pas se maintenir dans l'état social que le traité de Paris avait voulu

lui constituer. L'engagement des subsides détruit, tous les engagements

étaient détruits, et dans cette position insoutenable il fallait

nécessairement en revenir au droit du plus fort.

Mais il y avait encore autre chose: la vie de l'Empereur était ou

semblait être sans cesse menacée. C'était en vain que Sa Majesté

affectait de ne pas croire aux tentatives d'assassinat; son incrédulité

ne faisait pas des incrédules.

L'Empereur n'était pas seulement tracassé dans la possession souveraine

de l'île d'Elbe, mais il l'était encore dans ses proches dont on

séquestrait les propriétés, dans ses amis dont on faisait des parias, et

dans ses affections les plus chères dont on punissait les sympathies.

L'Empereur était surtout affligé de ce que la Restauration se prêtait

complaisamment à ce que la France fût traitée comme une colonie

anglaise, russe, autrichienne, prussienne, et dans sa douleur il

répétait: «Il n'y a plus de sang français dans les Bourbons.» Sa Majesté

répétait également: «On me reproche d'avoir abandonné la patrie. On a

peut-être raison.»

Dans cet ensemble de choses graves, il y avait plus de motifs qu'il n'en

était nécessaire pour en appeler à la décision suprême de la nation

française, et c'est à quoi l'Empereur se décida.

L'Empereur ne rompait pas de ban en quittant l'île d'Elbe: il était

souverain, et rien ne limitait les droits de sa souveraineté; il pouvait

faire la paix et la guerre; il pouvait surtout prendre les armes contre

ceux qui tentaient de détruire son existence, et, assassinats à part,

c'était détruire son existence que de refuser l'exécution du traité de

Paris.

En fait, comme en droit, par la non-exécution du traité de Paris, le roi

de France rétablissait l'empereur des Français, et en le rétablissant il

se mettait en état d'hostilité contre lui.

C'était le roi Louis XVIII qui déclarait la guerre à l'empereur

Napoléon. D'un côté était le pouvoir national, de l'autre les

baïonnettes étrangères.

L'empereur Napoléon, convaincu que l'on ne lui payerait pas les subsides

qui étaient une des conditions expresses de son abdication, convaincu

qu'il y avait le projet de le faire assassiner, convaincu qu'à défaut

d'assassinat les grandes puissances poussées par les Anglais et par les

Bourbons voulaient aggraver son sort, et par-dessus tout convaincu que

la France était antipathique à la prétendue Restauration, décida cette

marche immortelle qui, dans quelques jours, le fit passer du trône

elbois au trône français.

* * * * *

Dès que Sa Majesté fut décidée à cette vaste entreprise, elle se fit un

plan de conduite, et, tout en ne paraissant occupée que de se consolider

à l'île d'Elbe, elle préparait ce qui était nécessaire pour faire voile

vers la terre sacrée.

L'Empereur accordait sa confiance à l'administrateur général des mines;

le moment était venu où Sa Majesté devait lui en donner une grande

preuve. Ce fonctionnaire avait été marin: l'Empereur lui adressa

directement et confidentiellement une lettre dans laquelle il le

chargeait de lui faire un rapport «sur les moyens d'organiser une

flottille expéditionnaire». L'administrateur général pouvait être étonné

de ce que Sa Majesté s'adressait plutôt à lui pour cet objet tout

spécial qu'aux officiers de marine qui l'entouraient, et néanmoins il

fit le rapport.

Une «flottille expéditionnaire»! c'était dire: «Je veux partir!»

L'administrateur général des mines le comprit ainsi, et, entraîné par

cette pensée, il mit dans son rapport cette phrase hasardée: «Et si le

ciel enfin plus juste conduisait Votre Majesté à de nouvelles destinées,

sans doute nous débarquerions sur un rivage ami»; phrase que l'Empereur

laissa passer sans faire aucune observation, quoiqu'elle lui fût la

preuve caractérisée que l'administrateur général des mines avait pénétré

le secret du départ. Seulement Sa Majesté lui recommanda un silence

absolu.

Ce premier projet de flottille expéditionnaire resta sans exécution.

On n'avait pas fait cesser les travaux: toutefois, on ne faisait que des

travaux lents, surtout peu coûteux, et qui par leur fracas pouvaient

occuper les regards inexpérimentés de la multitude. Les étrangers

devaient surtout y être trompés.

