Durant les deux jours que l'Empereur passa à la Pianosa, il ne prit pas
un seul moment de repos et du matin au soir. Avec le lieutenant Larabit,
il explora l'île dans tous les sens, en long et en large, sur ses bords,
dans son centre, dans ses grottes et partout. Il examina avec la plus
minutieuse attention la nature du sol, le parti que l'on pouvait en
tirer, et lorsqu'il quitta la Pianosa, elle lui était parfaitement
connue. Il était naturel que le général Drouot ne quittât pas un moment
l'Empereur. Le capitaine Pisani, propriétaire campais, avait, comme tous
ses concitoyens, profité maintes fois de la Pianosa, et il put donner
beaucoup de renseignements à l'Empereur. L'Empereur ne se contenta pas
d'être renseigné par le capitaine Pisani; il voulut aussi l'être par la
presque totalité des soldats de la compagnie campaise. Les habitants de
Campo sont tous agriculteurs; tous considéraient la Pianosa comme leur
champ communal, et je crois bien à cet égard, d'après les changements
qui se sont opérés depuis l'Empereur, qu'ils en sont revenus à leur
antique habitude. Je fus aussi questionné, car les Anglais m'avaient
conduit prisonnier sur cette île; mais mes renseignements ne pouvaient
guère être utiles à l'Empereur: je n'avais eu ni le temps ni la liberté
de bien voir la Pianosa; seulement, j'avais été témoin que les Anglais
en levaient le plan sur une grande échelle: c'est tout ce que je pus
apprendre à l'Empereur. L'Empereur me dit: «Nous en ferons autant», mais
il n'eut plus le loisir nécessaire pour l'accomplissement de cette
promesse; il ne retourna pas à la Pianosa; aucun ingénieur n'y remplaça
le lieutenant Larabit; néanmoins, l'Empereur n'oublia pas cette île;
tant s'en faut, nous allons en avoir la preuve. C'est à Porto-Ferrajo
que l'Empereur m'adressa des questions sur la Pianosa.
J'ai parlé de la Pianosa dans ses rapports avec la défense militaire de
l'île d'Elbe; j'ai dit que j'en parlerais encore en dehors de cette
importance (_sic_), lorsque je saurais la pensée qu'elle ferait germer
dans l'esprit de l'Empereur, et me voilà arrivé à l'accomplissement de
ma promesse.
L'Empereur fit deux voyages à la Pianosa.
Son premier voyage à la Pianosa, quoiqu'un voyage d'exploration, eut
pour but apparent le simulacre d'une prise de possession, ou plutôt il
lui donna l'apparence d'une partie de plaisir, car il se fit accompagner
par une société assez nombreuse dans laquelle on distinguait trois
dames, deux de Porto-Ferrajo et une de Longone. La caravane arriva
heureusement à sa destination; mais au moment où elle était dans toute
la joie des fêtes de campagne, l'Empereur reçut des dépêches, prit de
suite congé d'elle, et se fit débarquer à Campo pour retourner
immédiatement à Porto-Ferrajo; la société revint à Longone, d'où elle
était partie. Cette séparation fit causer.
L'Empereur, débarqué fort tard à Campo, avait dû, en retournant à
Porto-Ferrajo, forcé qu'il était de marcher dans les ténèbres, se faire
précéder par des guides et par des éclaireurs mercenaires; mais la
personne chargée du payement des dépenses impériales de route avait
oublié d'acquitter le salaire dû aux paysans qui s'étaient fatigués
pendant plusieurs heures nocturnes, la lanterne à la main, qui devaient
se fatiguer encore pour aller chez eux, et cet oubli causa un peu de
rumeur, ce qui déplut extrêmement à l'Empereur. Quelque rapide qu'eût
été cette course, elle avait cependant suffi pour que l'Empereur jetât
un regard d'expérience sur la Pianosa, et pour que ce regard
d'expérience devînt le principe vivificateur de la petite île.
L'Empereur était satisfait de son excursion pittoresque; les projets
fourmillaient dans sa tête. Le colonel Campbell n'était pas du tout
content de ce qu'il appelait la «conquête de la Pianosa» que
l'Angleterre voulait conquérir, et qu'elle aurait certainement conquise
si l'Empereur avait prolongé son séjour à l'île d'Elbe. Je puis
librement parler ainsi, parce que, lorsque l'Empereur ordonna l'armement
de la Pianosa, qu'il y envoya de quoi l'armer, le colonel Campbell dit à
un Longonais, vieux partisan de l'Angleterre: «C'est pour nous que
l'empereur Napoléon travaille», et ce partisan se crut dispensé de
garder le secret sur un propos dont on ne lui avait fait aucune espèce
de mystère. Le colonel Campbell avait également assuré qu'il ferait des
représentations sérieuses à l'Empereur, mais il ne lui parla jamais de
la Pianosa, et il n'y avait qu'une vaine jactance dans les paroles qui
lui étaient échappées à cet égard.
