LES FÊTES.

La municipalité de Porto-Ferrajo avait bien l'intention de fêter

publiquement l'arrivée de l'Empereur; mais la caisse municipale n'était

pas riche, et l'on touchait à la fête de saint Cristino, le patron

titulaire du pays. Les Porto-Ferrajais n'auraient pas voulu pour rien au

monde supprimer l'hommage annuel qu'ils rendent à leur protecteur

céleste. Mais deux dépenses l'une sur l'autre, sans compter celle que

l'arrivée de l'Empereur avait déjà occasionnée, c'était beaucoup: on se

décida à fêter l'Empereur le jour qu'on fêterait saint Cristino. On fit

deux parts pour cette double fête, la part de la religion et la part du

plaisir. Le matin l'on chanta une messe solennelle, le soir l'on donna

un bal splendide. L'invitation du matin ne faisait mention que de saint

Cristino, l'invitation du soir portait la prière «d'assister au bal pour

solenniser l'arrivée de Sa Majesté l'Empereur, l'auguste souverain». Il

n'y avait pas à se tromper.

L'Empereur alla, dans toute la splendeur de sa situation, assister à la

messe solennelle: voitures, chambellans, officiers d'ordonnance, troupes

sous les armes, rien ne manqua à son cortège du matin et le soir. Pour

aller au bal, il y eut de plus les flambeaux. Quelques personnes

trouvèrent que, dans ce faste presque prétentieux, il y avait quelque

chose de colifichet, et j'avoue que j'étais un peu de cette opinion.

Quelques jours après, je reçus une leçon dans une conversation fortuite

et je tâchai d'en profiter: l'Empereur, parlant au général Bertrand des

nécessités de circonstance qui soumettaient les hommes comme les choses,

lui disait: «Par exemple, croyez-vous que, l'autre jour, je n'aurais pas

payé pour pouvoir aller à pied à l'église, seulement avec vous ou avec

le général Drouot? Et cependant, je me suis fait suivre par une sorte de

fracas ridicule: c'est que, dans un pays où le peuple n'a pas le

sentiment de la puissance suprême, si, au jour de ses prédilections

séculaires, je n'étais pas apparu à ses yeux dans l'éclat qu'il suppose

aux souverains, il n'aurait peut-être plus cru à ma souveraineté, et,

dans mon intérêt bien entendu, il fallait éviter cela, comme il faudra

que je l'évite encore chaque fois que l'occasion s'en présentera.»

L'Empereur fut très dévot à la messe; il fut très gai au bal.

La garde nationale ajouta sa fête à la double fête; la garde nationale

qui avait accueilli la garde impériale avec une fraternité de l'âge

d'or, saisit cette circonstance pour lui offrir un banquet, et ce

banquet fut la consécration de tous les sentiments nobles et généreux.

Citoyens et soldats, soldats et citoyens s'identifièrent d'affection, et

jamais réunion d'amitié n'eut un caractère plus virginal. Tout le pays y

prit part; l'Empereur en éprouva une joie extrême. On porta sa santé

avec délire. On porta aussi la santé «des braves morts au champ

d'honneur», ce qui amena une illarité (_sic_) telle qu'on resta plus

d'un quart d'heure sans pouvoir continuer à porter les santés convenues.

Mais, en reprenant le cours des santés à porter, le convive qui s'était

trompé reprit; gravement: «À la mémoire des braves morts au champ

d'honneur!» et l'assemblée, debout, lui répondit par des acclamations

brûlantes de patriotisme.

La garde impériale riposta banquet pour banquet: ce n'était pas une

nouvelle fête, c'était la suite de la première fête. Toutes les âmes

continuèrent à s'entendre, à s'aimer, à se le dire, et les épanchements

furent sans réserve. L'Empereur y reçut de nouveaux témoignages d'amour.

On chanta des couplets de circonstance qui finissaient par ce refrain:

Jurons, jurons ensemble

Honneur, fidélité!

et, d'enthousiasme, tout le monde jura honneur, fidélité. Les tables du

banquet étaient dressées sur la terrasse de la Porte de mer; des

croisées de ma maison dominaient cette terrasse. J'avais chez moi six

canons de bronze du calibre d'une grosse carabine, et qui jusque-là

n'avaient servi que d'ornement militaire. Ils n'équivalaient pas même à

de petits mortiers. Ma femme, associée de coeur et d'âme à tous les

témoignages de nationalité, eut l'heureuse idée de faire à mon insu

dresser ces canons en batterie à l'une des croisées, et lorsque le

général Cambronne porta la santé de l'Empereur, l'artillerie en

miniature mêla son bruit aux cris de joie. Cette surprise, bien

appropriée à la fête des preux, la couronna joyeusement, et un vivat

général de gratitude salua Mme Pons. Tous les officiers de la garde me

témoignaient beaucoup d'affection: il était donc naturel que je portasse

un toast; je le portai ainsi: «À la liberté! Puisse-t-elle devenir au

monde moral ce que le soleil est à l'univers physique!» Ce n'étaient pas

les habitudes impériales. L'Empire comprenait mieux l'égalité que la

liberté: on pourrait même dire que l'Empire ne comprenait que l'égalité.

