J'ai, autant qu'il était en moi, cherché à faire connaître à la France
les braves de la garde impériale qui avaient suivi l'Empereur à l'île
d'Elbe, et cette tâche, toute de conscience et de coeur, a dans son
ensemble été douce pour moi; mais je n'ai parlé que des officiers qui
étaient avec leurs corps. Il me reste à parler d'un officier isolé; mes
lecteurs me sauront gré de mon attention.
La garde, qui devait suivre l'Empereur dans son exil, allait partir pour
sa noble destination, et le génie militaire était la seule arme qui n'y
eût point de représentant, car le général Bertrand n'appartenait plus à
ce corps. Le chef de bataillon Cournault, l'un des officiers du génie
qui connaissaient le mieux l'île d'Elbe, et que sous ce rapport l'on
avait désigné à l'Empereur, refusa d'y suivre le héros qui avait été
longtemps l'homme de son idolâtrie.
Il faut bien l'avouer, une erreur anticivique de l'Empereur avait
enfanté beaucoup d'aristocratie dans l'armée. Le génie militaire se
faisait surtout remarquer à cet égard.
Accompagner l'empereur Napoléon que le peuple français avait légalement
élevé sur le pavois impérial, l'accompagner en s'associant à
l'ostracisme dont les ennemis de la France l'avaient frappé, était
éminemment un acte de nationalité, et une tache indélébile allait à tout
jamais être l'accusatrice du génie militaire qui n'avait pas éprouvé le
besoin de lui donner des compagnons d'infortune.
Un officier du génie se présenta; il offrit ses services, ils furent
acceptés. C'était une jeune gloire plus pure que les vieilles gloires.
Cet officier était le lieutenant Larabit. Le lieutenant Larabit sauva le
génie militaire du reproche patriotique d'une ingratitude de corps. Il
n'avait alors que vingt et un ans.
Le jeune Larabit avait quitté l'École d'application de Metz en 1813; il
avait fait la campagne de Leipsick, et, après la campagne, il avait été
attaché à l'état-major de la grande armée. Il avait fait aussi la
campagne de France; après la bataille de Montereau, il avait été attaché
à l'état-major de la garde impériale; c'étaient déjà des jours pleins.
Tout ce qu'il est possible d'amour et d'admiration, le jeune Larabit
l'avait dès sa plus tendre enfance éprouvé pour l'empereur Napoléon, et
les trahisons dont il était le témoin soulevaient d'indignation son âme
vierge; son dévouement était tout naturel.
Il y a des devoirs de famille que l'homme de bien ne franchit jamais; le
jeune Larabit demanda à remplir les siens. Il alla sous le toit paternel
embrasser ses proches. Le grand maréchal Bertrand lui remit une feuille
de route spéciale qui l'autorisait à aller seul; cela explique pourquoi
il ne partit pas de Fontainebleau avec la garde impériale. L'Empereur
lui avait fait compter l'argent qu'on présumait pouvoir lui être
nécessaire pour son voyage.
La feuille de route délivrée par le grand maréchal devait être visée par
les commissaires des rois coalisés, et ce visa, en France, donné par des
étrangers, servait de sauf-conduit à un Français!... Tout cela pour
aboutir à des Bourbons! Les peuples ont de tristes moments de démence.
Ainsi le jeune Larabit dut se présenter aux commissaires de la
coalition; il s'y présenta en frémissant. Le général prussien et le
général autrichien l'accueillirent très froidement. Le général russe
Schouvaloff, aide de camp de l'empereur Alexandre, fut au contraire on
ne peut plus bienveillant, et le traita avec une cordialité exquise; ils
s'entretinrent plus d'une heure tête à tête; le général Schouvaloff dit
au jeune Larabit les paroles suivantes, paroles remarquables pour un
Russe, et que je répète pour qu'elles ne soient pas perdues:
«L'empereur Napoléon a été étonnant de génie et d'audace pendant toute
cette campagne. Il ne s'est oublié que dans sa marche sur Saint-Dizier,
Vassy et Doulevant.» On sait que cette marche fut le résultat des
malheureux renseignements que le maréchal Macdonald avait donnés à
l'Empereur.
Par un effet de son service militaire, le jeune lieutenant Larabit
s'était accidentellement trouvé auprès de l'Empereur lorsque le maréchal
Macdonald lui rendait compte du mouvement de l'ennemi, et il put en
parler au général russe qui n'en revenait pas d'étonnement.