La Pianosa est située entre l'île d'Elbe et l'île de Monte Cristo, à
vingt milles de l'île d'Elbe. Elle a environ dix milles de
circonférence; le fond de son sol est de pierre calcaire, dont les trois
quarts de la surface sont recouverts d'une bonne terre végétale qui a
généralement trois pieds de profondeur; quelques rochers granitiques se
montrent çà et là; il n'y a pas à se tromper. Chaque fois que l'île a pu
être occupée, ses habitants se sont livrés exclusivement aux travaux
d'agriculture, et leurs principales cultures ont été celles des
céréales, de l'olivier et de la vigne; l'île est parsemée d'oliviers
sauvages qui ne demandent qu'à être greffés pour être producteurs. Il y
a aussi une grande quantité de ceps de vigne vieux comme le temps. L'eau
n'y est pas d'une grande abondance, mais, malgré la privation de
montagnes, il y a à l'endroit appelé _la Botta_ une source d'eau
excellente qui ne tarit jamais, et l'on trouve encore d'autres bonnes
sources sur les bords de la mer. Les foins y sont de la première
qualité. Sur le quart du sol dont la surface n'est pas couverte de terre
végétale, des troncs d'une grande dimension indiquent l'ancienne
existence d'arbres de haute futaie, précieux pour les bois de
construction, et il n'y a pas encore de longues années que ces arbres
ont été totalement détruits. Tout prouve que le pin y vient facilement.
C'est sur ces preuves acquises que l'Empereur fonda son plan de
régénération pour l'île de la Pianosa. Faire venir des glands de la
forêt Noire, faire une semence de ces glands en les protégeant par une
plantation d'arbres d'acacia que l'on détruirait lorsque leur protection
ne serait plus nécessaire.
Des pins sur le terrain propre à leur nature.
Le mûrier partout où l'on pourrait en planter. Obligation à tous les
propriétaires de s'en servir pour marquer les bornes de leurs
propriétés.
Un greffage général de tous les oliviers sauvages. Une plantation
indéfinie d'oliviers.
Des arbres fruitiers le plus possible, particulièrement de fruits à
pépins et de fruits rouges.
La vigne là où le sol ne serait pas convenable pour le blé.
La prééminence aux champs.
La création d'une race de chevaux.
Un établissement public pour l'éducation des animaux domestiques.
Défense absolue d'introduire des bêtes dangereuses.
Point ou peu de chèvres.
Ne pas dépasser le nombre de moutons et de brebis que l'île pourrait
facilement entretenir.
Tel était le plan de l'Empereur. Je ne crois pas avoir rien oublié, car
je l'écrivis dès que l'Empereur eut la bonté de me le faire connaître.
L'Empereur ne pouvait pas faire toutes ces grandes choses par lui-même:
sa bourse n'avait pas la profondeur de son génie, il s'en fallait de
beaucoup. D'ailleurs, il lui manquait une chose plus essentielle que
l'argent; c'étaient des bras nationaux.
Arrêté dans l'exécution de ses vastes idées, l'Empereur chercha à faire
tout ce qui pourrait le rapprocher du bien qu'il voulait opérer, et il
marcha droit dans la ligne des bonnes intentions. Il chercha à diviser
l'île en quatre ou six fermes, à avoir quatre ou six fermiers, et à leur
accorder tout le temps et tous les avantages qu'il était possible de
leur accorder. Cette tentative ne lui réussit pas; on lui fit des
propositions qui ne pouvaient pas être admissibles. Il essaya encore: ce
fut la même chose, des exigences qui mettaient tout d'un côté et rien de
l'autre. Cela devenait d'autant plus inquiétant pour l'Empereur qu'il
s'était mis en tête d'assurer la provision annuelle de blé dont les
Elbois avaient besoin. C'était son idée fixe.
Une partie de l'île avait une destination sacrée; elle devait être
l'apanage des citoyens qui rendraient des services à la patrie, dotation
égale pour les Elbois à ce qu'était pour les Français celle de la Légion
d'honneur, avant que la Légion d'honneur servît à des primes
d'encouragement pour la servilité; changement dégradant que le
gouvernement de la Restauration avait commencé, auquel le gouvernement
actuel tient à coeur de mettre la dernière main. Mais, pour que la
dotation patriotique fût un bien réel, il fallait que l'île de la
Pianosa devînt entièrement fertile, régulièrement peuplée, et que la
munificence nationale n'obligeât pas les vertus patriotiques à aller
vivre et mourir dans un désert.
