Dès que l'Empereur eut fixé le logement qu'il destinait à son séjour
habituel, il visita les petites cités de son petit empire: Rio, Longone,
Marciana, Campo, Capoliveri, et, selon son usage, partout et toujours il
examina ce qu'il y avait à examiner. Sa Majesté visita également l'île
de la Pianosa, le rocher de Palmajola, deux dépendances de l'île d'Elbe,
et, quoique le traité de Paris n'en fît pas mention, Sa Majesté en prit
possession.
Le colonel anglais Campbell appelait cela faire des conquêtes, ce qui ne
l'amusait pas, quoiqu'il ne se permît aucune observation en présence de
l'Empereur.
C'est à l'île de la Pianosa que fut exilé et mourut Agrippa le Posthume.
Cette île, jadis assez peuplée, aujourd'hui inhabitée, est propre à la
culture; elle a quatre lieues de tour, la distance de l'île d'Elbe est
d'environ six lieues. L'Empereur chargea le capitaine du génie Larabit
de la fortifier, et cet officier justifia pleinement la confiance de Sa
Majesté. M. Larabit était alors fort jeune: il avait commencé la guerre
à la campagne de Saxe, ses premiers pas militaires lui avaient mérité
des éloges. C'est lui-même qui avait demandé à l'Empereur la permission
de le suivre; cependant, il ne put arriver à l'île d'Elbe que quinze
jours après Sa Majesté; son arrivée fit plaisir à tous les compagnons du
grand homme. L'Empereur disait de lui: «C'est une vieille tête sur un
jeune corps.» Maintenant M. Larabit est un de nos députés les plus
consciencieux.
Palmajola est un rocher à quatre milles de l'île d'Elbe, sur le faîte
duquel il y a une tour avec deux canons, et qui en temps de guerre sert
à observer ce qui se passe dans le canal de Piombino.
Année commune, l'île d'Elbe ne récoltait de blé que pour son besoin de
deux mois, et il est facile de penser que ce dénuement de la denrée de
première nécessité absorbait la pensée de l'Empereur.
L'Empereur fit un traité avec un négociant génois. Sa Majesté lui
concéda une grande étendue de terrain à la Pianosa: le négociant génois
s'engagea à établir une colonie lucquoise sur cette île, à faire
cultiver la terre qui lui était concédée, et à fournir aux Elbois à un
prix avantageux une quantité de grain égale à leur consommation
ordinaire de cinq mois. Ce traité, dont l'administration générale des
mines fut chargée de discuter et de soutenir les clauses et conditions
arrêtées par l'Empereur, ne laissait rien aux chances du hasard; Sa
Majesté avait tout prévu, et les stipulations pour la vente ou
l'acquisition d'une grande province n'auraient certainement été ni plus
ni mieux étudiées.
Ainsi les Elbois se trouvaient assurés de leurs approvisionnements en
blé pour l'espace de sept mois.
Restaient cinq mois à la nécessité desquels il fallait parer.
L'Empereur acheta dans l'île d'Elbe même une vaste plaine appelée
l'Aconna, dont le sol couvert des débris d'une antique forêt était
totalement abandonné, et Sa Majesté appela de suite des Lucquois pour
mettre cette propriété en culture. L'Aconna pouvait, année commune,
fournir en céréales un approvisionnement de deux à trois mois.
C'était au moins neuf mois de tranquillité acquise; disons mieux, il n'y
avait plus à craindre, parce que la quantité des vins que l'île d'Elbe
récoltait en sus de la consommation de ses habitants lui permettait de
faire annuellement des échanges qui, terme moyen, lui procuraient une
quantité de graminées pour la nourriture de trois mois.
Cela ne suffisait pas à l'Empereur: il disait que lorsque «le pain était
cher, tout était cher», et il voulait qu'on le mangeât bon marché. Aussi
il s'occupa des champs jusqu'au moment où il crut que l'amélioration de
la culture était telle qu'elle pourrait désormais doubler le produit
auquel on était habitué.
Les pommes de terre étaient presque inusitées dans les ménages elbois.
L'Empereur en prêchait la bonté et l'usage; il engageait les
cultivateurs à leur consacrer une partie du sol qu'ils faisaient
fructifier. Sa Majesté se plaisait à donner le nom de _parmentières_ aux
pommes de terre; elle disait que Parmentier avait rendu un service
immense à l'humanité.
Sa Majesté ne s'occupait pas seulement du blé et des parmentières. Une
vieille erreur faisait croire aux Elbois que le châtaignier et l'olivier
ne prospéraient point sur le sol de l'île; il y avait pourtant beaucoup
de preuves du contraire. L'Empereur envoya en Corse pour y acheter une
grande quantité de boutures de châtaigniers et d'oliviers, et, dès leur
arrivée à Porto-Ferrajo, il les distribua aux propriétaires ruraux. Les
châtaigniers furent placés sur les revers des montagnes au septentrion,
et les oliviers partout où le soleil donnait en plein. Sa Majesté envoya
aussi en Toscane pour faire l'acquisition de pépinières de mûriers: elle
pensait que la propagation de cet arbre pouvait être une source de
prospérité pour les Elbois.
Les marais salants du golfe de Porto-Ferrajo appartenaient à l'État,
mais ils avaient été mal administrés, mal soignés, et l'Empereur, après
les avoir fait mettre en bon ordre, les afferma avantageusement à un
Milanais fort capable de les bien exploiter.
Les madragues de l'île d'Elbe sont renommées. Le fermier, Génois
d'origine, avait fait une grande fortune dans cette entreprise, et il
méritait son riche succès, car il faisait beaucoup de bien. L'Empereur
désira que cet honorable industriel donnât plus d'extension à la pêche
du thon, et le fermier créa une autre madrague. Cette extension donnée à
la pêche du thon augmentait un peu, bien peu, les revenus de l'Empereur:
mais ce n'est pas ce que Sa Majesté avait en vue, et son but principal
était d'occuper fructueusement des bras. D'ailleurs, la pêche du thon
favorisait beaucoup la vie animale des Elbois.
Dans des temps peu reculés, les Elbois se livraient à la pêche du corail
et des anchois, et l'on trouvait encore des personnes qui pouvaient
donner de bons renseignements à cet égard: l'Empereur les consulta. Sa
Majesté prit ensuite les dispositions les plus capables de faire
renaître et fleurir cette branche de commerce et d'industrie.