Le lieutenant Larabit dit adieu à ses pénates. Il traversa la France, le
Piémont, la Toscane, et il alla s'embarquer à Livourne pour
Porto-Ferrajo. Pendant ce long voyage, le lieutenant Larabit ne quitta
jamais ni son uniforme ni la cocarde tricolore, et partout il trouva
dans les Italiens des regards affectueux.
Le 1er juin, le jeune lieutenant abordait à l'île, et l'Empereur fut la
première personne qu'il reconnut sur le rivage. L'Empereur faisait sa
promenade matinale.
Aussitôt qu'il eut débarqué, le lieutenant Larabit se rendit chez le
grand maréchal, et le grand maréchal le présenta immédiatement à
l'Empereur.
L'Empereur le reçut avec une bienveillance marquée; il ne s'attendait
presque plus à le voir arriver.
Selon son usage, il l'accabla de questions précipitées sur son retard,
sur son voyage, sur ce qu'on disait en France, en Italie, et il finit
par lui dire: «Allez vous reposer, mais ne laissez pas finir la journée
sans avoir reconnu et étudié les fortifications de la place.»
Le lieutenant Larabit avait reçu neuf cents francs pour les frais
présumés de son voyage; il n'en avait dépensé que six cents, et il versa
dans la caisse impériale les trois cents francs qui lui restaient.
De Bologne à Florence, trois Italiens qui voyageaient à petites journées
avec le lieutenant Larabit et qui avaient pu, dans plusieurs
conversations importantes, apprécier la noblesse de son caractère, le
chargèrent d'assurer à l'Empereur qu'ils pouvaient le rendre à l'Italie,
et que cela ne dépendait que de lui. L'un d'eux dit au lieutenant
Larabit: «Voilà mon nom. L'Empereur le connaît. Écrivez-moi à Naples.»
Le lieutenant Larabit informa le grand maréchal, le grand maréchal
rendit compte à l'Empereur. L'Empereur répondit «qu'il voulait rester à
l'île d'Elbe; surtout qu'il ne voulait pas d'intrigues politiques».
Mais l'Empereur avait nommé le capitaine Raoul au commandement du génie
militaire de l'île d'Elbe, quoique cet officier appartînt à
l'artillerie. Cela aurait pu blesser le lieutenant Larabit, il n'en fut
rien. Le lieutenant Larabit comprit qu'il manquait d'expérience pour une
foule de marchés que la multiplicité des constructions militaires
nécessitait; il ne réclama pas.
L'Empereur fit appeler le lieutenant Larabit; il lui dit: «Je veux
occuper militairement la Pianosa; rendez-vous sur cette île; vous y
construirez une caserne et un poste retranché pour cent hommes avec huit
pièces de canon; allez d'abord à Longone pour vous embarquer, je vous y
joindrai et je vous donnerai des instructions.» En effet, l'Empereur fut
à Longone presque aussitôt que le lieutenant Larabit; il voulait
présider et il présida à l'embarquement pour la Pianosa. Il donna au
lieutenant Larabit quatre canons de huit, quatre canons de quatre, un
détachement de grenadiers de la garde, un détachement de canonniers et
cent hommes du bataillon franc, commandés par le capitaine Pisani.
Avant de passer outre, je dois saisir l'occasion qui se présente pour
acquitter une dette française envers le capitaine Pisani, et je la
saisis avec jubilation. Le capitaine Pisani, un des meilleurs officiers
du bataillon franc comme l'un des meilleurs citoyens de l'île d'Elbe,
rendit beaucoup de services aux Français durant les sanglantes révoltes
auxquelles son pays, Campo, prit une si cruelle part, et je remplis un
devoir cher à mon coeur en lui adressant au nom de la France des
expressions de reconnaissance affectueuse.
Quoique le jeune lieutenant Larabit eût un commandement spécial en
dehors de l'île d'Elbe, il n'en était pas moins sous les ordres du
commandant Raoul, et cela devait être.
L'Empereur indiqua au lieutenant Larabit l'endroit où il devait
construire la caserne ainsi que le retranchement; puis il lui fit voir
sur un plan le rocher élevé qui domine le petit port de la Pianosa:
«C'est là qu'il faut établir votre artillerie, lui dit-il; n'oubliez pas
les habitudes de la guerre; mettez toutes vos pièces en batterie dans
les vingt-quatre heures, et tirez sur tout ce qui voudrait aborder
malgré vous.» Ce furent là les seules instructions que l'Empereur donna
au lieutenant Larabit; il lui promit d'aller bientôt le voir. C'est
ainsi que le lieutenant Larabit partit de Longone pour se rendre à sa
nouvelle destination.
