MARINE MILITAIRE.

L'Empereur songea à organiser sa marine militaire. Il n'avait pas

pourtant beaucoup de confiance en elle, et il s'en serait passé s'il lui

avait été possible de s'en passer, mais des bâtiments de guerre lui

étaient indispensables.

Le brick _l'Inconstant_ était un très bon navire, très bien gréé et très

bien armé; il portait en batterie dix-huit caronades de dix-huit. Il

fallait chercher des hommes pour former son équipage. Rio ainsi que

Marciana, les deux pays maritimes de l'île, n'en fournirent point, et

l'on dut aller recruter à Capraja ou à Gênes. On eut peine à se procurer

le nombre de matelots nécessaires même pour un faible armement.

L'_Inconstant_ n'eut jamais un équipage au complet: c'était un triste

équipage.

L'enseigne de vaisseau Taillade, que l'Empereur avait fait lieutenant de

vaisseau en lui donnant le commandement de l'_Inconstant_, navire amiral

de la marine impériale de l'île d'Elbe, ressemblait assez à l'équipage

du bâtiment qu'il montait: il n'y avait pas en lui l'étoffe d'un bon

marin. Il parlait bien science navale lorsqu'il était à terre ou

lorsqu'il naviguait vent arrière, bonnettes haut et bas, et les flots à

peine agités. Mais lorsqu'il y avait tempête, le commandant Taillade

abandonnait le commandement à ses subordonnés, et allait dans sa cabine

attendre le retour du beau temps. Le commandant Taillade était loin de

ressembler à un loup de mer. Ajoutons un vice que ses camarades lui

reprochaient sans cesse: le commandant Taillade ne songeait qu'à lui;

dans l'excès d'un égoïsme de tous les temps et de toutes les

circonstances, il ne comprenait bien que le moi. L'Empereur ne fut

jamais content du service de cet officier, mais il fallait avoir dix

torts pour que l'Empereur se décidât à en punir un seul, et il garda le

commandant Taillade jusqu'au bout.

L'Empereur avait accueilli avec empressement un aspirant de première

classe qui, parti de Toulon où il avait refusé de donner son adhésion au

gouvernement de la Restauration, venait lui offrir son épée et le nomma

enseigne. Puis il le plaça en second à bord de l'_Inconstant_. On

l'appelait Sarri: il était Corse; l'aspirant Sarri, devenu enseigne

second sur le brick amiral, était un élève de l'École militaire de

Saint-Cyr, et il comptait déjà près de six années de service maritime.

Toutefois, il n'avait pas encore atteint à sa vingt-quatrième année

d'âge. On le considérait comme un jeune homme capable.

Il y avait encore deux autres officiers sur l'_Inconstant_: l'enseigne

auxiliaire Morandi, marin pratique fort recommandable; l'enseigne

auxiliaire Forcioli, dont on disait du bien.

L'_Inconstant_ se trouva organisé autant que les circonstances avaient

permis de l'organiser. Chose remarquable dans la destinée du brick

_l'Inconstant_, il avait été construit à Livourne et avec les matériaux

qu'un entrepreneur de bois de construction avait par testament donnés à

l'Empereur, de telle sorte que l'Empereur était doublement propriétaire

de son vaisseau amiral.

L'Empereur acheta un chebec marchand, appelé _l'Étoile_, qu'il fit à peu

près armer en guerre et dont il donna le commandement à l'enseigne

auxiliaire Richon, homme de coeur et de dévouement. L'enseigne Richon

n'avait pas servi dans la marine militaire, ce n'était pas un officier

de théorie, mais il était parfait pour l'accomplissement des devoirs qui

lui étaient imposés, et l'Empereur pouvait compter sur lui.

Le second de l'enseigne Richon, l'officier Rouverro, était un marin de

confiance, et il remplissait bien sa petite tâche.

Puis venait l'espéronade _la Caroline_, qui avant l'arrivée de

l'Empereur servait de courrier pour les communications avec la Toscane

par Livourne, et à laquelle l'Empereur fit continuer le va et le vient

selon l'usage adopté.

Un excellent patron de Porto-Ferrajo, Gallanti, commandait la

_Caroline_, et le jeune Gallanti son fils lui servait de second:

c'étaient de bien braves gens. Telle était l'armée navale de l'île

d'Elbe.

