La princesse Pauline était un complément d'intimité indispensable pour
l'Empereur: elle avait toutes les qualités d'un ange consolateur. La
présence du Roi de Rome était la seule qui aurait été plus précieuse que
celle de la princesse Pauline. Sans doute Madame Mère, que l'Empereur
aimait si tendrement, lui procurait de douces jouissances, mais Madame
Mère n'était pas toujours là, et d'ailleurs ses habitudes de vieillesse
ne pouvaient pas marcher ensemble avec les habitudes viriles de
l'Empereur. C'était même à cause de cela que Madame Mère avait voulu
avoir sa maison à part. La princesse Pauline, au contraire, ne
considérait en rien pour rien les habitudes de l'Empereur; et si
l'Empereur avait eu l'habitude de la battre, résignée à supporter les
coups, elle aurait dit: «Il me fait mal, mais laissons-le faire, puisque
cela lui est agréable!» Je répète ses propres expressions dans un moment
où elle expliquait son dévouement fraternel. Elle était douce,
affectueuse, bienveillante, et sa gaieté donnait de l'animation à tout
ce qui l'entourait. On pouvait la considérer comme le trésor le plus
précieux du palais impérial, l'Empereur à part, cela s'entend.
L'Empereur alla au-devant de la princesse Pauline: tout Porto-Ferrajo
était sur les pas de l'Empereur. La première fois la princesse Pauline
n'avait fait que paraître et disparaître; maintenant elle venait pour ne
plus s'en aller. C'était l'Empereur qui l'avait dit: chacun le répétait,
et cela doublait le plaisir de cette heureuse arrivée.
Tous les soins de tendresse que l'Empereur avait eus pour sa mère, il
les eut pour sa soeur, et le peuple, dans sa justice distributive, disait
que l'on ne pouvait pas être ni meilleur fils ni meilleur frère. Un
vivat universel accueillit la princesse Pauline; ce vivat la suivit au
palais impérial, où Madame Mère l'attendait. Rien n'est comparable au
bonheur de semblables réceptions; aucune manifestation officielle ne
peut avoir une telle puissance. Les coeurs ne vibrent pas par ordre.
Porto-Ferrajo illumina. Personne ne le lui avait dit. Cette spontanéité
fit plaisir à l'Empereur: elle toucha la princesse.
L'Empereur mit la princesse Pauline en possession de l'appartement qu'il
avait lui-même fait préparer pour l'impératrice.
L'intérieur du palais impérial se ressentit de la présence de la
princesse Pauline. Il y avait quelques soirées dansantes: elles étaient
agréables, parce que l'étiquette n'y mettait pas le _veto_ glacial des
grandes soirées. On avait organisé deux ou trois comédies pour les jouer
dans une pièce qu'on avait transformée en théâtre du palais. La jeunesse
la plus gaie fournissait de droit les acteurs les plus facétieux. Ces
messieurs n'étaient pas parfaits, mais ils étaient agréables, ils
faisaient rire, et il n'en fallait pas davantage. L'Empereur ne se
préoccupait pas trop de ces amusements; il en laissait la direction
suprême à sa soeur, pour laquelle c'était une grande affaire.
Toutefois, avant de se démettre de la surintendance des plaisirs,
l'Empereur avait voulu diriger lui-même la célébration d'une fête qu'il
donnait à l'occasion du retour de cette soeur chérie. L'Empereur
présidait à tout; rien n'échappait à son regard; il avait à la fois la
galanterie d'un chevalier et la noblesse d'un souverain. Je me trompe:
il avait toute la tendresse d'un père au milieu de ses enfants, toute
l'affection d'un ami entouré de ses amis. Lorsqu'il entra dans la salle
de danse, il s'attendait peut-être que l'orchestre jouerait: _Où peut-on
être mieux qu'au sein de sa famille?_ et au lieu de cet air d'amour, on
joua: _Allons, enfants de la patrie..._ L'Empereur s'arrêta, il écouta;
il se tourna vers moi et il me dit: «On croirait que c'est vous qui
dirigez la musique.» L'Empereur riait, mais en riant il disait à peu
près la vérité, car c'était moi qui avais fait jouer la _Marseillaise_.
