RÉSUMÉ DES TRAVAUX.

Le tableau de prospérité que l'île d'Elbe, après tant de détresses,

offrait depuis l'arrivée de l'Empereur à Porto-Ferrajo, avait quelque

chose de quasi miraculeux; et cet ensemble de travaux en vigueur ou de

projets dont on préparait l'exécution, en grandissant la dignité

humaine, démontrait et consacrait la puissance suprême du génie.

Une demeure impériale sur chacun des points cardinaux de l'île, à

Porto-Ferrajo, à Longone, à Rio-Marine, à Marciana. Demeures à faire ou

à refaire.

Un château rural au centre: Saint-Martin. Amélioration complète du

bâtiment. Remaniement général de la propriété.

Réforme et perfectionnement des casernes, des hôpitaux, des magasins, et

reprise des travaux de fortification à Porto-Ferrajo.

De nouvelles dispositions pour le casernement de Longone.

Réparations importantes à la grande citerne publique.

Travaux d'essai pour parvenir à trouver une source d'eau douce.

Le Fort Anglais ajoutant à sa supériorité.

La dernière main mise au fort de Montebello.

Les greniers d'approvisionnement et de réserve mieux appropriés à leur

destination.

Premières opérations pour un lazaret.

Bâtiments d'habitation pour les personnes en quarantaine.

Changements de construction pour de vastes écuries.

Ouvertures, redressements et études de chemins.

Tentatives d'une haute importance en agriculture.

Exploitation de carrières de marbre.

Ouverture d'ateliers de sculpture.

Restauration de la forêt de Giove.

Études pour un port à Rio-Marine.

Des logements militaires et une forte batterie à la Pianosa.

Le logement de Palmajola rendu plus commode; la batterie plus utile.

Toutes les améliorations abordées et étudiées.

Après l'utile, l'agréable, en rendant l'agréable utile: l'embellissement

des promenades publiques par des arbres de production lucrative.

L'érection d'un théâtre public.

Si tout cela, marchant de front, malgré la privation presque absolue de

ressources, n'était pas dans sa réunion considéré, du moins d'une

manière relative, comme un travail gigantesque, je briserais ma plume,

et, découragé, je ne me hasarderais plus à dire la vérité aux hommes.

C'était dans l'infortune que l'Empereur devait atteindre au plus haut

degré de sa grandeur. Il fut plus grand au fort de l'Étoile qu'au palais

des Tuileries; il fut plus grand à l'île de Sainte-Hélène qu'à l'île

d'Elbe. Je le dis avec ma conscience: l'histoire ne m'a pas fait

connaître un plus grand homme que Napoléon mourant.

Toutes les opérations partaient de l'Empereur. L'Empereur ne mettait

aucun intermédiaire entre lui et les personnes qu'il chargeait d'opérer,

de telle sorte qu'il était seul pour satisfaire aux réclamations ou aux

besoins de ceux qui, par son ordre direct, avaient la main à l'oeuvre. On

manquait de quelque chose, on le demandait à l'Empereur; et, dans son

premier mouvement d'autorité suprême, l'Empereur disait: «Adressez-vous

à un tel.» Or, ce «tel» était constamment l'administrateur général des

mines, et cela ne l'amusait pas toujours.

Cette manière expéditive n'était pas du désordre pour l'Empereur, mais

elle renouvelait la tour de Babel pour moi, et elle absorbait mes

approvisionnements. Celui-là me demandait des hommes, celui-ci me

demandait des outils; l'un voulait des bois de charpente, l'autre

voulait des chariots; le militaire avait besoin d'un corps de garde,

l'artiste, d'un lieu pour travailler; le génie et l'artillerie

sollicitaient sans cesse. On parlait au nom de l'Empereur, j'écoutais.

Ensuite, je me plaignais: l'Empereur n'était pas blessé de mes plaintes;

au contraire, il m'assurait que cela n'arriverait plus; néanmoins, un

moment après, cela arrivait encore. Il est vrai que l'établissement des

mines était le seul dans l'île qui eût des ressources importantes.

L'Empereur n'était propre qu'au commandement; sa parole était presque

toujours un ordre. Il ne concevait pas qu'on pût avoir la pensée de ne

pas lui obéir. Aussi il commandait sans distinction de rang ou de grade,

le grand comme le petit et le vieux comme le jeune. Au premier qui dans

les affaires courantes lui tombait sous la main, il disait: «Faites», et

c'était sans conséquence. Bien fou celui qui en aurait tiré vanité ou

qui aurait cru à une humiliation; rien de tout cela. L'Empereur ne se

servait des hommes que pour faire marcher les choses; c'est dans ce but

unique que sa prépotence planait sur tous. Sa volonté s'arrêtait devant

la dignité: un refus digne mettait une barrière à son pouvoir absolu; il

ne s'offensait pas d'une résistance honorable. C'est à la suite d'une

longue résistance à ses ordres que l'Empereur m'honora de sa bonté, de

sa confiance, et qu'il me confia le secret de sa nouvelle destinée. Un

jour viendra où des centaines de faits de cette nature passeront des

mémoires particulières (_sic_) dans l'histoire générale de cette vie

immense.

Tous les travaux entrepris ou projetés concouraient à la solution du

plan gigantesque que Napoléon avait formé en faveur de la prospérité

elboise, et ce plan se serait accompli si la destinée de l'Empereur

avait été de passer le reste de sa vie à l'île d'Elbe. Ici, plus que

jamais, nous devrons nous borner à citer les faits.

L'île d'Elbe est parfaitement placée pour un commerce universel

d'entrepôt et d'échange. Les rades de Porto-Ferrajo et de Porto-Longone

sont excellentes, même pour les vaisseaux de haut bord, et elles sont

gardées par de bonnes forteresses, celle de Porto-Ferrajo surtout.

Porto-Ferrajo a d'ailleurs un port marchand dans lequel les navires de

commerce sont en toute sûreté.

Comme forteresse, Porto-Ferrajo est plus fort que Mahon, presque aussi

fort que Gibraltar, et bien approvisionné et bien défendu, il faudrait

du temps pour le réduire. Mais Porto-Ferrajo, mis en état de profiter

pleinement de tous les avantages dont la nature l'a favorisé, attirerait

facilement à lui le commerce de Livourne, et alors Livourne, l'unique

port de la Toscane continentale, où les bâtiments sont mal abrités, où

le lazaret est loin d'offrir tous les avantages désirables, Livourne

serait bientôt écrasée. Aussi les souverains de la Toscane n'ont jamais

voulu que Porto-Ferrajo fût autre chose qu'un lieu de _presidio_ et

d'exil.

L'empereur Napoléon, quant à Porto-Ferrajo, avait un intérêt tout opposé

à l'intérêt des princes de l'Étrurie, et il n'était pas dans ses

principes de négliger un moyen de gloire et de grandeur. Sa Majesté crut

donc qu'elle pouvait et qu'elle devait faire de l'île d'Elbe un lieu

cosmopolitain, un point de contact pour toutes les nations, et elle

s'occupa de ce projet qui se serait réalisé si l'Empereur était resté à

l'île d'Elbe.

L'empereur Napoléon était encore plus grand administrateur que grand

capitaine. Il aimait assez à raconter ce qu'il avait fait en

administration aux différentes époques de sa carrière dans l'artillerie;

son premier temps occupait sa mémoire: «Quand j'étais lieutenant...

quand j'étais capitaine.» Ces mots-là lui étaient familiers.

Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe · 第 94 / 120 题