Le brick _l'Inconstant_ était chargé de missions importantes. Le chebec

_l'Étoile_ ne servait qu'aux besoins matériels. Ainsi ce sont les seuls

voyages de l'_Inconstant_ qu'il importe de lier à la vie de l'Empereur.

Je vais donc les suivre l'un après l'autre sans désemparer.

Le brick _l'Inconstant_ partit pour Gênes: c'était au mois de juillet.

Il avait à bord le capitaine Hurault de Sorbée. Il avait aussi un valet

de chambre de l'Empereur. M. Cipriani et ces deux personnes débarquèrent

dès l'arrivée du brick à sa destination. Le capitaine Hurault de Sorbée

allait remplir une mission auprès de l'impératrice Marie-Louise; le

valet de chambre allait en courrier à Vienne. C'était du moins le mandat

ostensible.

À Gênes, le peuple en général accueillit parfaitement l'équipage de

l'_Inconstant_, et M. de Palavicini en particulier se montra empressé de

soins pour l'état-major.

L'_Inconstant_ embarqua des moutons, des vaches, des arbres, des

habillements, et il semblait que le commandant Taillade n'avait plus

rien à faire, cependant il ne se disposait pas à partir: ce n'était pas

sans raison. Des Milanais arrivèrent à Gênes: ils prirent passage sur

l'_Inconstant_. L'_Inconstant_ appareilla de suite: une fois en mer, ces

passagers avouèrent, sans se contraindre le moins du monde, qu'ils

étaient envoyés par les patriotes italiens pour faire des propositions à

l'Empereur, et ils ne demandèrent pas qu'on leur gardât le secret.

Néanmoins, une fois débarqués, ils ne se montrèrent nulle part, et

l'Empereur les reçut deux fois en audience particulière. Il ne serait

pas impossible que ces messagers italiens ou se disant tels ne fussent

les mêmes personnages qui parlèrent à l'Empereur le jour de son entrée

solennelle à Porto-Ferrajo, et qui partirent immédiatement après l'avoir

entretenu.

Dès le retour du brick _l'Inconstant_, le bruit se répandit que, pendant

son séjour à Gênes, le commandant Taillade n'avait jamais osé porter la

cocarde elboise, et l'Empereur s'assura que le fait était vrai, ce qui

ne l'amusa pas. C'était d'autant plus mal de la part du commandant

Taillade que ses officiers lui avaient donné l'exemple de

l'accomplissement de ce devoir.

L'_Inconstant_ remit à la voile pour Civita-Vecchia. C'était en août.

J'ai dit que le peuple de cette ville avait été bien pour les bâtiments

de Rio, même alors que l'autorité locale avait refusé de reconnaître la

nouvelle bannière de l'île d'Elbe. Il en fut autrement à l'égard du

brick de l'Empereur: on insulta l'équipage, on chercha à faire émeuter

la plus vile populace, et le gouverneur détourna la tête jusqu'à ce que

sa responsabilité fût mise en cause par une protestation accusatrice. Ce

gouverneur s'appelait Pacca. On ne pouvait guère donner suite à cette

protestation, car le commandant Taillade avait comme le gouverneur

laissé maltraiter ses matelots, et enveloppé dans sa redingote, le

chapeau rond sur la tête, il ne s'était préoccupé que de pouvoir

tranquillement retourner à bord. La course à Civita-Vecchia n'avait

d'autre but que de faire parvenir avec sûreté des dépêches adressées à

une personne de confiance. Le brick retourna vite à Porto-Ferrajo.