Le chef d'orchestre, Gaudiano, qui me connaissait plus que les alentours
de l'Empereur, était venu me consulter pour savoir par où il devait
commencer, et je lui avais répondu: «Par le commencement: _Amour sacré
de la patrie..._!» Gaudiano était un patriote, il m'avait cru sur
parole. L'Empereur dit deux fois que «la _Marseillaise_ avait été le
plus grand général de la République». Il dit une fois que «les miracles
de la _Marseillaise_ étaient une chose inouïe». L'Empereur prit place
sur un fauteuil auquel on avait voulu, je crois, donner la forme d'un
trône. L'étiquette voulait qu'on ne passât pas devant l'Empereur sans le
saluer: la princesse Pauline suivait ponctuellement cette étiquette. La
femme de l'intendant voulut être encore plus ponctuelle: elle passa et
repassa tant de fois devant l'Empereur, toujours en le saluant
profondément, que l'Empereur finit par faire des signes d'impatience. La
société s'autorisa de ces signes d'impatience pour rire tout à son aise.
L'Empereur s'en aperçut; il se leva, fit le tour de la salle, et
lorsqu'il fut à la femme de l'intendant, il l'entretint avec beaucoup de
bienveillance; les rires cessèrent. Le bal se prolongea avant dans la
nuit; il était tard lorsque l'Empereur se retira.
L'Empereur reprit les habitudes de son cercle quotidien, qu'il laissait
cependant embellir, chaque fois que cela lui plaisait, à sa soeur, et il
n'était pas rare que sa soeur se plût à cet embellissement.
À côté du cercle de l'Empereur, il y avait quelquefois le cercle de la
princesse Pauline, et ce n'était pas le moins agréable. Chez elle, la
princesse Pauline avait ses franches coudées, et elle en profitait pour
multiplier les plaisirs. C'était son empire, et l'Empereur trouvait
toujours quelque prétexte pour aller la visiter. Ces visites faisaient
le bonheur de la princesse Pauline: elle le disait avec une naïveté
charmante.
La princesse Pauline était celle des soeurs de l'Empereur qui avait le
moins de talents, mais ses soeurs étaient bien moins remarquables pour le
coeur. Les deux soeurs aînées de la princesse Pauline n'auraient pas donné
un centime pour servir l'Empereur, et la princesse Pauline aurait
sacrifié sa vie seulement pour lui éviter des chagrins. L'Empereur ne
fut pas heureux dans ces (_sic_) deux soeurs, mais il le fut dans ses
trois belles-soeurs, la femme du roi Joseph, la femme du roi Louis, la
femme du roi Jérôme, et dans la femme de son fils adoptif, le prince
Eugène. La reine d'Espagne, Marie-Julie, fut digne dans la prospérité
comme dans l'adversité, et, sur le trône ou dans l'exil, sa vie fut un
enchaînement honorable de bonté et de bienfaisance; la reine de
Hollande, Hortense, qui se montra supérieure à toutes les vicissitudes
humaines et dont le nom dans l'infortune est devenu un nom national,
Hortense, qui fit de ses enfants des princes citoyens, et qui sur la
terre d'exil passa à l'éternité en faisant des voeux pour la France; la
reine de Westphalie, Frédérique-Catherine, dont l'autorité paternelle
força la main, et dont ensuite on voulut forcer les sentiments
d'honneur: née sur les marches du trône, alors qu'elle fut descendue du
trône elle refusa de reconnaître à la puissance souveraine le droit de
briser le lien conjugal, et, libre alors de sa volonté, elle resta
fidèle au serment qu'elle n'aurait pas fait, si, à l'époque où elle le
fit, elle avait été maîtresse de ne pas le faire; la princesse
Auguste-Amélie de Bavière, femme du prince Eugène, belle d'âme, parfaite
de coeur, et qu'une couronne n'aurait pas grandie, car elle était au
moins au niveau de toutes les couronnes.
