BÂTIMENTS BARBARESQUES.

Depuis le renversement de l'empire français, les pirates des côtes

d'Afrique parcouraient de nouveau la mer et effrayaient les marines

marchandes des puissances riveraines de la Méditerranée. Les marins

elbois n'étaient pas sans souci à cet égard, et l'Empereur partageait

leur anxiété. On se rappelle que le brick _l'Inconstant_ avait pris sous

sa sauvegarde un convoi napolitain chassé par un chebec barbaresque, et

qu'il l'avait préservé, du moins en partie, d'une prise presque

certaine. Sur cela les marins avaient forgé des contes imaginaires.

Aucun d'eux ne pouvait avoir vu le _reis_, capitaine du bâtiment turc

qui avait donné la chasse au convoi napolitain; n'importe, on le faisait

parler, on lui prêtait les paroles les plus extravagantes. Ces propos,

en passant de bouche en bouche, prenaient un air de vraisemblance, et

ceux qui en étaient les inventeurs avaient fini par y croire.

D'ailleurs, le bruit du danger des Barbaresques faisait que la marine

marchande demandait une augmentation de nolis, et l'appât de ce surplus

de gain entrait pour beaucoup dans la crainte que l'on témoignait.

L'Empereur me demanda, avec l'accent de la simple curiosité, de quelle

manière je me comporterais avec la marine riaise; je lui répondis qu'en

mon âme et conscience il ne me paraissait pas nécessaire d'accroître le

fret de paix, d'abord parce qu'il n'y avait encore aucun fait positif,

et ensuite parce que c'était aux propriétaires des hauts fourneaux de

fonte à traiter pour le transport du minerai. L'Empereur fut très

satisfait de ma réponse; il avait eu la pensée que mon affection pour

les Riais me ferait saisir cette circonstance pour les faire gagner. Je

lui fis observer «qu'il me connaissait mal», mais il m'interrompit net

en me disant: «Cela pourrait bien être», et il parla d'autre chose. Il

devenait urgent de faire cesser des bruits qui avaient au moins

l'inconvénient d'intimider les voyageurs que la curiosité attirait à

l'île d'Elbe. L'Empereur ne voulait en aucune manière avoir recours à

l'autorité britannique des Bourbons; il lui répugnait également de

demander protection aux puissances signataires du traité de Paris. Il

s'adressa lui-même à tous les pouvoirs barbaresques de la Méditerranée;

il leur fit connaître son pavillon, et il attendait les décisions

mahométanes, lorsqu'un événement tout à fait imprévu vint assurer l'île

d'Elbe qu'elle n'avait rien à craindre des Turcs.

Un chebec barbaresque s'était montré dans le canal de la Corse; puis il

avait poussé des bordées en dehors de la Pianosa, et tout à coup, après

avoir parlé à un navire français, il alla mouiller sur la rade de

Longone, le plus près de terre possible, ce qui le mettait dans la

dépendance absolue de la place. Le reis, capitaine, n'attendit pas que

l'intendance sanitaire le fît appeler; il s'y rendit de suite, et sans

attendre qu'on l'interpellât, il demanda «si le Dieu de la terre était

encore là». L'intendant sanitaire lui répondit qu'en effet l'Empereur

était encore là, mais, ne songeant qu'à sa propre affaire, voulut lui

adresser les questions sanitaires d'usage. Le reis le pria avant tout de

lui faire vendre une bannière elboise, et pendant qu'on lui cherchait

cette bannière, il fit le rapport qu'on lui avait demandé. Dès qu'on lui

eut remis le pavillon elbois, qu'il paya sans marchander, il poussa au

large, alla à son bord, fit hisser le drapeau acheté au bout de la

grande antenne, et il le salua de trois salves de toute son artillerie,

en ajoutant à cette salutation trois des _hourras_ en usage dans notre

marine militaire; aucun bâtiment européen n'aurait pu avoir une

politesse plus exquise. Le reis retourna à l'intendance sanitaire; son

costume était visiblement un costume de parade, et avec un langage de

respect il s'informa s'il ne lui serait pas possible «de courber la tête

devant le grand Dieu terrestre». On lui répondit que comme il était, lui

reis, en grande quarantaine, il ne pourrait pas approcher de l'Empereur,

parce que les soins pour la conservation des jours précieux de Sa

Majesté s'y opposaient, mais qu'il pourrait le voir sur le rivage

lorsqu'il sortirait pour aller à la promenade, et il s'inclina

profondément.