Quelques jours après son arrivée, l'_Inconstant_ remit à la voile pour

Gênes, porteur d'une autre correspondance et ayant à son bord une dame

polonaise. Le séjour à Gênes ne fut pas long: le capitaine Loubert, qui,

depuis quelque temps, était dans cette ville pour y faire confectionner

des habillements militaires, prit passage sur le brick et revint à l'île

d'Elbe. En entrant à Gênes, un vaisseau anglais qui stationnait à

l'embouchure du port demanda à visiter l'_Inconstant_, et sur la réponse

que, portant le drapeau impérial de l'île d'Elbe, bâtiment de guerre, le

brick ne subirait l'humiliation d'une visite que lorsqu'il y serait

contraint par la force, le commandant britannique ne poussa pas plus

loin la déraison de son exigence. Néanmoins, lorsque le capitaine

Taillade appareilla pour partir, le commandant anglais lui envoya un

officier, et le commandant Taillade, après avoir reçu cet officier, le

fit descendre dans sa chambre, et là ils restèrent ensemble plus d'une

demi-heure: personne ne put savoir ce qui s'était passé entre eux. La

traversée de retour fut marquée par un grand coup de vent du nord. Le

commandant Taillade justifia l'opinion que l'on avait sur son compte: il

resta couché pendant toute la durée du mauvais temps. Le capitaine

Loubert disait en riant qu'il se croyait plus marin que lui. Il est vrai

qu'il y a eu des marins qui ont navigué toute leur vie sans pouvoir

parvenir à vaincre le mal de mer. Mais ces marins, lorsqu'ils étaient

bons marins, supportaient leur mal sur le tillac, et ils n'allaient pas

s'allonger dans leur couchette pour vider leur estomac.

L'_Inconstant_ alla à Longone, où l'Empereur s'embarqua pour la Pianosa:

le voyage dura deux jours, le vent souffla vigoureusement. Le brick dut

attendre l'Empereur en louvoyant à l'abri du cap Calamita. On rentra à

Porto-Ferrajo.

L'_Inconstant_ dut retourner à Civita-Vecchia; de là, aller à Naples. Il

avait à bord, recommandée par l'Empereur au commandant Taillade, Mme

Blachier, fille du comte Fachinelli de Mantoue, et femme du commissaire

des guerres; Mme Blachier était dame d'honneur de Madame Mère; Madame

Mère l'envoyait au-devant de la princesse Pauline qui devait revenir à

l'île d'Elbe montée sur l'_Inconstant_. Mme Blachier jouissait d'une

belle réputation justement méritée: le commandant Taillade crut pouvoir

impunément manquer de respect à la dame que l'Empereur avait confiée à

sa délicatesse; Mme Blachier l'arrêta dès sa première hardiesse; elle en

appela à l'état-major, et l'état-major veilla sur elle. Le commandant

Taillade dut forcément se contraindre.

L'_Inconstant_ resta peu à Civita-Vecchia: il n'avait qu'à remettre des

dépêches. La correspondance avec Rome était active et paraissait

importante. De Civita-Vecchia, le brick fit voile vers Naples. Il alla

mouiller sur la rade de Baïes: il y resta vingt jours. Après, il reçut

l'ordre d'aller à Portici embarquer la princesse Pauline, et le

commandant Taillade obéit à cet ordre. Toutefois, il n'eut pas besoin de

mouiller devant Portici; la princesse Pauline vint à sa rencontre, il la

reçut en pleine mer. De Civita-Vecchia à Baïes, un convoi napolitain,

poursuivi par un corsaire barbaresque, s'abrita sous la bannière

elboise, et cela valut au commandant Taillade une croix du roi Murat. Le

séjour prolongé de l'_Inconstant_ sur la rade de Baïes, au lieu de le

faire séjourner avec plus de sécurité et avec plus d'agrément dans le

port de Naples, suivi de l'embarquement de la princesse Pauline en

pleine mer, semblait cacher quelque mystère: on cherchait à éviter les

regards du public. Le retour à l'île d'Elbe fut heureux. Nous étions en

fin octobre.

On ébruita la conduite plus qu'inconvenante du commandant Taillade

envers Mme Blachier: on crut qu'il y aurait punition. Mais l'Empereur

était censé ne pas savoir ce qui s'était passé à cet égard. Le général

Drouot se chargea d'infliger le blâme que le commandant Taillade avait

mérité.

