Quant à la manière de me loger, l'Empereur avait plutôt sollicité
qu'ordonné. Je pouvais donc faire ce que je croirais le plus convenable
pour le rôle de représentant impérial qu'à mon corps défendant je devais
jouer à Rio-Marine. Mon intention est seulement de faire comprendre que
le fardeau était quelquefois un peu lourd, qu'il le devenait davantage
du moment où je n'étais plus logé d'une manière digne des hôtes de
l'Empereur qui m'arrivaient sous ses auspices.
L'Empereur m'autorisait à prolonger ma demeure dans le palais impérial,
mais les maçons allaient s'emparer des appartements, et je ne pouvais
pas faire dormir ma famille au milieu des décombres. Je dis dans le pays
que je cherchais à me loger: j'eus immédiatement tout le pays pour
logement. Deux des propriétaires les plus aisés se hâtèrent de me céder
leurs maisons qui étaient contiguës, et je les fis communiquer. Le
directeur des travaux des mines vint à la tête de cent ouvriers pour
transporter mes meubles; la chose fut faite comme par enchantement, et,
sans le moindre embarras, je me trouvai tout à fait installé.
J'étais à peine installé chez moi que l'Empereur aurait pu désirer que
je fusse encore chez lui. L'Empereur reçut la visite de lord Bentinck et
de (_nom en blanc_), et les traita somptueusement. Mais le contre-coup
tombait sur moi, pauvre chétif, qui étais aussi à peu près déchu, du
moins d'habitation. L'avis qu'on me donna de la visite de ces deux
personnages, extrêmement polis selon l'usage, semblait pourtant
m'enjoindre de les recevoir avec distinction: le grand maréchal
accompagnerait les hôtes de l'Empereur. C'était presque de l'étiquette;
je me le tins pour dit.
En effet, le grand maréchal à la tête du cortège britannique arriva à
Rio-Marine, et, par habitude, il alla descendre au palais impérial, où
il ne trouva que des travailleurs, ce qui fit rire les Anglais, sans
pourtant amuser leur conducteur. La société vint me trouver; je la reçus
de mon mieux. La veille, j'avais aussi une autre compagnie anglaise
assez nombreuse. Le grand maréchal croyait que j'aurais dû tenir bon
dans le palais impérial; je n'étais pas de son avis; il me semblait, au
contraire, que j'avais bien fait. La journée ne fut pas sans plaisir: la
simplicité de la maison ne changea rien à la bonté des mets, à la
qualité des vins, et les illustres (_sic_) de la Grande-Bretagne
mangèrent et burent comme si de rien n'était. Ils furent d'ailleurs très
aimables; je fis pourtant une petite malice à lord Bentinck: je lui
parlai contre ceux qui avaient corrompu la grande-duchesse Élisa, et il
y était pour sa part. Il me dit «que la grande-duchesse Élisa n'avait
pas besoin d'être corrompue», ce qui était un peu vrai.
De retour à Porto-Ferrajo, le général Bertrand rendit compte à
l'Empereur, et il lui fit connaître l'état de ma demeure. Sur quoi
l'Empereur, sans même attendre de m'avoir parlé, m'envoya l'autorisation
de reprendre possession du palais impérial, et je dus lui faire observer
que la chose n'était plus faisable. Je me hâtai néanmoins d'aller le
remercier de sa bonté; il me dit dès que je l'abordai: «Retournez au
palais impérial aussitôt que cela vous sera possible; casez-vous y
encore, et alors vous continuerez à me recevoir.» Il ajouta: «Le jardin
n'a pas cessé d'être à Mme Pons», ce qui décida Mme Pons à y retourner.
On ne pouvait pas être meilleur que ce que l'Empereur était pour moi
dans cette circonstance, mais il oubliait qu'il avait fait disparaître
toutes les petites pièces pour n'en avoir que de grandes. Je conservai
ma maison bourgeoise, et désormais tous les recommandés de l'Empereur
durent descendre dans une demeure passablement plébéienne, ce qui ne
veut pas dire que l'hospitalité y fut moins cordiale ou moins généreuse.
Ce qu'il y eut d'étonnant à l'égard de ce palais impérial, qui partout
ailleurs n'aurait été regardé que comme une petite bicoque, c'est qu'au
milieu des préoccupations inséparables de son départ de l'île d'Elbe,
l'Empereur lui donna un dernier regard, voulut qu'il fût définitivement
mis à la disposition de Mme Pons. L'exécution de cette volonté, même
après le départ de l'Empereur, n'éprouva aucune espèce d'obstacle. Ma
femme resta dans le palais impérial tant que la bannière impériale put y
rester arborée.