L'INGÉNIEUR BOURRI.

Parmi les personnes qui venaient pour le voir, l'Empereur distingua M.

Bourri, homme d'une haute capacité industrielle, le premier entrepreneur

français des mines de fer de Rio. M. Bourri, je crois, Lyonnais de

naissance, était l'ancien directeur de la fonderie militaire de Valence,

et, au moment de son arrivée à Porto-Ferrajo, il dirigeait les hauts

fourneaux du prince Lucien, avec lequel il paraissait associé. M.

Bourri, toujours plein de grands projets, ne reculait devant aucune

entreprise; il aurait pris l'Europe à ferme, si quelqu'un avait eu le

droit de la lui affermer. Instruit, expérimenté, insinuant, sa

conversation intéressait; et l'Empereur la mit à contribution. J'étais

lié avec lui. Je pouvais croire que j'entrais pour une part dans son

voyage à l'île d'Elbe; mais je n'étais pas à Porto-Ferrajo lorsqu'il y

arriva, et il avait déjà eu une audience de l'Empereur alors qu'il vint

me trouver à Rio. Il y venait pour me parler de l'Empereur, et les yeux

brillants de joie, les bras étendus, sans cependant songer à

m'embrasser, il m'aborda avec un élan d'enthousiasme: «Je n'ai pas eu

besoin de vous attendre; il m'a fait appeler, il m'a reçu de suite. Il

m'a parlé de tout, de la fonderie de Valence, des fourneaux de la

Romagne, des mines de Rio, du charbon de terre, des transports, des

usines... Quel homme! Il faut savoir ce qu'il a été, autrement on ne

s'en douterait pas, tant il est pénétré des affaires auxquelles on le

croyait le plus étranger. Lucien se vante d'en savoir autant que lui;

c'est ridicule. Il dit qu'il l'a fait empereur, c'est plus ridicule

encore. L'Empereur a été empereur par la force des choses autant que par

la force de son génie... Triste homme que ce Lucien: il fait le

républicain à Paris et le despote à Rome. L'Empereur a un grand projet

en tête, il vient demain; il faut que nous lui préparions un rapport.

N'allez pas vous opposer à ses désirs, parce que vous me feriez tort...

J'ai parlé artillerie avec le général Drouot: il est modeste comme une

jeune fille bien élevée. J'ai vu deux de mes canons: j'en ai été bien

aise. Il me semble que l'Empereur a été content de moi... Je suis

vraiment jaloux de la gloire de ses fidèles...»

«L'Empereur vient demain pour un grand projet», m'avait dit M. Bourri,

et je lui demandai quel était ce projet, «L'Empereur, me répondit-il,

voudrait, par une digue très forte, arrêter le cours du ruisseau qui va

se perdre dans la mer, en ramasser les eaux ainsi que celles des pluies

d'hiver, et, au printemps prochain, se servir de ce grand réservoir pour

faire marcher un haut fourneau de fonte, que l'on s'empresserait de

construire...» Cette idée n'était pas une idée nouvelle; je l'avais eue

avant l'Empereur, M. Bourri avant moi. Mais personne ne s'était hasardé

à soutenir radicalement ce projet, parce que, quoique sous l'Empire,

époque à laquelle l'on ne reculait pas devant les dépenses publiques, la

création complète d'un tel établissement devait absorber des sommes

considérables, et qu'il était presque démontré que l'emploi de ces

sommes n'obtiendrait pas un résultat analogue à leur importance. Puis

venait le manque total de bois et de charbon de terre. Il y avait une

autre considération qu'il ne fallait pas perdre de vue: c'était la

concurrence que cette usine établirait avec toutes les usines semblables

du continent. Avant 1815 il y avait un moyen de parer à ce grave

inconvénient: c'était de ne fondre que de la gueuse et de ne l'employer

exclusivement qu'au lestage de notre marine militaire, tandis

qu'aujourd'hui nous ne pourrions vendre la fonte que dans les lieux où

les hauts fourneaux trouvent depuis des siècles des débouchés pour la

leur. M. Bourri cherchait à combattre ces raisons, devant lesquelles

pourtant il avait précédemment reculé. Ce n'était pas même les seules

qu'on pouvait mettre dans la balance. Nous raisonnâmes, nous calculâmes,

et tous nos calculs et tous nos raisonnements nous ramenèrent au point

de départ, c'est-à-dire que cette usine serait trop coûteuse pour son

rapport probable, sans compter le mal qu'elle pourrait occasionner.

L'Empereur m'avait bien parlé de ce projet, mais vaguement: j'avais cru

à une de ces idées fugitives qui sillonnaient sans cesse son génie.

Le lendemain, l'Empereur ne vint pas à Rio; nous l'attendîmes en vain.

Le soir il me fit appeler à Porto-Ferrajo; je m'y rendis avec M. Bourri.

Il pouvait se faire que M. Bourri n'eût pas bien compris l'Empereur; du

moins l'Empereur ne me parut pas aussi pénétré que M. Bourri des

avantages qu'il y aurait à d'aussi grandes constructions. Il me fit

expliquer mes doutes et il me dit: «Nous irons ensemble vérifier cela

sur les lieux»; ensuite il ajouta en riant: «Je me tenais en défense

contre vous; car je ne supposais pas que vous reculeriez devant l'emploi

du mortier.» L'Empereur faisait allusion à ce que j'avais beaucoup fait

bâtir à Rio. Il me parla avec avantage de M. Bourri; il trouva seulement

qu'il y avait trop de choses dans sa tête, que ces choses étaient

pêle-mêle, et qu'elles s'étouffaient réciproquement. M. Bourri convenait

que l'Empereur l'avait jugé comme s'il l'avait connu toute sa vie.

L'Empereur le reçut encore; il le convainquit, et M. Bourri ne compta

plus sur l'usine. Toutefois, l'Empereur n'avait pas pris un parti

définitif; quelque temps après, il alla examiner les lieux, son examen

fut approfondi. Il fit une foule de calculs; il voulut savoir d'où l'on

tirerait les bois ou les charbons, quel serait leur prix de revient,

quelles chances il y avait à courir pendant la guerre, quels écoulements

pendant la paix. Enfin, après une grosse matinée de travail, il clôtura

son opération par ces paroles: «L'avantage pour nous serait douteux,

tandis que le désavantage pour les autres serait certain, et le plus

sage est de s'abstenir. Il ne faut pas, d'ailleurs, que les

gouvernements tentent même de faire perdre ceux qu'ils ont le devoir de

faire gagner. Je suis encore gouvernement.» L'Empereur appuya sur ces

derniers mots, qu'il prononça d'ailleurs avec dignité[62]. Lorsque je

racontai à M. Bourri l'emploi de cette matinée, il resta un moment

pensif, puis il s'écria avec amertume: «Et cet homme est tombé du trône

de France au trône de l'île d'Elbe!»

M. Bourri avait apporté à l'Empereur une maisonnette en bois qui se

montait et se démontait avec une facilité étonnante, et que l'on pouvait

par conséquent changer de place à volonté. Cette maisonnette avait

plusieurs pièces; il fallait deux heures pour la monter et une heure

pour la démonter. La première pensée de l'Empereur fut de la destiner au

plateau de Monte Giove, mais cette pensée ne fit que passer, et, se

reprenant, il dit de suite: «Bah! avec cette maison, sur le Monte Giove,

privé de voisinage, je serais seul logé, et cela ne doit pas être. Je

m'en servirai à l'Aconna.» Néanmoins, la maisonnette ne servit jamais.

J'ignore même ce qu'elle est devenue.

V

Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe · 第 91 / 120 题