Dans le courant de décembre, le mois déjà avancé, l'_Inconstant_

retourna à Civita-Vecchia pour y prendre M. Ramolini, parent de

l'Empereur, et il en repartit le 4 janvier. Dans la nuit du 5 au 6, par

le travers de l'île de Gianutti, l'_Inconstant_ essuya un coup de vent

épouvantable, dut mettre à la cape sous la voile de misère, et avec une

mer qui déferlait de toutes parts, au milieu de périls imminents, il

atteignit le golfe de Saint-Florent et mouilla à l'endroit qu'on appelle

la Calcina. Trois heures après que le brick était au mouillage, le

colonel Perrin, ancien émigré, aide de camp du général Brulart,

accompagné du commandant de la place de Saint-Florent, M. Albertini,

vint de Bastia pour savoir au nom de son général quel était le motif de

la venue de l'_Inconstant_ en Corse. La demande était oiseuse, car le

mauvais temps durait encore, et d'ailleurs le délabrement du navire

parlait à tous les yeux intelligents. Le commandant Taillade accueillit

l'aide de camp et le commandant de place; il les engagea à descendre

dans la chambre du navire. Le commandant de la place de Saint-Florent

était resté Français impérial, même en servant les Bourbons: il profita

du mouvement de politesse pour faire un signe significatif qui

recommandait une grande réserve avec le colonel Perrin. Il resta sur le

tillac avec l'enseigne Sarri, son compatriote, et, débarrassé de la

présence de son compagnon, il parla librement: l'aide de camp et le

commandant Taillade restèrent assez longtemps tête à tête. Les deux

visiteurs retournèrent à terre. Le commandant Taillade et son second,

l'enseigne Sarri, les suivirent de près pour leur rendre la visite

qu'ils en avaient reçue, et ils allèrent d'abord à l'aide de camp

colonel. La conversation du colonel Perrin avec le commandant Taillade

dura environ trois heures; l'un et l'autre étaient Français, du moins de

naissance, et pourtant sans aucun égard pour les personnes qui les

entouraient, ils ne parlèrent absolument que la langue anglaise. Le vent

entra dans le golfe, et son impétuosité causa beaucoup de dégâts:

l'_Inconstant_ eut une embarcation chavirée. Cet incident fit que le

colonel Perrin retint à dîner le commandant Taillade et l'enseigne

Sarri; après le dîner, le colonel Perrin monta à cheval pour aller

rendre compte, et le commandant Taillade, ainsi que son second,

retournèrent à bord.

Le lendemain matin, de très bonne heure, la frégate française (_nom en

blanc_), commandée par le capitaine de vaisseau Duranteau, vint mouiller

bord à bord de l'_Inconstant_, et une heure après, le capitaine de

frégate (_nom en blanc_), officier de la garde, second du capitaine de

vaisseau Duranteau, se rendit à bord du brick, et il y fut reçu comme un

officier de distinction. L'enseigne Sarri alla ensuite à la frégate; le

capitaine de vaisseau Duranteau l'accueillit avec beaucoup de

bienveillance. Néanmoins, le voisinage de la frégate n'était pas une

chose rassurante: tout l'équipage du brick fut consigné: personne ne

descendit plus à terre; on travailla à réparer le mal fait par la

bourrasque. Mais n'oublions pas plus longtemps M. Ramolini: M.