Ensuite l'Empereur faisait résonner à toutes les oreilles le mot

«économie», et il prêchait d'exemple. Il avait réduit sa table, la table

de la cour, et tout ce qui n'était pas absolument indispensable à son

système de représentation auquel il tenait ou semblait tenir.

Jusque-là les journaux français n'étaient pas répandus dans l'île, l'on

y connaissait tard les nouvelles publiques; mais alors les journaux

circulèrent, on sut régulièrement ce qui se passait sur le continent.

L'Empereur parlait sans gêne de la situation de la France, des fautes

que faisait la Restauration, de l'abaissement auquel on réduisait la

nation française. Il s'indignait surtout de ce que Louis XVIII avait

reconnu tenir sa couronne d'un prince anglais. Sa Majesté Impériale

connaissait bien le caractère personnel de tous les princes de la

branche aînée des Bourbons, l'esprit sans coeur de Louis XVIII, le coeur

sans esprit du comte d'Artois, la bonhomie inoffensive du duc

d'Angoulême et les emportements soldatesques du duc de Berry. Elle

connaissait aussi la branche cadette...

Toutes les prédictions de l'Empereur se sont accomplies.

L'empereur Napoléon ne parlait des Bourbons que d'une manière digne.

Jamais une parole déplacée n'échappait à son langage le plus animé.

Pourtant il connaissait tous les propos désordonnés que l'on se

permettait aux Tuileries.

Un sot se présenta à Porto-Ferrajo, et ce sot portait à sa boutonnière

un _lys_ qu'il paraissait afficher avec une ostentation insultante.

L'inconvenance provocatrice était au moins grossière. Ce chevalier du

lys fut bientôt appelé au champ d'honneur: il paraîtrait que sa bravoure

n'était pas égale à son étourderie,--on le disait du moins. L'Empereur

interposa son autorité pour qu'on ne tirât pas l'épée. Sa Majesté blâma

les susceptibilités qui s'étaient trop facilement irritées. Cependant,

le malencontreux porteur du lys dut partir.

L'Empereur dit à l'occasion de ce petit événement: «La France de la

Restauration est à la France de l'Empire ce que le Lys est à la croix de

la Légion d'honneur.» Et cette comparaison fit une grande impression.

Alors la croix de la Légion d'honneur était encore vierge de ces

distributions honteuses et multipliées qui l'ont ensuite jetée sur des

poitrines où elle n'aurait jamais dû se trouver.

Les correspondances particulières occupaient aussi l'esprit de

l'Empereur: il témoignait le désir qu'on lui communiquât ce qu'il y

avait de relatif aux affaires du temps. Quelquefois il y trouvait des

paroles de blâme; alors il discutait pour se défendre. Mais la

correspondance générale lui garantissait les sympathies et les voeux de

la France pour son retour. Les lettres aux grognards faisaient souvent

rire beaucoup de monde, et c'étaient ces lettres dont Sa Majesté se

plaisait à commenter le langage.

Les bâtiments de transport attachés aux mines de Rio étaient aussi un

grand moyen de relation intime avec le continent italien, et par

l'intermédiaire de l'administrateur général, l'Empereur en profitait.

Les mines elboises fournissaient le minerai à toutes les usines qui

fabriquent le fer dans les États napolitains, dans la Romagne, dans la

Toscane, dans la Ligurie, et des bâtiments riais étaient sans cesse à

Naples, à Civita-Vecchia, à Livourne, à Gênes, ainsi que dans les ports

intermédiaires entre ces villes maritimes.

Le pavillon elbois était un objet d'extrême curiosité pour tous les

peuples. Partout l'on accourait pour le voir, pour parler à des gens qui

avaient pu approcher l'Empereur. Les capitaines de navires avaient ordre

de tout observer.

Lucien Bonaparte était propriétaire de grands fourneaux. Les capitaines

riais rendaient compte que c'était chez lui où l'on trouvait les ennemis

les plus implacables de l'empereur Napoléon. Lucien Bonaparte!...

républicain démocrate en France, prince despote à Canino, et qui, tour à

tour législateur, ministre, ambassadeur, poète, historien, ne put

jamais, malgré l'influence de son nom, s'élever en rien au-dessus des

médiocrités de son époque.