Toutefois, mon toast fut accueilli avec un sentiment d'approbation

extrême. La plupart des braves vinrent me presser la main. C'est que le

mot de liberté fait vibrer tous les coeurs nobles et généreux.

L'Empereur s'était affligé de ce que la princesse Pauline n'avait pas pu

assister à la fête de saint Cristino; il s'affligeait encore de ce

qu'elle n'assisterait pas à la fête de saint Napoléon, il le disait

souvent. Il eut même un moment la pensée de faire retarder cette

nouvelle manifestation. Mais il comprit la difficulté d'arrêter le

mouvement populaire, il laissa faire.

Porto-Ferrajo se lançait dans une voie immense d'affection. Mais c'était

pourtant une voie de perdition pour les finances générales de la commune

et pour les finances particulières de ses notabilités. Les rentrées de

la commune ne couvraient pas, à beaucoup près, les dépenses qu'elle

s'imposait. Il fallait donc indubitablement qu'elle recourût aux

emprunts publics, onéreux dans tous les pays du monde, plus

particulièrement dans les pays pauvres. Il n'y avait pas six familles à

Porto-Ferrajo dont la fortune fût au niveau des sommes que coûtait le

luxe inusité de leurs femmes. Sans doute, l'Empereur, en occupant des

milliers de bras, faisait couler l'or à grands flots, mais il le faisait

couler par le travail, et la généralité des personnes de faste ne

travaillait pas. Les marchands gagnaient parce qu'ils vendaient haut la

main toutes leurs marchandises, bonnes et mauvaises. Les rentiers

perdaient parce que le renchérissement de toutes les choses nécessaires

à la vie matérielle devenait chaque jour moins en rapport avec

l'immobilité de leurs revenus: ils ne pouvaient pas faire faire pour

cent francs ce que, avant l'arrivée de l'Empereur, ils faisaient faire

pour cinquante francs, tandis que la valeur de leurs rentrées n'avait

pas augmenté d'un centime. N'importe, l'on était notabilité; et pour ne

pas déchoir par la mise, on s'exposait à déchoir par la bourse. On avait

une belle robe pour la fête du pays; on n'aurait pas osé la porter une

seconde fois au bal de la fête impériale, et l'on cherchait à s'en

procurer une plus belle; ajoutez quelques apparitions aux cercles de la

Cour: tout cela conduisait à une catastrophe. L'usure de Porto-Ferrajo

aurait fini par dévorer le patrimoine de la bourgeoisie rentière, comme

l'usure de Florence dévore les domaines de la vieille noblesse.

Quoi qu'il en soit, l'on se prépara à célébrer dignement la fête de

l'Empereur, et la municipalité n'épargna aucune des somptuosités qui

pouvaient être à sa portée. On construisit une grande salle en bois sur

la place d'Armes, on éleva un arc de triomphe pour un beau feu

d'artifice, et l'on organisa une course de chevaux: c'était immense pour

la localité.

Enfin le 15 août arriva. Les salves d'artillerie commencèrent les joies

de la journée. Le lever de l'Empereur eut vraiment quelque chose

d'extraordinaire; toutes les magistratures populaires de l'île s'y

trouvaient, et jamais aux Tuileries l'Empereur ne fut si bien entouré:

il semblait le comprendre, ses paroles d'émotion se succédaient, on

voyait que sa manière était supérieure à celle du souverain agréant des

hommages: c'est que c'était celle de l'homme recevant des sentiments.

Tout le monde emporta de nobles souvenirs de ce lever. On alla aussi

complimenter Madame Mère: Madame Mère joignit ses voeux aux voeux

universels.

