L'OPINION PUBLIQUE.

Après ces lettres graves il en arriva une autre adressée à un grenadier

de la garde, et qui, malgré son langage un peu burlesque, disait

cependant des choses d'une haute gravité. Cette lettre portait le timbre

de Verdun. C'était une mère qui répondait à son fils. Je copie

littéralement:

«Je t'aimons ben plus, depuis que je te savons auprès de not' fidèle

empereur. C'est comme ça que les honnêtes gens font. Je te croyons bien

qu'on vient des quatre coins du monde pour le voir, car ici l'on est

venu des quatre coins de la ville pour lire ta lettre, et qu'un chacun

disiont que t'es un homme d'honneur. Les Bourbons ne sont pas au bout et

nous n'aimons pas ces messieurs. Le Marmont a été tué en duel par un des

nôtres, et la France l'a divorcé. Je n'avons rien à t'apprendre, sinon

que je prions Dieu et que je faisons prier ta soeur pour l'Empereur et

Roi.»

Cette lettre fut lue et relue dans les casernes et hors des casernes:

elle eut les honneurs de la renommée. L'Empereur voulut la connaître; il

la fit demander. Lorsqu'on la lui présenta, il était dans son parterre,

et plusieurs personnes l'entouraient. Le brave capitaine Raoul lut à

haute voix, l'Empereur le fit répéter, tout le monde riait. L'Empereur

était le seul qui ne riait pas. Lorsque la seconde lecture fut terminée,

l'Empereur prit la parole et dit: «Cette lettre n'est pas risible,

quoiqu'elle ne soit pas écrite en style d'accadémie (sic), et elle m'en

apprend plus que les journaux.»

Puis l'Empereur fit appeler le grognard, il le reçut avec affection, et,

en lui donnant quelques napoléons, il lui adressa ces paroles: «Tu diras

à ta mère que je la remercie de ses bons sentiments pour moi.»

Je ne crois pas que l'Empereur ait jamais appelé un soldat sans lui

donner quelque chose; il avait souvent la main à la poche, et sa poche

était toujours en mesure de parer à l'imprévu. Néanmoins il n'en

appelait pas souvent, sans doute pour ne pas les habituer à compter trop

facilement sur sa bourse; il voulait que le soldat pût être fier du

motif qui l'avait fait appeler. Ordinairement ce que l'Empereur donnait

à l'un devenait à table le partage de tous.

Presque immédiatement après le grognard de la lettre de Verdun,

l'Empereur put se procurer quelques nouveaux moments de jouissance en

parlant à un autre grognard.

J'ai dit que sur la porte de mer il y avait une grande terrasse qui

avait servi à la garde impériale pour donner son banquet. J'ai dit aussi

que, pour l'agrément de ma famille, le général Drouot, du consentement

de l'Empereur, m'avait permis d'ouvrir une porte qui donnait sur le

chemin de ronde, et que je pouvais ainsi faire à volonté le tour des

remparts. Nous faisions ordinairement notre promenade de la soirée sur

la terrasse de la porte de mer. Il y avait à cette porte un poste de la

garde sur lequel nous planions et dont nous pouvions entendre toutes les

conversations: je ne m'en faisais pas faute. Rien n'était plus

divertissant que les récits de ces braves; ils faisaient une géographie

à leur convenance, mais ils s'égaraient beaucoup moins lorsqu'ils

parlaient stratégie. Plus d'une fois ils disaient d'excellentes choses;

ils jugeaient parfaitement les généraux. Leurs biographies auraient été

de fort bons matériaux pour l'histoire militaire de l'Empire. Tous

voulaient que l'action principale des affaires auxquelles ils avaient

pris part se fût passée sur le point où ils se trouvaient. Dès qu'il y

avait controverse, un brouhaha assourdissant commençait, et de ces

débats de corps de garde s'échappaient des étincelles de vérité que l'on

aurait peut-être cherchées en vain dans les discussions des régions

sociales les plus élevées. C'était plus particulièrement un caporal

marseillais qui pérorait; lorsqu'il était de garde, je me passais du

théâtre et je n'y perdais pas. Un jour il parla du retour en France:

c'était la première fois que j'entendais manifester une opinion à cet

égard. Je fus fort étonné: j'écoutai avec une grande attention. Il y

avait vingt projets en délibération, mais il n'y en avait aucun pour

traverser la Provence. La Provence était un pays de répulsion pour la

garde, même de la part des Provençaux qui en faisaient partie. C'est que

le souvenir des dangers qui avaient menacé l'Empereur faisait encore

palpiter tous les coeurs. Le caporal marseillais tenait le haut bout, il

avait une réponse prête pour chaque objection. Enfin, il l'emporta.

Voici son plan:

«L'Empereur fait courir le bruit qu'il veut reprendre l'Égypte. Ceux qui

sont aux Tuileries sont contents de notre éloignement; ils en rient:

c'est bon. On donne le signal du départ; nous mettons à la voile: c'est

bon. L'Empereur ne s'est pas endormi; tout est préparé pour nous

recevoir, pour nous seconder: c'est bon. Nous nous ravitaillons à Malte,

nous y prenons des galères si nous en avons besoin: c'est bon. Nous

débarquons sur les bords du Danube, un peu plus haut ou un peu plus bas:

c'est bon. Constantinople est dans le secret, il ferme les yeux, on

dirait qu'il ne voit pas, qu'il ne sait rien: c'est bon. Alors nous

marchons en avant, drapeau déployé, en colonne serrée: c'est bon. Les

Grecs viennent nous joindre, les Moldaves et les Serviens aussi: c'est

bon. Nous prenons Belgrade s'il le faut, nous nous y reposons: c'est

bon. Les Hongrois nous attendaient pour s'insurger contre les

Autrichiens; ils se sont insurgés, ils marchent sous nos drapeaux, car

les Hongrois et les Autrichiens, c'est comme l'eau et le feu: c'est bon.

Notre armée a grossi, nous remontons le Danube: c'est bon. Mais ce n'est

pas tout. Une armée polonaise s'est mise en route de Varsovie, pour

venir à notre rencontre; cette armée est la soeur de notre armée, vous

savez, et au signal, nous nous trouvons ensemble sous les murs de

Vienne: c'est bon. Vienne est cernée: elle met le pouce, et voilà

qu'elle est encore à nous: c'est bon. De la capitale de l'Autriche à

notre capitale nous connaissons la route et nous la faisons les yeux

bandés: c'est bon. Nous voilà de retour à Paris, ceux des Tuileries ont

filé, et les Parisiens crient: «Vive l'Empereur!» C'est bon!»

Je pris tant de plaisir à entendre ce caporal que je l'aurais écouté

toute la nuit. J'écrivis de suite le résumé de ce qu'il avait dit, et le

lendemain bon matin, je portai ce résumé à l'Empereur.

L'Empereur le lut avec avidité. Lorsqu'il eut fini de le lire, il

s'écria: «C'est bon!» et, m'adressant la parole, il me remercia de cette

communication et il me dit: «Il n'y a vraiment que des soldats français

capables d'une telle imagination.» Il ajouta: «Je devine l'auteur de ce

plan. C'est un Provençal qu'on appelle _le lettré_. Je l'enverrai

chercher.» Je parlai à l'Empereur de mes jouissances de la Porte de

terre. Il me fit longuement répéter tout ce que j'avais retenu: cela ne

m'étonna pas. Ce langage libre de camarade à camarade l'initiait à la

pensée de ses braves, et il savait à quoi s'en tenir sur leur compte. Il

fit venir le caporal marseillais. Ce Carnot improvisé faisait tinter

l'intérieur de son gousset en sortant de chez l'Empereur. Le général

Drouot m'assura que cette petite anecdote avait extrêmement amusé

l'Empereur. Quelques jours après, l'Empereur, en dînant, parla beaucoup

de ce plan, et il n'en oublia pas un seul mot.

Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe · 第 116 / 120 题