L'empereur Napoléon serait mort sur le trône s'il n'avait pas eu des

frères et des soeurs... Cependant, nous faisons une honorable exception

en faveur de la princesse Pauline. Le dévouement de cette princesse fut

toujours exemplaire. Nous en disons autant de Madame Mère; elle se

montra digne de son auguste fils.

La princesse Pauline avait opéré un rapprochement entre l'empereur

Napoléon et le roi Murat. Il paraîtrait que de ce rapprochement était

résulté un traité d'alliance offensive et défensive d'après lequel l'île

d'Elbe était cédée aux Deux-Siciles. Nous avons été possesseur d'une

lettre du roi de Naples écrite de sa main, dans laquelle ce prince

rapportait les clauses et conditions de cette cession.

Les agents allaient et venaient de Porto-Ferrajo à Naples. L'Empereur

jetait un voile sur les négociations: le voile était transparent.

L'administrateur général des mines avait été deux fois envoyé en

Toscane. Ensuite l'Empereur lui avait dit de se «préparer à faire le

voyage de Vienne».

Le brick _l'Inconstant_ et l'aviso _l'Étoile_ étaient presque toujours à

la voile.

N'oublions pas que l'Empereur avait précédemment chargé l'administrateur

général des mines de lui faire un rapport sur l'organisation d'une

flottille expéditionnaire, que ce projet n'avait pas eu de suites. Mais

tout ce que l'Empereur faisait depuis lors se rattachait plus ou moins à

la pensée qui avait voulu préparer les bâtiments légers pour exécuter ce

qu'on appela vulgairement un coup de main.

L'administrateur général des mines était prêt à partir dès qu'il lui

serait ordonné de se rendre en Autriche, quand l'Empereur, se confiant

entièrement à lui, lui dit qu'il était question d'un tout autre voyage,

et, sans réticence, il lui demanda s'il ne serait pas possible d'avoir

constamment en disponibilité quatre bâtiments riais dont on pourrait se

servir à tout moment. L'administrateur général répondit que «oui». Après

avoir beaucoup étudié, beaucoup médité, rien n'a pu nous donner le

moindre indice que, pour les préparatifs matériels de son retour en

France, l'Empereur se fût adressé à toute autre personne qu'à

l'administrateur général des mines: distinction honorable dont il est

permis de se glorifier à tout jamais!

Et tandis que les instructions données par l'Empereur étaient

religieusement exécutées, que Sa Majesté touchait au grand événement qui

devait étonner le monde, une visite extraordinaire vint pendant quelques

moments jeter la confusion dans Porto-Ferrajo.

L'Empereur était depuis deux jours à Marciana. Sa Majesté avait pris peu

de suite.

Un bâtiment arriva à Porto-Ferrajo après le soleil couché, et, contre

l'usage, il fut admis à libre pratique. Ce bâtiment avait à bord une

dame polonaise, mère d'un enfant de l'Empereur, et cette dame débarqua

aussitôt. La dame polonaise portait dans ses bras un enfant charmant, et

cet enfant, costumé comme le roi de Rome, répétait facilement les

paroles que déjà l'opinion avait attribuées au roi de Rome. Bientôt,

pour la garde impériale comme pour les habitants de l'île d'Elbe, la

mère et l'enfant furent l'impératrice Marie-Louise et le roi de Rome.

Personne ne doutait de cela, pas même les personnes qui avaient vécu aux

Tuileries.

Le nouvel hôte voulut sur-le-champ se rendre auprès de l'Empereur, il

partit de suite. Cette dame avait facilement deviné l'erreur dont elle

était l'objet; elle ne se prêtait pas directement à la nourrir, elle ne

faisait rien pour la détruire. Ainsi, elle ne disait pas qu'elle était

l'Impératrice, mais, après avoir dit «le fils de l'Empereur», elle

ajoutait «mon fils», et il n'en fallait pas davantage pour faire croire

que l'Empereur avait retrouvé sa compagne. La chose était d'autant plus

probable que maintes et maintes fois l'on avait annoncé l'arrivée

prochaine de Marie-Louise.

La dame polonaise resta trente-six heures avec l'Empereur: pendant ce

temps l'Empereur ne voulut recevoir personne, et l'isolement fut absolu.