Ramolini, malgré le changement radical de gouvernement, malgré sa

parenté impériale, était encore directeur des droits réunis à Ajaccio,

et il désirait conserver son emploi. Il désirait aussi voir son auguste

parent, le souverain de l'île d'Elbe. Or, pour faire marcher ses

affections avec ses intérêts, il se décida à partir sans en avertir

personne, espérant que, puisqu'il ne disait rien à personne, personne ne

saurait rien. Il ajouta à cette précaution, afin de dérouter les

curieux, d'aller à Porto-Ferrajo en passant par Livourne, Florence, Rome

et Civita-Vecchia. L'adresse ne put rien contre les décrets éternels: le

brave homme était revenu presque à son point de départ; sa peur était

extrême, il croyait toujours qu'on allait le découvrir et le pendre. Son

coeur fut un peu soulagé lorsque le commandant Taillade défendit toute

communication avec la terre. On mit près d'une semaine pour se réparer

entièrement: cette semaine parut à M. Ramolini avoir la durée d'un

siècle. Le commandant de la place, M. Albertini, pria le commandant

Taillade de prendre sur le brick un cheval dont il faisait hommage à

l'Empereur, et le pauvre cheval, victime d'une nouvelle tempête, périt

avant d'être parvenu à sa destination. Le général Brulart avait plus

d'aides de camp qu'il n'avait gagné de batailles, et pendant le séjour

de l'_Inconstant_ au golfe de Saint-Florent, l'on remit à l'enseigne

Sarri, qui, comme Corse, inspirait plus de confiance que le commandant

Taillade, une note dans laquelle on prévenait l'Empereur que l'un des

aides de camp du général Brulart avait dit bien des fois dans un cercle

légitimiste qu'il voulait tuer Bonaparte, et cet avis n'était pas sans

fondement, puisque l'Empereur l'avait déjà reçu par une autre voie de

grande confiance. Cet aide de camp était sans doute le même qui avait eu

l'effronterie de se montrer à Porto-Ferrajo: peut-être appelle-t-il cela

du courage! Cet officier, en allant à l'île d'Elbe, rendait un hommage

solennel au noble caractère des compagnons de l'Empereur, et cet hommage

était mérité. Le commandant Taillade ne laissa pas à Saint-Florent la

réputation d'être dévoué à l'Empereur, car, en se séparant du colonel

Perrin, il parlait beaucoup de la proposition qu'on lui faisait de

rentrer en France, où il serait confirmé dans le grade de lieutenant de

vaisseau, et il semblait n'être arrêté que par la crainte qu'on lui

manquât de parole.

On mit à la voile par un temps favorable. L'_Inconstant_ n'était

vraiment pas heureux dans ses traversées: à peine eut-il repris la

pleine mer, que le vent passa au sud-ouest grand frais et qu'il fallut

diminuer de voiles. Le commandant Taillade se dirigea sur Porto-Ferrajo.

Il faisait nuit, mais le phare du port brillait: cependant l'on avoisina

tellement la côte que l'on dût forcément passer entre l'île et un rocher

appelé _Scoglietto_, détroit très dangereux, et dont, même de jour, les

plus petits bâtiments du pays ne profitent qu'à la dernière extrémité.

Il paraît qu'on ne s'était pas rappelé cet écueil, de telle sorte que le

brick aurait pu facilement aller s'y briser. Échappé à ce risque, au

lieu de ranger le plus possible à tribord pour aller prendre le bon

mouillage, le commandant Taillade poussa à pleine voile dans la rade, et

lorsqu'il s'aperçut qu'il était sous le vent du meilleur poste, il

voulut essayer de faire une bordée afin de regagner ce qu'il avait

perdu; malheureusement, le brick refusa de virer de bord. Alors force

fut de mouiller les deux ancres; ces deux ancres auraient dû être

pennelées; on ne prit pas cette précaution essentielle; il devint

impossible d'avoir recours à l'ancre d'espérance. Le vent était entré

furieux, le brick passa la nuit sur les ancres; on cala les mâts; on

descendit les vergues: tout cela n'empêcha pas les ancres de déraper. On

tira le canon de détresse; à la pointe du jour, le danger était

imminent. Les vagues jetaient le brick sur les rochers de Bagnajo où

tout le monde aurait pu périr, et, dans cette situation horrible,

saisissant le moyen qui seul semblait offrir une planche de salut, on

coupa les câbles pour aller échouer sur le rivage de la baie voisine. Le

brick échoua. Personne ne périt. La mort du cheval fut la seule qui

marqua cette catastrophe. M. Ramolini ne mourut pas, mais il se crut

tout près de sa dernière heure, et lorsqu'il eut le pied sur le rivage,

sa première pensée fut de se mettre à genoux pour remercier Dieu de

l'avoir sauvé.

Le naufrage de l'_Inconstant_ devint la triste nouvelle de l'île d'Elbe.

Le commandant Taillade n'était pas aimé: on critiqua tout ce qu'il avait

fait comme ce qu'il n'avait pas fait. Le blâme fut universel, il y eut

exagération. Un navire étranger avait mouillé peu après le brick

_l'Inconstant_, mais il avait mouillé au bon mouillage, et il ne lui

était rien arrivé de sinistre, fait duquel on tirait des conséquences

contre le commandant Taillade. On lui reprochait de n'être pas descendu

le dernier à terre, d'y être descendu avec sa cassette à la main. S'il

avait été aimé, on n'aurait songé qu'à le plaindre, et tout le monde se

serait fait un devoir de le consoler.

