LE THÉÂTRE.

L'Empereur comprit bientôt qu'il fallait des amusements à ses braves:

les amusements nocturnes lui parurent les plus essentiels. Il décida que

l'on ferait de suite un théâtre. On chercha un local; l'autorité

administrative indiqua l'église de Saint-François. L'Empereur hésita un

moment, il craignait la réprobation des consciences religieuses

timorées. Les magistrats municipaux le rassurèrent: depuis longtemps

cette église servait de magasin militaire; elle avait déjà été employée

pour les besoins de la cité. Le clergé lui-même ne fit entendre aucune

plainte; personne donc ne cria au sacrilège, loin de là. Une députation

des premières notabilités alla remercier l'Empereur de ce qu'il dotait

Porto-Ferrajo d'un édifice qui lui était absolument nécessaire; mais

l'édifice seul ne suffisait pas. La transformation en salle de spectacle

devait être dispendieuse, les accessoires pour monter la scène pouvaient

aussi s'élever à une somme importante, et la bourse de l'Empereur

n'était plus intarissable. D'ailleurs, l'Empereur donnait sa part en

donnant un bâtiment que l'on considérait comme sa propriété, quoique à

vrai dire cela fût un peu douteux, à moins que l'État ne comptât pour

rien dans la souveraineté de l'île d'Elbe. L'Empereur décida que les

loges du théâtre à construire seraient par anticipation vendues aux prix

que fixerait plus tard l'assemblée des acheteurs réunis en société, et

dans un clin d'oeil la vente fut consommée: il n'y eut pas de loges pour

tous ceux qui en voulurent. On avait cru que le premier rang devait être

destiné aux plus hauts fonctionnaires et aux grandes familles: cet

arrangement d'amour-propre éprouva quelque obstacle dès son

accomplissement. Il y eut des jaloux, par conséquent des critiques, ce

qui de part et d'autre avait quelque chose de ridicule. Nous étions tous

de la même hauteur et de la même grandeur: l'Empereur nous nivelait.

Ainsi le théâtre de Saint-François eut une foule de propriétaires, ce

qui arrive souvent en Italie. Les propriétaires s'organisèrent; ils

donnèrent à leur organisation le titre d'_Accademia dei fortunati_,

Académie des fortunés. L'Académie décida que l'inscription suivante

serait mise sur le frontispice du bâtiment: «_A noi la sorte._»

L'Empereur alla au-devant de tout ce qui pouvait être agréable aux

académiciens; il se prêta à toutes leurs fantaisies, qui d'ailleurs

n'avaient pour but que de lui plaire.

Chaque sociétaire fit sa propre affaire de l'affaire commune; tous se

donnèrent une tâche à remplir. Aussi architectes, maçons, mécaniciens,

décorateurs, peintres, menuisiers, serruriers, tout marcha de front, les

arts et les métiers, et dans moins de trois mois le théâtre fut livré au

public. On aurait cru que l'Empereur en avait l'entreprise, tant il

surveillait l'exécution.

Ce monument pouvait et devait être considéré comme un petit

chef-d'oeuvre.

Le peintre, artiste piémontais, se surpassa sur la toile d'avant-scène,

et son oeuvre méritait d'être conservée. Elle représentait Apollon banni

du ciel gardant les troupeaux chez Admète, et heureux, instruisant les

bergers. L'auteur de cette allégorie fit aussi un beau portrait de

l'Empereur en pied. Ce portrait a disparu, je ne sais pourquoi, car

publiquement le gouvernement toscan ne l'avait pas proscrit, et personne

parmi les gens de bien ne pouvait avoir intérêt à le faire disparaître.

C'était un portrait remarquable.

L'inauguration du théâtre eut beaucoup de similitude avec les fêtes de

famille. L'Empereur y prit part plutôt en père qu'en souverain.

Les comédiens étaient arrivés à point nommé. Leur troupe ne tenait pas

un premier rang, peut-être même un second, mais elle faisait passer les

veillées en compagnie, et cela comptait pour beaucoup dans une vie

d'ostracisme.

Nous en étions encore à la lune de miel, je veux dire aux jours où

l'Empereur n'avait pas décidé ce qu'il ferait; ses opérations semblaient

être empreintes de stabilité.

Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe · 第 78 / 120 题