L'Empereur partit de Porto-Ferrajo pour aller visiter la petite île de
Palmajola. Il y donna des ordres pour un meilleur placement de la
batterie, ainsi que pour le logement de la garnison. Il prit des
dispositions pour faciliter davantage les communications. Cette
excursion le mit à même, en longeant la côte orientale de l'île d'Elbe,
en découvrant pleinement le canal de Piombino, de juger plus
particulièrement de la position des batteries riveraines et de l'esprit
militaire qui avait présidé à leur direction. De retour dans son
cabinet, des travaux de perfectionnement furent de suite ordonnés;
c'était toujours le résultat de ses inspections. «Il semblait que l'on
s'amusât à arranger ou à déranger les choses pour qu'il eût à dire»,
selon le colonel Vincent.
Rien n'indiquait encore que l'Empereur eût à craindre des hostilités.
Mais l'exemple du passé lui servait de leçon pour le présent et pour
l'avenir, et convaincu que les ennemis de la France ne le laisseraient
tranquille que lorsqu'ils seraient hors d'état de troubler sa
tranquillité, malgré le calme social ou la stupeur politique, il se
gardait bien de s'étendre mollement sur un lit d'édredon en laissant au
hasard la garde de sa personne. Quelque chose qu'il fît, il y avait
toujours la part de vigilance pour ce qu'il devait faire: il
n'approchait pas d'un armement quelconque sans examiner s'il était en
bon état, ce qui obligeait tous les pouvoirs militaires à ne jamais
s'écarter de la ligne qui leur était tracée par le devoir. Sans doute
cette surveillance de surprise qui manifestait inopinément son action le
matin ou le soir, le jour ou la nuit, était éminemment antipathique à la
paresse, mais les gens d'honneur n'y voyaient qu'un aliment à leur zèle.
Les artilleurs surtout aimaient que l'Empereur les visitât, et leur
commandant Cornuel le priait quelquefois «d'être moins rare».
L'Empereur était la démonstration palpitante du mouvement perpétuel. Il
connaissait les magasins et l'arsenal militaires mieux que sa chambre à
coucher; les casernes lui étaient familières comme ses palais; il savait
tout le parti qu'on pouvait en tirer, et, s'il y avait quelque
changement à faire, c'était lui qui l'indiquait.
À sa première visite à l'arsenal militaire, l'Empereur trouva plusieurs
canons aux anciennes armes royales de France, et il les examina avec
beaucoup d'attention. Il disserta sur les causes probables qui faisaient
trouver cette artillerie à Porto-Ferrajo. Il crut qu'elle avait
appartenu au corps d'armée que le général de Noailles commandait lors de
la belle défense de la place de Longone. L'Empereur, qui avait déjà fait
à Longone l'éloge de cette défense, ajouta ici: «Cette garnison aurait
mérité un canon d'honneur», et un moment après, il dit, comme s'il
reportait sa pensée aux jours des grandes récompenses: «Une arme
d'honneur est la plus belle des récompenses.» L'Empereur oubliait qu'il
avait lui-même amoindri la grandeur de ces récompenses en instituant les
récompenses nobiliaires. Fatalité des fatalités, qui amena la
dégénération de presque tous les généraux passés de la République à
l'Empire! «Il fallait vivre avec les vieilles puissances de l'Europe»;
c'est là le grand argument que font valoir ceux qui veulent justifier la
résurrection injustifiable des titres contre lesquels la France avait
fait sa révolution régénératrice. C'était avec les peuples de l'Europe
qu'il fallait vivre! Ils ne nous demandaient ni des castes ni des races.
Qu'ont fait pour nous les vieilles puissances de l'Europe lorsque nous
sommes descendus jusqu'à elles, et que, comme elles, nous avons eu des
castes et des races? Elles ont bafoué nos castes et nos races: ni plus
ou moins. Alors même que nous traînions ces vieilles puissances de
l'Europe à la suite de nos chars de victoire, elles riaient de nos
parodies de distinction, et elles affectaient de ne se rappeler que les
anciens noms de ceux auxquels l'on avait nouvellement donné des noms
distingués. Les vieilles puissances de l'Europe nous ont encore plus
trompés sous l'Empire que sous la République.
L'Empereur détruisit ou paralysa la révolution en rappelant des hommes
et en instituant des choses que la révolution avait voulu anéantir,
qu'elle croyait avoir anéantis. C'était faire rétrograder l'humanité.
Sans doute une révolution est féconde en malheurs, mais les
contre-révolutions ont de plus encore qu'elles sont fécondes en crimes
de toute espèce, et nous n'en avons que trop de preuves. Aveugle de
confiance, l'Empereur, en voulant vivre avec les vieilles puissances de
l'Europe, les avait garanties de la tempête qui menaçait leurs trônes
d'une destruction totale, et à Erfurth il était l'objet de leur
adoration. Plus tard, le maréchal Marmont, traître à la patrie, en
passant honteusement à elles leur livra l'Empereur, le sauveur de leurs
trônes, et par elles l'Empereur fut impitoyablement détrôné. Plus tard,
elles soudoyèrent le gouvernement anglais pour faire mourir l'Empereur
de la mort des martyrs.