Au premier coup de canon de détresse, l'Empereur sauta de son lit, et,

cinq minutes après, il était à cheval. Il mit bien peu de temps pour

franchir l'espace qui le séparait de la baie de Bagnajo. Un triste

spectacle s'offrit à ses regards: le brick _l'Inconstant_ n'ayant que le

grand mât, le mât de misaine, le mât de beaupré, tous trois confusément

couverts des manoeuvres courantes de la mâture générale, gisait sur le

rivage et était abattu du côté de terre. Le foc, qui avait heureusement

servi à la dernière manoeuvre, semblait insulter aux vents et les

flagellait de ses lambeaux; les vagues se brisaient avec fureur sur les

flancs du navire naufragé. L'_Inconstant_ était menacé d'être bientôt

réduit en pièces: l'équipage, presque nu malgré la rigueur de la saison,

se livrait avec zèle à l'oeuvre du sauvetage et ne songeait même pas à se

plaindre.

L'Empereur me fit appeler: j'étais en route pour me rendre auprès de

lui. Je le trouvai profondément ému, il me dit seulement: «Venez vous

pénétrer de ce triste tableau.» Un temps infini s'écoula sans qu'il

m'adressât encore la parole. Enfin, il me demanda si l'on avait eu soin

des matelots. Il me demanda aussi si l'on avait fait l'appel pour

s'assurer que personne n'avait péri. L'Empereur évitait avec intention

d'entretenir le commandant Taillade, mais lorsqu'il lui parlait, c'était

sans amertume. Le commandant Taillade ne paraissait pas même ressentir

une légère douleur d'épiderme moral; l'enseigne Sarri était attristé.

Durant la matinée, on pouvait craindre que la continuation du mauvais

temps n'empêchât de remettre l'_Inconstant_ à flot, mais le vent se

calma, la mer fit comme le vent. On remarqua que l'Empereur avait quitté

silencieusement le lieu du désastre. Dès que cela fut possible, on

releva le brick, on le remorqua dans le port, l'on s'occupa avec

empressement de le réparer. Vingt jours après, il était de nouveau à

même de remettre en mer.

La loi maritime de tous les pays qui ont une marine militaire prescrit

la mise en jugement de tous les commandants de bâtiments de guerre qui

font naufrage, et cette loi, sauvegarde des intérêts de l'État comme de

l'honneur des officiers, est ordinairement exécutée avec ponctualité. À

l'île d'Elbe, il n'y avait aucun moyen de constituer un conseil de

guerre composé d'officiers de marine, et cette impossibilité empêcha

l'Empereur de faire juger le commandant Taillade. À défaut, l'Empereur

ordonna une enquête sur le naufrage du brick l'_Inconstant_, et le

général Drouot en fut chargé. À la suite de cette enquête, l'Empereur

ôta le commandement du brick à M. Taillade, et il le conserva cependant

lieutenant de vaisseau en activité de service. Personne ne trouva qu'il

y avait de la rigueur dans cette décision impériale. Des officiers de

l'_Inconstant_ assurèrent même qu'elle n'était pas assez sévère; ils

prétendaient que le commandant Taillade n'était monté sur le pont qu'à

la dernière des extrémités.

Il y avait alors environ un mois qu'un officier de marine venu de Toulon

était arrivé à l'île d'Elbe pour offrir ses services à l'Empereur, et

que l'Empereur lui avait donné de l'emploi. Cet officier se nommait

Chautard, il se disait lieutenant de vaisseau ou capitaine de frégate,

et l'Empereur ne lui demanda pas la preuve officielle du titre qu'il

prenait. Ce M. Chautard était un ancien pilote de la marine royale; il

avait émigré avec la masse des Toulonnais en 1793; plusieurs années

après, le général Brune, ensuite le général Joubert, lui confièrent le

commandement de la division navale attachée spécialement à l'armée

d'Italie, et il dut faire sa résidence à Peschiera sur le lac de Guarda

pour être personnellement à la tête de l'importante flottille qu'il y

avait sur ce lac; il se fit destituer. Je fus chargé de le remplacer. M.