Il fut de suite rendu à l'Empereur un compte exact de ce qui se passait,

et l'Empereur fut charmé des merveilles mahométanes (_sic_) dont il

était l'objet. Il ordonna qu'on répondît au salut par un autre salut de

cinq coups de canon. Le bâtiment barbaresque n'était pas un bâtiment

militaire, c'était un armement particulier de la Régence de Tunis.

Le reis avait deux renégats pour interprètes, un Français et un Italien,

et l'Empereur m'ordonna d'aller les interroger: j'y fus. Mais le reis

voulut être de la conférence. Je restai une heure avec ces trois

personnages. Le Français était du département du Gard, l'Italien était

de Venise. Le Français me dit qu'il avait été fait prisonnier, puis

esclave, et qu'en définitive il avait mieux aimé renoncer à sa religion

qu'aux jouissances de la liberté; cet homme avait tout l'air d'un

flibustier. L'Italien était plus réservé. Le reis ne me parla que par

des questions; jamais il ne me donna la faculté de l'interroger. Il

ignorait à peu près les causes et les effets des malheurs de la France.

À chaque instant il me demandait «pourquoi les Français s'étaient

séparés de leur Dieu». Je lui répondais du mieux qu'il m'était possible;

toutefois mes réponses ne le contentaient pas, et il en revenait

toujours à ses pourquoi. Une seule de ses pensées me parut remarquable;

je l'engageais à ne pas avoir une mauvaise opinion de la nation

française; je l'assurais que le peuple français aimait toujours

l'Empereur, et il me fit dire par l'interprète italien: «Ce ne sont pas

les petits qui trahissent, ce sont les grands.» Au moment de me séparer

de lui, je lui demandai «s'il continuerait à être de nos amis», et en

joignant parallèlement les deux doigts index, il m'adressa vivement ces

mots qui résonnèrent ainsi à mon oreille: «_Schim, schim_.»

L'Empereur s'était arrangé pour passer sur le port pendant que je serais

encore avec le reis; il passa; sa suite avait une tenue de fête. Dès que

l'Empereur parut, je le montrai au reis, et, sans exagération aucune, le

reis se prosterna en croisant ses bras sur la poitrine. L'Empereur

s'arrêta sur le rivage, se fit indiquer le reis, et il le salua

plusieurs fois de la main. Lorsqu'il ne fut plus en vue, je demandai au

reis ce qu'il en pensait, et le reis, rayonnant, me répondit directement

comme si je devais le comprendre. L'interprète italien le traduisit

ainsi: «Ses yeux reflètent comme du cristal.» Le reis demanda ensuite à

l'interprète s'il m'avait bien expliqué ce qu'il avait voulu me dire.

Avant la fin de ce jour, l'Empereur fit envoyer au reis des

approvisionnements considérables pour lui, ainsi que pour son équipage,

et il lui fit souhaiter un bon voyage. Le reis m'avait retenu; enfin je

le quittai, et il me cria plusieurs fois: «_Addio, moussiou!_» Je ne

voulus pas être moins aimable que lui; je m'arrêtai, et je lui répondis

par les deux seuls mots grecs que je savais «_Calismère, calispère!_»

(Bonjour, bonsoir!) Et ensuite l'intendant sanitaire m'apprit que mon

langage helléniste avait beaucoup amusé le marin musulman. L'Empereur

aurait voulu que j'eusse insisté «pour arracher des paroles» à mon

interlocuteur. Il fut frappé de ces mots: «Ce ne sont pas les petits qui

trahissent, ce sont les grands», et le _Schim, schim_, lui fit plaisir.

