BATAILLON CORSE.

Sans doute, à Porto-Ferrajo, la sécurité de l'Empereur pouvait

raisonnablement être parfaite; mais quoiqu'il parût ne rien savoir des

révoltes qui avant son arrivée avaient tant de fois ensanglanté le sol

elbois, il était impossible qu'on ne lui en eût pas rendu compte, et

alors, malgré que les circonstances eussent changé, que les anciens

révoltés n'eussent maintenant rien à prétendre, la prudence voulait

qu'il prît ses précautions contre la versatilité infiniment trop prouvée

des populations effrénées de la partie occidentale du pays. Aussi, dès

qu'il eut accompli la prise de possession de sa souveraineté, il fit

venir auprès de lui trois cents hommes du bataillon franc, et personne

ne fut étonné de cette mesure de prudence. La pensée de cette milice

bourgeoise est qu'elle ne doit servir qu'à la garde des côtes, que tout

autre service est un service extraordinaire, alors même qu'on l'élève au

niveau de la troupe de ligne. Cette pensée n'est pas tout à fait

erronée: l'institution du bataillon franc ne lui attribue qu'un service

insulaire spécial. Mais cette spécialité doit être subordonnée aux

circonstances qui par la force des choses obligent le bataillon franc à

la coopération de tous les services. Ainsi lorsqu'il est le seul corps

armé dans l'île, il faut qu'il soit partout à tout et que, bon gré, mal

gré, il tienne garnison dans les places. C'est ce qui avait eu lieu à

l'époque dont je viens de parler.

La garde impériale arriva. C'était beaucoup pour l'Empereur: c'était

loin d'être assez pour occuper militairement Porto-Ferrajo et Longone.

C'eût été peut-être s'exposer à des récriminations que d'ordonner au

bataillon franc de s'associer rigoureusement à la tâche que la garde

impériale devait remplir.

Mais les concitoyens de l'Empereur étaient là, debout, en observation.

Ils considéraient l'île d'Elbe comme une succursale, comme un bien

communal de la Corse: le vicaire général, le commandant de

Porto-Ferrajo, le chef de la police secrète, le commandant de la police

secrète, le commandant de la gendarmerie, le directeur de la poste, le

capitaine de port, le lieutenant de l'_Inconstant_, étaient Corses, et,

par l'intermédiaire de Madame Mère, toutes les avenues du pouvoir

étaient corses. Cependant les Corses n'étaient pas satisfaits: il leur

fallait davantage: on proposa de créer un bataillon corse. Le général

Drouot n'était pas de cet avis, mais l'Empereur blâma l'opinion du

général Drouot, et le bataillon corse fut créé.

Toutefois il ne suffisait pas de vouloir un bataillon pour que le

bataillon existât. Il fallait des soldats, des sous-officiers, des

officiers, et l'Empereur décida: 1° que les Corses militaires qui

recruteraient quarante hommes seraient capitaines; 2° que ceux qui

recruteraient trente hommes seraient lieutenants; 3° que ceux qui

recruteraient vingt hommes seraient sous-lieutenants, et 4° que ceux qui

recruteraient dix hommes seraient sergents-majors. Le recrutement eut

lieu immédiatement; aucun officier ne présenta son entier contingent;

néanmoins, les _chasseurs Napoléon_ furent organisés en bataillon. De

suite, l'on arma et l'on équipa les présents.

Jamais les cadres de ce bataillon ne dépassèrent le tiers de leur nombre

nécessaire.

L'Empereur prit alors le parti d'utiliser ce bataillon autant qu'il

était possible de l'utiliser. Il le destina à recevoir les braves qui

venaient partager son ostracisme.

Malheureusement le bataillon corse eut pour commandant le plus mauvais

officier de la Corse, mauvais par son incapacité autant que par la

bassesse de sa conduite. Le corps dut en venir à le dénoncer comme

concussionnaire. Tout le mérite de cet homme était de porter le nom de

l'une des familles notables de la Corse.

Un tel corps n'était pas fait à la subordination: il fallait souvent

avoir recours aux peines disciplinaires; c'était désagréable pour

l'Empereur; il le disait.

Les officiers corses recruteurs en engageant pour le service de

l'Empereur ne parlaient que de choses magnifiques, et ceux qui

s'engageaient en partant pour l'île d'Elbe croyaient partir pour la

Terre promise. Un d'entre eux disait avec une espèce de dépit: «On nous

avait fait croire qu'ici les cailles tombaient toutes rôties, mais ce

n'est pas cela, et il nous faut décompter.» Ce bataillon n'aurait pas

fait de vieux os à l'île d'Elbe. Il se serait dissous par la désertion.

Plusieurs soldats corses avaient déserté avec armes et bagages, et pris

au moment où ils cherchaient à se procurer une barque pour retourner en

Corse, ils furent conduits dans les prisons de Porto-Ferrajo; un conseil

de guerre les condamna à la peine de mort. Le bataillon corse fut ému de

cette condamnation, il demanda la grâce des condamnés, l'Empereur la lui

accorda. Cette grâce n'empêcha pas d'autres désertions; elle y excita:

une de ces désertions, plus considérable que les autres, obligea

l'Empereur à ordonner qu'un fort détachement se portât sur les lieux où

l'on présumait que ces déserteurs devaient s'embarquer, et le

détachement se mit en route. La nuit arrivée, l'officier se dirigea vers

l'ermitage de la Vierge des Grâces, et il demanda à parler à l'ermite.

L'ermite, craignant que ce ne fût (_sic_) les déserteurs, refusa

d'ouvrir; l'officier qui commandait le détachement conclut que les

déserteurs étaient renfermés dans l'ermitage; dans cette pensée, il se

disposa à faire enfoncer la porte, et l'ermite effrayé se hâta de faire

sonner la cloche de la chapelle. Or cette cloche était le tocsin

nocturne de la contrée, et, dès qu'ils l'eurent entendue, les paysans

accoururent à l'ermitage. Le détachement fut bientôt cerné de toutes

parts; au lieu d'attaquer, il dut songer à se défendre, et peu s'en

fallut que cette petite conflagration ne devînt très sanglante. Les

paysans s'étaient d'autant plus facilement armés que dans la journée

quelques-uns d'entre eux avaient été rançonnés par les déserteurs, et,

avant la nuit, ils s'étaient réunis pour prendre des précautions de

garantie mutuelle.

Ce fut encore un événement fâcheux pour l'Empereur. Lorsqu'on lui en fit

le rapport, il dit avec un sentiment d'amertume: «Il vaudrait encore

mieux une désertion générale que toutes ces désertions particulières;

car alors je saurais à quoi m'en tenir, et du moins je n'aurais plus à

blâmer la conduite de ceux qui se considèrent presque comme mes

proches[65].»

Nous touchions à l'époque de notre départ; sans cela le bataillon corse

aurait été réorganisé; je le répète, il y avait à Porto-Ferrajo des

militaires distingués, éprouvés, et sur lesquels l'Empereur pouvait

compter. Le bataillon avait aussi des officiers très honorables qui

auraient été des officiers distingués si l'Empereur leur avait donné un

chef de haute capacité.

Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe · 第 107 / 120 题