J'avais reçu trois lettres qui, sans être d'une haute importance,
avaient chacune un caractère remarquable et fort piquant pour la
position dans laquelle je me trouvais. Le général Drouot était chez moi
lorsqu'on me remit mon courrier. Je n'avais rien de mystérieux dans ma
conduite; je lus devant le général Drouot.
La première de ces lettres était une réponse affectueuse du maréchal
Masséna. Elle ne contenait qu'une chose qui pût prêter à des
commentaires; le maréchal Masséna me disait: «Vous êtes heureux de
pouvoir vivre tranquille.»
La seconde était une lettre de patriotisme et d'amitié écrite par
Cambon, le républicain le plus pur de la _Convention nationale_.
La troisième était anonyme. Encore brouillé avec l'Empereur, j'avais
écrit au général Dalesme pour lui confier mes sujets de plainte, et ma
lettre était déjà vieille. Je n'en attendais plus de réponse, cependant
j'en reçus une; elle était timbrée de Paris et faite par un employé de
la police générale. J'avais parlé allégoriquement à mon ami, je lui
avais dit «que le berger ne ménageait pas les vieux moutons, et que les
vieux moutons finiraient par quitter le troupeau». Ma fiction n'était
pas bien difficile à deviner. M. l'employé de la police me donnait des
leçons: c'était un impérial de bon aloi; il m'engageait dans mon propre
intérêt à ne plus me plaindre du héros, et surtout à ne plus confier mes
plaintes à la poste. La mercuriale partait du cabinet même du préfet de
police; ce qui prouvait que l'Empereur avait encore des partisans zélés
dans cet antre de Cacus.
Le général Drouot avait parlé de mon courrier à l'Empereur. L'Empereur
me demanda si je voulais le lui communiquer, et je fus de suite le lui
chercher.
L'Empereur allait donc savoir comme quoi je l'avais accusé, mais il y
aurait eu de la lâcheté à me désavouer; et avec la lettre de la police,
je pris copie de la mienne au général Dalesme. Je trouvai le général
Drouot qui venait m'engager à ne pas mettre de côté la lettre anonyme,
et je fus bien aise d'avoir prévenu son conseil.
J'arrivai chez l'Empereur, mon courrier à la main, et l'Empereur prit
d'abord la lettre du maréchal Masséna. Cette lettre avait été
décachetée: je le fis observer à l'Empereur, cela ne l'étonna pas; je
crus et je crois encore qu'il l'avait lue avant moi. Toutefois, il
l'examina avec beaucoup d'attention; après l'avoir bien examinée, il me
la rendit en me disant: «Le prince d'Essling n'est pas content, en voilà
la preuve», et il m'indiqua du doigt le point d'admiration qui
couronnait ces paroles: «Vous êtes heureux de pouvoir vivre tranquille!»
J'avoue que je n'avais pas eu la pénétration de l'Empereur. L'Empereur
me parla beaucoup du maréchal Masséna: aucun mot ne lui échappa à
l'égard de leur brouillerie. J'ai retenu ces paroles qu'il prononça
d'effusion: «Rien n'est plus martial que sa figure dans un moment de
danger.»
La lettre de Cambon me parut frapper l'Empereur. Il la parcourut d'abord
avec rapidité, puis il la lut en la méditant. Cambon s'épanchait dans le
sein de l'amitié: il parlait avec son âme de feu. Ses opinions
politiques étaient diamétralement opposées au système impérial.