Une circonstance particulière vint en aide à l'Empereur. L'Empereur
avait toujours eu une grande propension pour les Génois; c'étaient ses
Lyonnais de l'Italie. Un Génois, négociant à Gênes, ayant une fabrique
de draps, avec lequel le gouvernement impérial de France avait eu des
rapports d'intérêt relativement à ses entreprises, vint à l'île d'Elbe
et demanda à être présenté à l'Empereur; l'Empereur le reçut. Parler à
un Génois, c'est parler marine ou commerce, et l'Empereur n'aurait pas
laissé échapper l'occasion [de causer] sur ces deux rameaux de la
science gouvernementale.
Le négociant génois trouva le moyen de plaire à l'Empereur; il lui
inspira de la confiance; l'Empereur l'appela et le rappela maintes fois.
Les conversations ne roulèrent que sur les moyens de faire prospérer
l'île d'Elbe: la mise en culture de la Pianosa était un de ces moyens;
il fut donc question de la culture de la Pianosa. L'Empereur vanta outre
mesure son précieux diamant; _il fit du prospectus_, disait plus tard le
négociant génois. Quoi qu'il en soit, les conversations prirent le
caractère de discussions d'État, et alors elles arrivèrent à un traité
par lequel l'Empereur concédait deux mille journaux de terre labourable
au négociant génois, à la condition expresse:
1° Que le concessionnaire ferait venir à l'île de la Pianosa cent
familles étrangères à l'île d'Elbe, qui s'y établiraient en permanence
et en se consacrant au travail.
2° Que le blé que le concessionnaire récolterait sur l'île de la Pianosa
ne pourrait, dans aucun cas, en temps de paix comme en temps de guerre,
être hors de l'île d'Elbe, à moins que, sur l'avis délibéré des
municipalités, l'autorité supérieure de l'île d'Elbe n'eût publiquement
déclaré que les Elbois n'en avaient pas besoin.
3° Que le prix du blé serait chaque année à une époque déterminée fixé
par le gouvernement, d'après les mercuriales de la Toscane et de la
Romagne.
4° Que le concessionnaire devrait toujours avoir à l'île de la Pianosa
les troupeaux et les bestiaux que son exploitation comporterait, et que
la vente provenant des bêtes des troupeaux serait soumise aux mêmes
formalités que la vente du blé.
Venaient ensuite les stipulations pour la plantation des arbres. Le
gouvernement devrait fournir les glands de la forêt Noire: il devrait
aussi fournir les arbres de pépinière qui lui seraient demandés. Le
concessionnaire devait d'ailleurs suivre le plus possible les intentions
que nous venons tout à l'heure d'entendre manifester par l'Empereur. Le
traité de concession finissait par les engagements de garantie
réciproque; le concessionnaire avait une année pour accomplir son
établissement.
Je reviens à l'idée fixe de l'Empereur qui voulait assurer la provision
annuelle du blé pour les Elbois.
C'était cent fois constaté par les Campais. La semence du blé à la
Pianosa rapportait, année commune, de sept à huit pour un, et l'on
comptait là-dessus; mais à l'île d'Elbe, elle ne rapporte que de six à
sept, et encore!...
La concession de la Pianosa, alors que les travaux du concessionnaire
auraient été en pleine activité, aurait pu rapporter de cinq à six mille
sacs de blé, et cette quantité pouvait être augmentée par la culture des
terrains destinés aux récompenses nationales. Nous comptons cinq mois.
L'île d'Elbe ne récoltait du blé que pour ses besoins de deux mois, on
disait un peu plus; nous ne devions cependant pas compter davantage.
Cela faisait sept mois. Restait à se pourvoir pour cinq mois.
La récolte principale de l'île d'Elbe est celle du vin: le vin est la
seule exportation elboise. L'Empereur ordonna qu'il fût fait un relevé
exact des vins exportés chaque année pendant dix années; je crois que ce
relevé ne fut qu'approximatif. Toutefois, il en résulta que l'Empereur
crut que l'exportation du vin pouvait fournir à l'importation de trois
mille sacs de blé.
Ainsi l'Empereur comptait déjà sur un approvisionnement probable de dix
mois de blé. Il fallait chercher comment pourvoir à deux mois pour le
complément de l'année.