Mais après trente-six heures la dame alla s'embarquer à Longone pour

retourner sur le continent, et elle partit par un coup de vent tel que

les marins craignaient avec raison qu'il n'y eût danger imminent pour

elle. Elle ne voulut écouter aucune représentation: l'Empereur envoya un

officier d'ordonnance pour faire retarder le départ de l'intrépide

voyageuse; elle était en pleine mer. On fut dans l'anxiété jusqu'à ce

que l'on eut appris son arrivée à bon port.

La beauté de la dame polonaise était allée droit au coeur du colonel

Campbell: l'envoyé anglais soupirait et faisait assidûment parler ses

soupirs. Ce fait n'est pas aussi futile qu'on pourrait d'abord le

penser: il eut beaucoup d'influence sur le relâchement de la

surveillance britannique. Nous croyons que l'Empereur lui avait donné

une place dans sa combinaison.

À peu près à la même époque, plus tard cependant, l'Empereur eut

également la visite de M. Fleury de Chaboulon, qui dans le temps avait

été attaché au secrétariat impérial et que Sa Majesté revit avec

intérêt. On a cru que M. Fleury de Chaboulon avait décidé le départ de

l'île d'Elbe: on s'est trompé, beaucoup trompé. Cet ancien employé

impérial était parti de Paris au commencement de novembre, il arrivait à

Porto-Ferrajo vers la fin de février: c'était près de quatre mois qu'il

avait mis en route. Quatre mois, dans un temps de fièvre politique,

quand chaque jour les hommes et les choses recevaient de nouvelles

impulsions, équivalaient à quatre siècles, et lorsqu'il aborda

l'Empereur, M. Fleury de Chaboulon ne pouvait lui apprendre que des

vieilleries, il ne savait rien de ce qui se passait alors en France.

L'Empereur était bien mieux instruit que lui. M. Fleury de Chaboulon a

écrit longuement à cet égard: ce n'est ici ni le temps ni le lieu de

commenter un ouvrage que l'Empereur a blâmé. Peut-être que M. Fleury de

Chaboulon ne fut pas le maître de dire toute la vérité; il l'aurait dite

plus tard, nous en sommes convaincu. Mais nous devons assurer que

lorsque M. Fleury de Chaboulon arriva à Porto-Ferrajo, l'expédition

était prête, et que ce n'est pas lui qui fit hâter la mise en mer.

L'Empereur fit partir M. Fleury de Chaboulon pour Naples: un bâtiment

riais fut mis à sa disposition.

Le même jour, Sa Majesté envoyait M. J... en France. M. J... était

Corse, mais infiniment moins que ne le sont ordinairement ses

compatriotes; il n'arriva à Paris qu'après l'Empereur, et il était

permis de penser que son retard avait été volontaire.

L'heure du départ allait sonner... Et l'Empereur venait d'assigner un

terrain inculte à chaque compagnie de la garde pour que la compagnie le

cultivât, l'embellît et lui donnât son nom! Et les grognards

rivalisaient de zèle, de goût, allant partout quêter des arbres et des

fleurs qu'on se plaisait à leur prodiguer, faisaient des merveilles que

Le Nôtre n'aurait pas désavouées! Et les Elbois qui se pâmaient d'aise

en voyant les miracles des soldats agriculteurs! Et la princesse Pauline

qui allait encourager et récompenser les braves! Les terrains étaient

contigus; leur ensemble devait former un parterre impérial.

Les bâtiments riais destinés à faire partie de l'expédition étaient à

Longone où ils chargeaient des munitions et des approvisionnements de

guerre, et l'administrateur général des mines avait reçu l'ordre de les

faire rentrer à Porto-Ferrajo. Mais au moment où ces bâtiments sortaient

du port, la frégate anglaise, sur laquelle était le colonel Campbell,

débouchait à l'est du canal de Piombino, ayant le cap sur le mont

Argental, et l'Empereur instruit de ce contretemps prescrivait à

l'administrateur général des mines de faire retourner les bâtiments

riais à Longone, ce qui n'était plus possible sans s'exposer aux

soupçons de l'Argus britannique. L'administrateur prit un autre parti:

il écrivit au colonel Campbell «pour l'inviter à un grand dîner qu'il

devait donner la semaine suivante». Une embarcation fut dépêchée pour

porter l'invitation confiée à un employé intelligent; le colonel demanda

où allaient les bâtiments qui étaient à la voile. L'administrateur avait

prévu cette demande: l'employé répondit que ces bâtiments allaient

charger du minerai pour la Romagne. Plus ne fut dit, la frégate anglaise

continua sa route, les bâtiments riais suivirent la leur.