Toutefois, il n'insultait pas à la grande chute de l'Empereur, loin de
là: «Il professait beaucoup de respect pour cette immense infortune.» Ce
sont ses paroles. Mais après le sentiment venait le pays: Cambon me
disait que «l'Empereur ne serait pas tombé s'il avait eu autant d'amour
pour la liberté qu'il en avait eu pour la patrie...; que l'Empereur
s'était fait une fausse patrie, une patrie de grandeur monarchique au
lieu de se faire une patrie de grandeur plébéienne; que maintenant il
devait bien se repentir d'avoir échangé son faisceau pour un sceptre,
qu'il était bien plus grand comme consul que comme empereur». Mais dans
cette noble expansion rien ne portait l'empreinte de l'amertume; Cambon
me disait: «Je ne suis pas fâché que tu sois auprès de lui, parce que je
suis sûr que tu seras toujours toi.» Ensuite, il tombait sur les
Bourbons: «Nous les avions expulsés de notre pays de France; maintenant
ils s'expulsent eux-mêmes du coeur des Français. Ce sont des esclaves de
l'Angleterre, ils n'ont de vie que par et pour l'Angleterre. Cela ne
peut pas durer.»
Je ne cite de cette lettre, type épuré de civisme, que les choses qui
peuvent le plus exciter l'attention de mes lecteurs. En ce qui le
concernait, l'Empereur se borna à m'observer que «Cambon pouvait avoir
raison de son point de vue particulier, mais non pas du point de vue
général, et que, d'ailleurs, celui qui tenait la queue de la poêle était
toujours le plus embarrassé». Je dis à l'Empereur qu'il me semblait, au
contraire, que Cambon ne parlait qu'en principe: il me laissa dire sans
me répondre. Lorsqu'il en fut aux Bourbons, l'Empereur trouva que Cambon
était plein de pénétration, que c'était un homme d'expérience qui avait
mis la main à la pâte et dont les paroles devaient être prises en grande
considération. Le _Cela ne peut pas durer_ lui parut une prophétie. Il
trouva que je devais être fier d'avoir un tel ami.
Puis l'Empereur me dit à propos de Cambon: «Avant d'appeler Gaudin au
ministère des finances, je l'avais consulté et je lui avais confié mes
idées financières. Je fus fort étonné lorsque Gaudin m'assura que Cambon
était l'homme qui convenait le plus à mes projets. Je croyais à la
loyauté de Gaudin; je le chargeai d'écrire à Cambon. Il écrivit, Cambon
lui répondit: «_Ton patron ne veut qu'un commis, je ne puis pas lui
convenir_.» Ce qui n'était pas fort poli.» L'Empereur fut ébahi lorsque
je lui appris que c'était Cambacérès et non pas Gaudin qui avait écrit à
Cambon, que Cambon lui avait répondu: «Les finances de l'État marchent
forcément selon les principes du chef de l'État, les principes du chef
de l'État ne sont pas les miens. Nous ne serions pas plus d'accord en
finances qu'en politique. Merci donc de ton souvenir et de ta bonne
opinion.» D'ailleurs, Cambacérès n'avait pas offert positivement le
ministère. Il paraît qu'on n'avait pas tout dit au premier consul.
Cambon aimait beaucoup Gaudin, il aurait peut-être suivi les conseils
que Gaudin lui aurait donnés; c'étaient deux hommes faits pour s'estimer
réciproquement: Cambon avait été la pureté des finances de la
République, Gaudin fut la pureté des finances de l'Empire. Tous deux ont
bien mérité de la nation française.
Venait la réponse de la police: je priai l'Empereur de lire d'abord ma
lettre que je lui remis; il me sut gré de cela et il me rendit la lettre
qui n'était qu'une copie sans même l'avoir regardée. Il ne me dit pas un
seul mot de mes plaintes. Il pensa comme moi que cette réponse sortait
du cabinet du préfet de police. Il prononça ces mots avec une espèce
d'énergie de conviction: «J'ai des partisans partout où il y a des gens
de bien. Car j'ai toujours été leur protecteur.»
Je puis me tromper,--mais si je me trompe, je ne me trompe guère,--et
d'ailleurs mon opinion toute personnelle ne peut en aucune manière faire
le moindre mal à qui que ce puisse être: c'est du _Cela ne peut pas
durer_ de Cambon, que s'échappe la première pensée du départ de l'île
d'Elbe.