Il y a dans la partie méridionale de l'île d'Elbe une plaine spacieuse,
appelée la plaine de l'Aconna, et qui est devenue marécageuse, parce
que, n'étant pas cultivée, on n'a donné aucun soin à l'écoulement des
eaux pluviales. Cette plaine s'étend en suivant la côte du cap Stella
jusqu'à la limite territoriale de la commune de Longone, et elle donne
son nom à une anse qui peut au besoin abriter des petits bâtiments, et
par conséquent faciliter une descente militaire dans l'île. L'Empereur
alla visiter cette plaine; il se fit accompagner par des personnes
expérimentées, et après un mûr examen il fut reconnu que la plaine de
l'Aconna pouvait de nouveau être rendue à l'agriculture, car personne ne
mettait en doute que dans des temps reculés l'Aconna n'eût déjà été
cultivée. L'Empereur fit l'acquisition de cette plaine. Il envoya dans
la principauté de Lucques chercher des bras pour la mettre en rapport.
On commença par préluder au desséchement des marais.
L'Empereur consulta les cultivateurs. On l'assura que l'Aconna pourrait
produire trois mille sacs de blé par an. Tous les hommes, les grands
hommes comme les hommes ordinaires, croient facilement à tout ce qui
sourit à leur propre pensée, et l'Empereur aimait à se persuader que
l'Aconna compléterait l'approvisionnement annuel auquel il désirait tant
et tant pouvoir parvenir.
Dans tous les temps, sous tous les gouvernements, l'administration des
mines avait elle-même approvisionné la population de Rio-Montagne ainsi
que celle de Rio-Marine, et plus d'une fois elle était venue au secours
de la population générale. Mais l'Empereur avait mis des entraves à
cette vieille coutume.
Saint-Martin devait aussi entrer en ligne de compte pour fournir sa
quote-part à l'approvisionnement de l'île. L'Empereur s'aveuglait sur
Saint-Martin comme tous les propriétaires s'aveuglent sur leurs
propriétés. Il voulait en faire un lieu d'agriculture modèle,
c'est-à-dire qu'il voulait lui faire rapporter beaucoup plus que les
autres propriétés ne rapportaient.
Cette illusion amena une anecdote dont je parle parce qu'elle est encore
dans toutes les bouches elboises. M. Traditi, chambellan de l'Empereur,
était sans contredit un des meilleurs agriculteurs de l'île d'Elbe, et
un jour l'Empereur, la tête pleine de l'approvisionnement annuel,
l'engagea à l'accompagner à Saint-Martin. À Saint-Martin, il lui parlait
des changements agricoles qu'il voulait faire subir à sa campagne, et il
lui en parlait comme si ces changements avaient déjà opéré le bien qu'il
en attendait. M. Traditi savait mieux que l'Empereur ce qu'était
Saint-Martin, mais, laissant l'Empereur se complaire dans d'innocentes
exagérations, il gardait le silence, et l'Empereur, croyant que ce
silence était une approbation, allait toujours en avant. Le territoire
de Saint-Martin était tout au plus propre à ensemencer cent sacs de blé:
cependant l'Empereur, entraîné par son illusion, peut-être trompé par
quelqu'un qui avait cherché à le flatter, dit à M. Traditi: «Au moyen de
telle opération, j'ensemencerai cinq cents sacs de blé.» Et alors M.
Traditi, ne pouvant plus se contenir, s'écria en italien: «_O questa,
si, che è grossa!_» Ce qui signifiait dans son esprit: «C'est celle-là,
de baliverne, qui est grosse!»
L'Empereur fut un moment suffoqué; mais, comprenant bien que M. Traditi,
homme respectable, n'avait pas voulu volontairement le blesser, il se
remit vite, prit la chose en riant, et consola M. Traditi qui, vraiment
foudroyé, ne trouvait plus une parole pour s'excuser. Cet excellent M.
Traditi ne s'est jamais pardonné ce qu'il appelait «sa maudite
inconvenance».
Ainsi l'Empereur croyait être parvenu à une marche régulière pour que
les Elbois ne fussent plus chaque année dans des transes cruelles pour
leur pain quotidien, et cette presque certitude d'un grand bien jetait
quelques fleurs sur le chemin raboteux qu'il parcourait alors. Je crois
que je suis la personne à laquelle il parla le plus de «cette
satisfaction de son coeur», ce sont ses propres paroles. C'est que
l'Empereur comprenait combien j'étais heureux du bonheur du peuple.
L'Empereur ne s'était pas caché que la guerre pourrait altérer l'ordre
de choses qu'il voulait établir; mais il disait que durant la guerre,
l'île d'Elbe, par sa position particulière, pourrait tirer un grand
parti de ce droit de course, piraterie de fait que les puissances
maritimes avaient le tort honteux de ne pas supprimer, et dont les
gouvernements, pour n'en être pas dupes ou victimes, devaient, même en
la blâmant, tâcher de profiter, tant que son abolition ne serait pas un
fait généralement accompli.