Puis, assuré qu'il ne serait pas troublé par la piraterie africaine, il

me dit d'un air de contentement: «Voilà une épine de moins dans le pied,

et pour nous c'est quelque chose.» Ces paroles échappées à une

conversation d'épanchement me prouvèrent que l'Empereur n'avait pas été

sans souci à l'égard des Barbaresques, et de bien bon coeur je partageai

sa satisfaction.

Lorsque l'Empereur se présenta sur le rivage, le renégat français, qui

jusque-là n'avait pas du tout paru embarrassé, qui même avait peut-être

affecté d'être sans gêne, devint blême en voyant le cortège impérial, et

dans un sentiment indicible d'orgueil national, il m'adressa ces paroles

en patois: «Il n'y a rien au monde comme les militaires français!» Et à

dater de ce moment, sombre, rêveur, toujours pâle, il ne prit plus la

parole. C'était un double remords qui s'était emparé de cet homme: la

vue de Français et de chrétiens avait malgré lui pénétré dans sa

conscience. On ne renonce pas impunément à sa patrie et à son Dieu.

Cet événement presque inconnu aujourd'hui eut cependant alors un grand

retentissement pour l'Empereur et pour les Elbois, puisqu'il les

débarrassa des craintes de guerre avec les puissances barbaresques.

Aussitôt que l'on sut à Gênes, à Livourne, à Civita-Vecchia, à Naples,

qu'un bâtiment barbaresque était allé à l'île d'Elbe, qu'il avait salué,

qu'on l'avait salué, et que l'Empereur lui avait envoyé des

approvisionnements, les marines marchandes de la Méditerranée

s'empressèrent de demander le pavillon elbois, et ces demandes

multipliées ne laissèrent pas que d'embarrasser l'Empereur. Le premier

mouvement de l'Empereur fut d'accorder sa bannière à tous ceux qui la

lui demanderaient; il souriait à l'idée que cette bannière flotterait

ainsi sur toute la Méditerranée, peut-être même sur tout l'Océan.

Une autre chose le séduisait dans l'intérêt des Elbois: c'était de faire

pour l'île d'Elbe ce que la France avait fait pour Port-Vendres, obliger

les propriétaires des bâtiments qui prendraient la bannière elboise à

établir un domicile sur l'île, à y acheter une propriété, à confier les

expéditions maritimes à un capitaine de la marine elboise, et à faire

armer et désarmer leurs bâtiments à Porto-Ferrajo ou à Longone. Sans

doute ce système aurait pu avoir de bons résultats pour l'île d'Elbe,

mais il était presque impossible que les puissances barbaresques s'y

prêtassent volontairement, et si elles l'avaient considéré comme une

tromperie, chose probable, elles auraient compris la bannière elboise

dans la proscription qu'elles faisaient planer sur toutes les bannières

de la chrétienté, ce qui aurait été un principe de mort pour la marine

elboise. L'Empereur décida qu'il ne s'exposerait pas à sacrifier les

Elbois pour favoriser les étrangers: c'était de toute justice. Lorsque

la France pour peupler Port-Vendres avait prêté le pavillon français aux

Génois, la France avait des armées navales pour faire respecter ce

pavillon, et l'île d'Elbe n'avait rien pour se faire craindre.

La marine marchande génoise avait un noble représentant auprès de

l'Empereur, l'honorable Laurent Chighizola, ancien capitaine, qui avait

à la sueur de son front acquis une fortune importante, et dont la parole

d'expérience et de vérité se faisait écouter. Ce digne Ligurien était

allé trouver l'Empereur à la Pianosa. L'Empereur l'avait reçu avec

bonté; il l'avait entretenu avec plaisir, et, ne pouvant pas lui

accorder le pavillon de l'île d'Elbe, il l'avait destiné à en être le

consul. Je connaissais beaucoup cet excellent homme depuis le temps déjà

reculé où je commandais la marine militaire à Gênes; j'avais été heureux

de pouvoir l'accueillir affectueusement. Aux jours de malheur, lorsque

la proscription me poursuivait avec acharnement, le fils Chighizola,

devenu un grand armateur, paya la dette morale de son père, et il me

tendit une main amie. C'est ainsi que les braves gens se retrouvent.

Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe · 第 100 / 120 题