Chautard avait une réputation de savoir, mais il paraît que l'émigration

l'avait extrêmement usé, et s'il pouvait être vrai que, dans un temps

déjà reculé, il eût eu réellement du talent, il n'en avait presque pas

gardé le souvenir. M. Chautard n'avait alors rien qui l'élevât au-dessus

d'un homme ordinaire. C'est cependant lui que l'Empereur nomma en

remplacement de M. Taillade. L'un ne valait pas plus que l'autre; aucun

des deux ne pouvait convenir et ne convenait à l'Empereur; l'Empereur

les subissait. Toutefois, il est vrai de dire que, malgré sa suffisance

vaniteuse, le lieutenant Taillade représentait mieux que le commandant

Chautard, et que, dans un cercle étranger à la marine, il aurait par la

parole vingt fois écrasé son successeur au commandement du brick. Le

commandant Chautard avait les qualités de camarade que le lieutenant

Taillade n'avait pas.

Le lieutenant de vaisseau Taillade n'était pas au bout de son rôle. Il

était hardi de langage jusqu'à l'effronterie; rien ne pouvait lui faire

baisser les yeux. Son malheureux naufrage n'avait apporté aucune

modification à son malheureux caractère; il était plus osé que jamais.

Sans doute la perte de son commandement devait lui être pénible; mais il

brisa toutes les barrières de la prudence, et dans une fièvre

d'amour-propre blessé il s'appliqua à vomir des milliers d'infamies

contre l'Empereur. Ses calomnies allèrent si loin, furent si éhontées,

si publiques, qu'il y eut plusieurs rapports adressés à l'Empereur: un

de ces rapports conseillait à l'Empereur de renvoyer M. Taillade de

l'île. L'Empereur répondit: «Cet officier est marié dans l'île; le

renvoyer, ce serait renvoyer sa femme, et la mesure produirait un très

mauvais effet; il vaut encore mieux lui laisser épuiser le fiel de sa

destitution.» Néanmoins, le général Drouot fut chargé de lui recommander

d'être plus circonspect à l'avenir. Mais M. Taillade ne tint aucun

compte de cette recommandation, et il continua à vociférer. Cela en vint

au point que le plus indulgent de tous les hommes, le général Drouot,

dans une indignation profonde, alla une seconde fois trouver M.

Taillade, et lui déclara sévèrement que ce serait lui, lui général

Drouot, qui, en sa qualité de gouverneur général de l'île, le renverrait

sur le continent, s'il continuait à se dégrader. M. Taillade comprit

qu'il devait changer de conduite, du moins publiquement. L'Empereur ne

voulait sans doute pas porter la perturbation dans la famille adoptive

de M. Taillade, mais, il faut le dire, ce n'était pas la seule chose qui

l'empêchait d'infliger une punition parfaitement méritée. Il craignait

les bruits que M. Taillade pourrait répandre en France, et il avait

raison. Nous touchions au départ de l'île d'Elbe.

L'Empereur ne se hasarda plus à donner des missions maritimes. Il avait

bientôt apprécié le commandant Chautard; il voyait que le commandement

de l'_Inconstant_ n'était pas en bonnes mains. L'enseigne de vaisseau

Sarri lui aurait mieux convenu; mais cet officier était encore fort

jeune, et sa jeunesse ne permettait pas qu'on lui confiât des missions

auxquelles mille circonstances imprévues pouvaient donner une importance

grave et compliquée.

J'ai dit le bien que je pensais de l'enseigne Richon. L'enseigne Richon

pouvait avoir des prétentions au commandement du brick _l'Inconstant_.

L'Empereur eut même un moment l'intention de le lui confier, et une sage

réflexion l'arrêta. L'enseigne de vaisseau Richon avait passé sa vie

dans la marine marchande; l'habitude militaire lui manquait: elle était

absolument indispensable pour le commandement d'un bâtiment de guerre

dont l'équipage, appartenant à plusieurs nations, avait sans cesse

besoin d'être contenu par une discipline sévère. M. Richon était

beaucoup mieux à sa place dans le commandement du chebec _l'Étoile_,

d'armement mixte, et aussi il n'y eut jamais aucun reproche contre lui.

Il avait trouvé l'heureux secret de se faire généralement aimer.

Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe · 第 112 / 120 题