La frégate anglaise ne pouvait pas empêcher le départ si elle venait

mouiller sur la rade de Porto-Ferrajo (car alors on l'aurait

certainement faite prisonnière), mais elle pouvait attendre en pleine

mer, et, dans ce cas, malgré que tout le monde fût bien décidé à se

sacrifier, l'expédition n'était pas de force à surmonter un pareil

obstacle. De toutes les manières possibles, c'eût été une perturbation

effroyable, et le sang aurait coulé en abondance.

Le 25 février, l'ordre fut donné de réunir par compagnie les effets de

campement, et, cet ordre ayant été mal compris, les effets de campement

furent portés à la caserne. Cette disposition ne troubla pas la qui

étude des esprits qui comptaient sur un long repos. Les soldats

croyaient que l'Empereur voulait seulement les arracher à l'oisiveté,

les faire «trotter» dans l'île; on le croyait comme eux. Cependant l'on

était désireux de savoir ce qui allait se passer.

Mais qui dira la journée qui va suivre? Quelle plume assez éloquente en

reproduira les émotions? Ah! nous, témoin de ce qui s'est passé; nous,

honoré de la confiance de l'Empereur, initié dans ses projets; nous, qui

sur les lieux avons éprouvé tous les sentiments qu'un si grand événement

inspirait, après vingt années, nous osons à peine prendre le crayon pour

en esquisser le souvenir! Et nous sommes peut-être le seul qui puisse en

parler avec certitude.

C'était un dimanche, le 26 février. Le soleil s'était levé pur;

l'horizon était étendu, le ciel était sans nuage; la brise,

prématurément printanière, portait dans la cité le parfum suave des

plantes odoriférantes dont le sol de l'île d'Elbe abonde: tout annonçait

un beau jour. On avait quitté le foyer avant l'heure ordinaire, on se

rapprochait plus facilement, on s'affectionnait davantage. C'était ce

certain je ne sais quoi qu'il est impossible de définir.

Toutes les personnes qui avaient le droit d'assister au lever de

l'Empereur s'y étaient rendues, et il y en avait même de celles que rien

n'autorisait à s'y trouver. L'étiquette subissait aussi l'influence du

moment.

L'Empereur parut: on aurait cru qu'on le voyait pour la première fois.

Sa Majesté avait beaucoup veillé; ses traits se ressentaient de la

fatigue. Son air était grave, mais calme, et sa parole, émue, allait à

l'âme. D'abord, l'Empereur, suivant son usage dans ces sortes de

cérémonies, commença par des questions oiseuses, et tout à coup, se

laissant aller à l'émotion qui le maîtrisait, il annonça son départ. Ce

n'était pas la foudre qui venait de tomber; mais on avait cru

l'entendre, et la stupeur était profonde. L'Empereur rentra dans son

cabinet; l'assemblée se sépara; aussitôt le cri général fut: «L'Empereur

s'en va!» Mais où allait-il, cet Empereur? C'est ce que Sa Majesté avait

laissé couvert d'un voile mystérieux. Et chacun de faire son plan:

l'extravagance avait un air de raison, la raison ressemblait à de

l'extravagance. Une armée de 673 hommes marchant à la rencontre de

toutes les armées de l'Europe! Toutefois, l'opinion n'était pas

inquiète. La garde impériale faisait éclater sa joie. Une foule d'Elbois

se décidaient à suivre l'homme du destin.

Porto-Ferrajo offrait alors un coup d'oeil dont l'imagination la plus

ardente ne pourrait pas même se faire une idée.

L'Empereur nomma un gouverneur général de l'île d'Elbe. L'élu était

Porto-Ferrajais, étranger à l'art militaire, et peu au niveau de la

tâche qui lui était imposée. Précédemment il n'avait pas pu parvenir à

se faire confirmer dans la sous-préfecture de l'île qu'il avait

administrée par intérim. Mais c'était le plus influent des Elbois, et il

commandait la garde nationale. C'est ce qui avait déterminé la décision

de Sa Majesté.

Sa Majesté nomma aussi une junte gouvernementale pour l'île de Corse.