La Pianosa n'était pas absolument déserte; le pays de Campo y avait des
pâtres pour garder quelques bestiaux. Il y avait aussi des gens pour
soigner les chevaux des Polonais de la garde. Mais l'arrivée de cent
cinquante hommes de guerre équivalait à l'arrivée de deux mille hommes
de paix; la Pianosa fut de suite aussi mouvante qu'une île bien peuplée.
Il n'y avait rien de rien pour l'établissement de la colonie militaire
qui en prenait possession; aussi les premiers jours qui suivirent le
débarquement furent des jours de brouhaha, et, sans qu'il y eût volonté
de désobéissance, il n'y avait pas possibilité de commandement, chacun
cherchait à se caser le moins mal possible dans des grottes, dans des
réduits, dans des ruines, et partout où l'on pouvait trouver un abri. On
avait bien apporté des tentes, mais on n'en avait pas apporté assez, et
pour le logement, le droit d'être logé était un droit commun; de là des
réclamations; enfin, tout le monde se colloqua. Le capitaine Pisani
connaissait parfaitement l'île; aussi son expérience contribua beaucoup
au contentement général.
Le lieutenant Larabit avait de suite mis la main à l'oeuvre pour exécuter
promptement les ordres de l'Empereur; tout le monde travaillait, quoique
l'on eût fait venir des ouvriers du continent.
J'ai dit les malheurs dont le commandant de la place Gottmann avait été
une des principales causes à Longone; cet officier avait cent fois
mérité qu'on le renvoyât de l'île d'Elbe; son expulsion aurait été un
gage de paix donné aux Elbois. Néanmoins l'Empereur le garda à son
service; il fit plus, il lui donna le commandement de la Pianosa. Cet
homme, qui n'avait de militaire que l'habit, sans éducation, sans
convenances, sans dignité, fit à la Pianosa ce qu'il avait fait à
Longone: il mit tout sens dessus dessous, et deux jours après son
apparition au milieu de la colonie, la perturbation était complète;
c'était un fléau. L'ordre de l'Empereur prescrivait impérativement au
lieutenant Larabit de construire immédiatement une caserne, et le
lieutenant Larabit construisait immédiatement une caserne, car, sans se
compromettre gravement, il ne pouvait pas construire autre chose; mais
le commandant Gottmann voulait que le lieutenant Larabit cessât de
construire la caserne pour lui construire une maison à lui Gottmann, et
il prétendait avoir le droit de révoquer dans l'île les ordres émanés de
l'Empereur. Le lieutenant Larabit était jeune, sa figure était encore
plus jeune que son âge, et, confiant dans cette jeunesse, le commandant
Gottmann s'était imaginé qu'il n'avait qu'à commander pour être obéi. Il
s'était trompé, grandement trompé: le lieutenant Larabit avait l'énergie
que le devoir inspire et que l'honneur commande; il ne craignait pas
d'entrer en lutte contre un chef qui voulait le soumettre à un abus de
pouvoir. Le commandant Gottmann ne parvint pas à le faire fléchir; il
n'obtint rien de ce qu'il voulait en obtenir; de là des discussions
incessantes. Heureusement que les deux positions empêchaient
mutuellement d'en venir à la raison de l'épée.
C'est dans cet état de choses que l'Empereur arriva à la Pianosa, ainsi
qu'il en avait fait la promesse au lieutenant Larabit. Il y était arrivé
monté sur le brick _l'Inconstant_, il y était resté à peu près deux
jours. L'Empereur avait avec lui le général Drouot, le fourrier du
palais Baillon, et le premier officier d'ordonnance Roule. Il fut
satisfait de l'état des travaux, il manifesta hautement sa satisfaction.
Vinrent ensuite les plaintes; l'Empereur écouta les plaignants; il était
naturel que la justice penchât en faveur de celui qui n'avait pas voulu
s'écarter de la ligne légale. L'Empereur blâma le commandant Gottmann.
Cependant la parole de l'Empereur ne termina pas la question. Le premier
officier d'ordonnance, Roule, prit fait et cause pour le commandant
Gottmann: qui se ressemble s'assemble, dit un vieux proverbe. Il y eut
une vive altercation entre le lieutenant Larabit et l'officier
d'ordonnance Roule; la présence de l'Empereur empêcha un duel;
l'Empereur dit positivement au lieutenant Larabit: «Je vous défends de
vous battre.» La preuve convaincante que l'Empereur approuvait la
conduite du lieutenant Larabit, c'est que peu de temps après son retour
à Porto-Ferrajo, il destitua le commandant Gottmann, et plus tard je
parlerai d'une scène qui eut lieu à la suite de cette destitution.