Une espèce de monomanie dominait l'excellent naturel de la princesse
Pauline: elle voulait toujours être ou paraître malade. Le seul défaut
qu'elle trouvât à son frère était celui de la contrarier à cet égard,
et, en effet, l'Empereur se plaisait souvent à lui dire que ses maladies
étaient des rêves. La princesse Pauline avait une mauvaise santé, mais
elle s'était habituée à exagérer ses incommodités passagères. Le 1er
janvier, j'allai lui souhaiter la bonne année, que je lui souhaitai de
bon coeur, car je l'aimais sincèrement. Après le compliment, elle me
demanda «comment je trouvais son teint». Je répondis: «Comme le matin je
trouvais celui des roses.» Cela lui donna un peu de bouderie, elle
imaginait que c'était mal à moi de la contrarier ce jour-là, puis elle
se mit à rire de sa susceptibilité. Une autre fois, je la trouvai allant
à la promenade en chaise à porteurs; je m'approchai pour lui présenter
mon hommage. Elle me dit: «Vous voyez bien que je suis souffrante,
puisque l'Empereur m'a engagée à prendre le grand air.» Pour prendre le
grand air, la bonne princesse n'avait qu'à se mettre à l'une de ses
croisées, car son appartement était exposé à tous les airs, et c'est
peut-être ce que l'Empereur avait voulu lui faire entendre. Mais le
désir de se rendre intéressante n'allait pas jusqu'à la faire renoncer à
la danse qui lui nuisait ou qui pouvait lui nuire, et, eût-elle été plus
malade encore, elle aurait dansé sans cesse si l'Empereur n'y avait mis
bon ordre. Le capitaine Loubers était son danseur officiel. La princesse
Pauline n'aurait pas joui de son plaisir particulier si elle n'avait été
assurée qu'il était entouré d'un plaisir général: c'était une pâte
humaine de perfection. Je cite un seul trait de son caractère: elle
s'habillait pour paraître au cercle dansant de l'Empereur; sa femme de
chambre, jeune demoiselle corse, la mécontenta dans son service, et,
impatientée, elle lui donna un soufflet. Arrivée au bal, elle était
inquiète; ses yeux se portaient avec anxiété vers une porte où les
premiers serviteurs de l'Empereur avaient la permission de se placer
pour voir les divertissements. La princesse faisait partie d'une
contredanse, mais son regard était toujours fixé sur la porte. Tout à
coup, quittant la contredanse, elle courut à la porte et elle y embrassa
vivement une jeune personne à laquelle elle dit hautement avec émotion:
«Pardonne-moi, cela ne m'arrivera plus.» C'était la femme de chambre.
Aucune famille porto-ferrajaise ne donnait des soirées: c'était presque
impossible en présence des soirées de l'Empereur. La princesse Pauline
me pressait de recevoir; mais j'étais trop petitement logé à
Porto-Ferrajo, et je recevais à Rio-Marine: l'élite des braves y venait,
je tâchais de lui rendre mon hospitalité agréable. La vérité est qu'elle
s'en contentait; car c'était toujours à qui rirait le plus. La princesse
Pauline voulait s'associer à cette gaieté de bon aloi; elle me le disait
souvent, mais l'Empereur ne voulait pas que, dans la mauvaise saison,
elle s'exposât à franchir les monts, et l'Empereur commandait.
Lorsque le carnaval fut arrivé, la princesse Pauline usa de toute son
influence pour que le théâtre donnât plus de vie aux divertissements
nocturnes, et le théâtre répondit aux intentions de cette princesse avec
d'autant plus d'empressement qu'on était persuadé que la princesse ne
cherchait qu'à distraire l'Empereur: ce qui était vrai.
Depuis quelque temps, l'Empereur était plus rêveur que de coutume, sans
cependant être sombre. La princesse Pauline s'inquiétait; le général
Drouot m'en avait parlé plusieurs fois. L'Empereur se prêtait de la
meilleure grâce du monde à tout ce que sa soeur faisait pour lui être
agréable; d'ailleurs, il n'aimait l'isolement que pour travailler sans
distraction. Pendant la durée du carnaval, il alla plus fréquemment aux
représentations théâtrales, et il assista même à un bal masqué. Ce bal
eut cela de remarquable, outre la présence de l'Empereur, que la
princesse Pauline y alla travestie en Napolitaine, mise avec un goût
exquis, une grâce enchanteresse, et paraissant encore plus jolie que
jamais. Son triomphe fut complet. Tout le monde était sincèrement
émerveillé. L'Empereur lui-même comptait parmi les admirateurs.
Le carnaval parcourut sa carrière. La garde impériale, qui l'avait aimé
pendant sa vie, se chargea de faire les honneurs de son convoi funèbre,
et elle s'en acquitta à merveille; beaucoup de jeunes gens du pays
s'associèrent à ce deuil facétieux. Le pauvre carnaval fut donc
solennellement enterré. Le commandant Mallet conduisait le cortège;
habillé en Sultan, monté sur le cheval blanc de l'Empereur, richement
couvert des cachemires de la princesse Pauline, il était fier comme
Artaban, et il y avait vraiment de quoi l'être. À côté de lui, était le
capitaine des lanciers polonais, Schultz, qui représentait Don
Quichotte, et qui le représentait à s'y méprendre. C'était naturel: le
capitaine Schultz avait cinq pieds neuf pouces, il était mince, et son
cheval était l'haridelle (_sic_) la plus haridelle de l'île d'Elbe; le
costume répondait parfaitement au cavalier et au coursier; c'était en
tout point le héros de Michel Cervantès. Il y avait beaucoup d'autres
beaux costumes. Et cette cérémonie avait lieu quelques jours avant notre
départ!