LA CHASSE ET LA PÊCHE.

Avant de terminer la série des projets qui fourmillaient dans l'esprit

de l'Empereur, je dois consacrer quelques mots au cap Stella et dire à

quel emploi il devait servir. Le cap Stella part de la côte méridionale

de l'île d'Elbe, il s'avance environ une demi-lieue en mer, et dans la

ligne du sud-ouest un peu sud. C'est ce cap, du côté de l'ouest, et le

cap Calamita, du côté de l'est, qui forment l'anse de l'Aconna. Le cap

Stella était originairement une île: ce sont les circonstances

accidentelles des ensablements qui l'ont uni ou réuni au continent

elbois; c'est du moins l'opinion reçue. Il ne fallait que creuser dans

le sable pour rendre au cap Stella son isolement primitif. L'Empereur

destina ce cap à un lieu de chasse réservée; dès lors, il ordonna que

l'on séparât le cap Stella de l'île d'Elbe. On mit la main à l'oeuvre.

Certainement le but de l'Empereur était facile à atteindre quant à

l'isolement, mais il n'en était pas de même quant au gibier qu'avant

tout il fallait avoir pour chasser. L'Empereur ne croyait pas à

l'impossible: il ordonna une espèce de levée en masse de lièvres et de

lapins. Puis il eut recours aux maremmes toscans et à la Corse. Il fit

même fouiller l'île de Cerboli qu'une vieille tradition couvre de

lapins, quoiqu'il n'y en ait pas un seul: j'en ai fait l'expérience plus

d'une fois.

Le rivage de l'Aconna est propre aux parties improvisées d'amusement

intime. Pendant les séjours fréquents que l'Empereur faisait à Longone

dans ses vues d'intérêt comme dans ses vues d'agrément, il allait assez

souvent du côté de l'Aconna, et quelquefois il poussait sa course

jusqu'à Campo, ce qui pour lui n'était ni long ni pénible. Dans ces

excursions rapides, l'Empereur aimait à être accompagné, et il était

ordinairement d'une gaieté franche, communicative, et, presque joyeux,

il se mêlait à tout ce qui semblait plaire à sa suite. Lorsque la visite

à l'Aconna ne devait être qu'une promenade lente, paisible, jaseuse, des

dames allaient avec l'Empereur, et sur les bords de la mer l'Empereur

s'amusait avec elles aux jeux qu'on appelle innocents, sans que pourtant

l'on en ait jamais bien constaté l'innocence.

Qu'on ne pense pas que je sois étonné de ce que l'Empereur se prêtait à

de simples divertissements vulgaires! L'Empereur était un homme, et

homme, quoique privilégié du ciel, quoiqu'il eût une nature supérieure,

les décrets éternels ne pouvaient pas l'avoir affranchi de toutes les

faiblesses. Ainsi l'Empereur aimait la distraction des plaisirs;

seulement, il les aimait à la manière des grands hommes, comme un

adoucissement nécessaire aux tourments de la vie: ses plaisirs tenaient

leur place dans son emploi du temps. J'aurais peut-être même

historiquement eu tort de ne pas en parler, puisque d'autres en avaient

parlé avant moi, surtout lorsque nous étions encore à l'île d'Elbe, et

qu'ils en avaient parlé mensongèrement, avec l'intention marquée de

nuire à l'Empereur. Le capitaine de vaisseau Moncabrié avait écrit à

Paris que «l'Empereur tombait dans l'enfance», parce qu'il s'amusait à

«des jeux d'enfant». Et le colonel Campbell écrivait à Londres que «la

décrépitude de l'Empereur faisait des progrès rapides». Ensuite Paris et

Londres inondaient l'Europe de ces niaiseries.

L'Empereur recevait les dames en général, mais il les recevait sur leur

demande ou lorsqu'il les avait invitées. Seulement il invitait plus

souvent, presque chaque jour, à Porto-Ferrajo l'épouse et la fille d'un

chambellan, et à Longone l'épouse et la fille du vice-consul de Naples.

La fréquence de ces invitations avait donné à ces dames l'apparence des

franches coudées. La dame de Porto-Ferrajo, ni par son âge, ni par sa

figure, ni par son esprit, ni par la position ostensible de son coeur, ne

pouvait attacher l'Empereur, et la demoiselle, jeune personne charmante,

avait sa main promise. La mère et la fille de Longone ne possédaient

absolument rien de ce qui pouvait sérieusement fixer l'attention d'un

homme tel que l'Empereur, et lorsqu'on avait dit d'elles: «Ce sont de

bonnes gens», l'on ne trouvait plus rien à dire.

Quel était donc le motif de l'entraînement de l'Empereur pour la dame de

Porto-Ferrajo et pour la dame de Longone? D'abord l'Empereur n'aurait

pas trouvé dans l'île d'Elbe deux autres dames qui, sans souci de leur

famille, eussent autant de temps à lui consacrer. De plus, l'Empereur,

sans être retenu par l'immensité de son génie, aimait les caquetages à

l'égal des vieilles commères, et ces deux dames, sans même s'en douter,

lui apprenaient tous les contes bleus du pays.