Cette junte dut partir en même temps que l'expédition impériale. Les

membres qui la composaient étaient tous Corses.

Les adieux commencèrent. Tous les compagnons de l'Empereur allèrent

prendre congé de Madame Mère et de la princesse Pauline. Madame Mère

était parfaite de noble résignation.

Les plus rudes moustaches ne pouvaient point retenir leurs larmes en

entendant les touchantes recommandations que la princesse Pauline leur

adressait en faveur de son auguste frère. Il n'y a qu'une soeur bien

aimante et bien-aimée qui puisse parler ainsi: nous aurons à citer une

foule de paroles remarquables.

Le mouvement était général.

L'embarquement des troupes, des armes, des chevaux, des munitions, des

approvisionnements, tout se faisait en même temps avec rapidité, et

l'obéissance prévenait le commandement. Mais à mesure que les heures

avançaient, Porto-Ferrajo prenait une teinte douloureuse, et c'est

facile à concevoir. L'Empereur allait partir, les jeunes gens des

meilleures familles s'embarquaient avec lui.... Les pères, les mères,

les parent, les amis! Il y avait une part pour chacun dans la séparation

qui allait s'opérer. Toutes les émotions du coeur et tous les sentiments

de l'âme étaient en présence; on lisait sur toutes les figures, dans

tous les yeux; le stoïcisme était impossible, les natures les plus

froides se laissaient aller à une sensibilité d'imitation. On ne

pleurait pas; on ne riait pas.... Ce n'était ni de la peine ni du

plaisir, ni de la joie ni de la douleur, ni de la crainte ni de

l'espérance; c'était cette disposition inexplicable de l'esprit qui fait

aller au-devant de toutes les impressions, qui donne un empire absolu à

chaque impression.

Les rues étaient encombrées. Chaque voyageur partant qui fendait la

foule pour se rendre à son poste était moralement brisé par les

embrassements, par les adieux, et ces scènes étaient incessantes.

C'est en cet état de choses que l'empereur Napoléon quitta la demeure

impériale pour se rendre à bord du brick _l'Inconstant_.

Il était sept heures du soir: toutes les maisons étaient éclairées; on

ne se doutait pas qu'il faisait nuit. L'Empereur monta en calèche

découverte; le grand maréchal était à côté de lui. Sa Majesté se dirigea

vers le port où le canot impérial des marins de la garde l'attendait. À

l'approche de l'Empereur, tout le monde se découvrit, et comme si l'on

s'était entendu à cet égard, la population resta un moment silencieuse.

Il semblait qu'elle venait d'être frappée de stupéfaction. Mais bientôt

une voix fit entendre le mot d'«adieu», et toutes les voix répétèrent:

«Adieu»; mais une mère pleura et toutes les mères pleurèrent; et le

charme qui avait enchaîné la parole fut rompu, et tout le monde parla à

Napoléon. «Sire, mon fils vous accompagne.--Sire, les Elbois sont vos

enfants.--Ne nous oubliez pas.--Ici, tout le monde vous aime.--Sire,

nous serons toujours prêts à verser notre sang pour vous.--Sire, que le

ciel vous accompagne!» Alors l'Empereur était peuple; il comprenait le

peuple, et son langage faisait vibrer son coeur. Personne n'était plus

touché que lui.

La voiture atteignit lentement à l'embarcadère. Les autorités y étaient

réunies depuis longtemps; le maire de Porto-Ferrajo voulut haranguer

l'Empereur; les sanglots l'empêchèrent de prononcer un seul mot; alors

les sanglots furent universels. Sa Majesté était troublée; cependant

elle dit: «Bons Elbois, adieu! je vous confie ma mère et ma soeur...

Adieu, mes amis, vous êtes les braves de la Toscane!» Et faisant un

effort sur elle-même, elle se jeta presque machinalement dans le canot.

Toutes les embarcations du pays suivirent jusqu'au brick. Le brick

appareilla immédiatement; la flottille était déjà sous voile. C'est

ainsi que finit le règne impérial de l'île d'Elbe.

Le pinceau historique de M. Baume vient de reproduire d'une manière fort

remarquable la scène imposante du départ de l'île d'Elbe, et nous en

félicitons bien sincèrement cet artiste.

_Un compagnon d'infortune de l'empereur Napoléon._

Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe · 第 118 / 120 题