Or, les deux dames et les deux demoiselles de Porto-Ferrajo et de

Longone étaient les seules dames que l'Empereur admettait à ses

récréations de campagne et avec lesquelles il s'amusait aux jeux

innocents. Ainsi il est constaté par des témoins oculaires et

auriculaires que l'Empereur avait fait deux parties de palet avec ces

dames, et qu'il avait tellement cessé d'être lui-même que ces dames

l'avaient facilement gagné. Ce n'est pas la seule preuve de dégénération

(_sic_) morale que l'Empereur donnait au monde moral; en voici une autre

qui a bien plus de gravité: je suis sûr que le colonel Campbell la

considéra comme le complément des preuves que l'Empereur donnait de la

faiblesse de son esprit. Le bon M. Seno, excellent homme s'il en fut

jamais, pria l'Empereur d'assister à la levée de la madrague ainsi qu'à

d'autres pêches que l'on ferait en même temps que la pêche du thon, et

l'Empereur accepta, à la condition qu'après la pêche ou les pêches, M.

Seno lui ferait manger sur le rivage un _bouille baïsse_ (_sic_) de

pêcheur. L'invitation fut nombreuse, la pêche brillante et le bouille

baïsse excellent. On mangea, on but, on rit, et puis on se livra à des

divertissements, à des divertissements semblables à ceux du commun des

hommes. Et, chose étrange, inouïe, incroyable, l'on vit l'Empereur, lui,

de sa propre personne, être joyeux de cette gaieté presque populaire!

Qu'on vienne dire ensuite que les Moncabrié, que les Campbell, ainsi que

vingt autres observateurs de la même force, avaient tort de penser ou de

vouloir faire penser que la raison de l'Empereur s'en allait! Il y a

d'autres preuves de conviction contre la débilitation intellectuelle de

l'Empereur: ainsi, au retour de la pêche, en débarquant sur la plage,

l'Empereur trouva un amoncellement de beaux poissons parmi lesquels il y

avait beaucoup de fretin qui sautillait, et il prit une poignée de ces

petits poissons. Les gens sensibles et spirituels comme les Moncabrié et

les Campbell pensaient que l'Empereur allait rendre ces pauvres petits

poissons à leur élément naturel: pas du tout! l'Empereur n'eut pas le

moins du monde ce sentiment d'humanité, et, le coeur endurci, au lieu de

jeter ces petits poissons à la mer, il les mit dextrement dans la poche

du général Bertrand. Puis, faisant semblant d'avoir perdu son mouchoir,

il demanda au général Bertrand s'il n'en aurait pas un à lui prêter, et

le général Bertrand ayant mis avec empressement la main à la poche, la

retira avec plus d'empressement encore, car ses doigts avaient été

piqués: de quoi l'Empereur se permit de rire tout à son aise, comme si

pareille chose n'était pas une chose abominable! Après le repas,

l'Empereur voulut alimenter les divertissements en proposant le jeu de

la bague, et comme on manquait du cordon indispensable pour ce jeu, il

décida qu'on prendrait les rubans qui étaient à la coiffure des dames.

Les dames consentirent; elles parurent même très satisfaites.

Il n'y avait personne à l'île d'Elbe, absolument personne, dans les

hommes comme dans les femmes, qui n'ambitionnât une attention

bienveillante de la part de l'Empereur.

Ce qui se passait à Longone avait moins de retentissement dans l'île

d'Elbe que ce qui se passait à Porto-Ferrajo. Ainsi l'on avait peu parlé

des parties de palet faites presque clandestinement. Les surveillants

salariés des faits et gestes de l'Empereur y ajoutèrent ensuite ce

qu'ils voulurent pour se faire des droits à une augmentation de salaire.

La partie de la madrague fut racontée avec plus de vérité. On aurait pu

faire un recueil de toutes les paroles de l'Empereur. Pendant huit jours

on ne s'entretint pas d'autre chose; pas un seul individu qui ne crût

avoir été l'objet principal des attentions de l'Empereur. Quelques jours

après, j'avais une réunion porto-ferrajaise chez moi, et la conversation

générale ne roula que sur ce qui s'y était passé: l'un avait vu que

l'Empereur avait fait ceci, l'autre que l'Empereur avait cela, un tel

avait été interrogé, un tel consulté; chaque dame avait eu son aparté,

il avait demandé le ruban à celle-ci, il l'avait pris à celle-là; il

s'était promené avec la première, avec la deuxième, avec la troisième;

et enfin si l'on avait additionné le chiffre du temps qu'il avait passé

avec toutes les personnes de l'invitation, il en serait certainement

résulté que cette matinée avait au moins duré trois mois. L'Empereur me

parla de cette réunion: je lui racontai ce qui s'y était passé, et

quoique le général Drouot lui en eût déjà rendu compte, il n'en voulut

pas moins connaître les plus petites circonstances. Il s'amusa beaucoup

de ce qu'on lui faisait faire et de ce qu'on lui faisait dire.

Chose remarquable: l'Empereur, qui apprenait avec indifférence, du moins

ostensiblement, tout ce que la réaction antisociale vociférait contre

ses injustices, contre ses tyrannies, éprouvait une sensation

douloureuse en lisant dans les journaux ce qu'on disait de son

affaissement moral, et il ne cachait pas sa peine.

Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe · 第 80 / 120 题