Les cérémonies religieuses eurent cet éclat presque mondain qui sert

plus à éblouir les yeux qu'à satisfaire le coeur, et dont l'Italie fait

un si grand abus que son culte du catholicisme romain ne semble pas le

même que celui que l'on exerce en France. L'Empereur se rendit en grand

apparat à la messe. La garde nationale et la garde impériale étaient

sous les armes formant la haie, et je ne crois pas que la fête eut rien

de plus magnifique. La sortie de la messe offrit un spectacle curieux:

toutes les toilettes du jour, se disputant un regard de l'Empereur,

forcèrent les rangs militaires, prirent leur place, et la perturbation

de joyeuseté fut telle qu'on ne songea pas même à battre aux champs.

Il en fut à peu près de même à la course des chevaux: les dames prirent

d'assaut toutes les places sur lesquelles l'oeil de l'Empereur pouvait

planer. Ce divertissement n'était pas ordinaire à Porto-Ferrajo, parce

qu'il fallait y faire venir les chevaux du continent. Aussi il fit un

grand plaisir, même à l'Empereur.

Un vent impétueux dérangea le feu d'artifice. J'ai dit que le feu

d'artifice représentait un arc de triomphe; sur le fronton de cet arc de

triomphe on lisait: «À l'Empereur.» Le vent éteignit tous les lampions

de la première lettre, de la quatrième, de la neuvième et enfin de la

dixième, de telle sorte que les lettres restantes formaient ce mot, «le

père»; et ce qu'il y a de plus étonnant, c'est que «le père» fut la

dernière clarté qui cessa de briller. Le peuple fit attention à cela;

l'Empereur fut peuple à cet égard.

L'illumination fut générale dans toute l'étendue du mot; chacun disputa

de goût et d'éclat, il y avait de fort belles illuminations. La mienne

remporta le prix: je le dis avec plaisir. J'avais huit croisées de

façade. Je fis faire des lettres en bois aussi grandes que les croisées:

une ancre d'espérance, aussi en bois, qui avait vingt pieds de long,

rompait à angle droit le centre de la ligne horizontale des lettres, et

chaque lettre avait au-dessous d'elle une étoile qui l'égalait en

largeur; les huit lettres étaient dominées par une seule lettre, un _A_;

ces huit lettres formaient le nom de Napoléon. J'avais fait garnir cette

charpente de lampions tricolores aussi resserrés que possible. Dès qu'on

l'eut éclairée, le public accourut devant ma maison, et il m'honora de

ses applaudissements répétés. On prévint l'Empereur: l'Empereur se

rendit chez le capitaine du port qui restait en face de chez moi, et il

regarda longuement. Le colonel Campbell prétendait que mon allégorie

était trop explicite. Je ne savais pourtant rien des projets de

l'Empereur; je ne crois pas même qu'à cette époque l'Empereur eût des

projets. Le peuple veilla toute la nuit.

Tandis que le peuple veillait dans les rues, la haute société veillait

au bal, et le soleil dispensait sa lumière lorsque les danseurs se

séparèrent. L'Empereur alla voir danser, Madame Mère aussi; tous deux

partagèrent la joie commune. La comtesse Bertrand ne parut pas: un

malheur de famille la retenait chez elle. Il y eut un acte de juste

sévérité exercé contre une femme française; cette femme avait une

mauvaise conduite; un de ses adorateurs lui avait procuré un billet;

elle s'était rendue au bal la première. On la pria de se retirer;

appuyée qu'elle se croyait par des protecteurs, elle refusa, et alors,

usant d'autorité, on la fit sortir; les protecteurs ne la protégèrent

pas.

Entre la fête de saint Cristino et celle de saint Napoléon, il y avait

eu, en rade, une fête anglaise qui surprit les Elbois. Le 4 juin, vers

midi, je reçus l'invitation suivante: «Le capitaine Towers, de la

frégate de Sa Majesté Britannique, prie Monsieur et Madame Pons de lui

faire l'honneur d'assister à une fête impromptue donnée à l'occasion de

la naissance de S. M. le roi Georges, ce jour à cinq heures et demie.»

Cette invitation me fut apportée par un officier anglais, qui, de la

part de son commandant, me pria de vouloir bien lui dire s'il n'y avait

personne d'oublié sur une longue liste qu'il me présenta, et que la

municipalité lui avait donnée. Il ne pouvait guère y avoir des oublis,

car c'était vraiment la levée en masse des personnes présentables. J'y

ajoutai pourtant un nom. Cet officier, sa liste à la main, guidé par un

valet de ville, alla de porte en porte, et, verbalement, pria tout le

monde d'assister à la fête impromptue. Cet officier parlait bien le

français, moins bien l'italien; il avait d'ailleurs des manières

distinguées.

J'avoue que ma première impression fut de trouver cette fête blessante.

Il me semblait que c'était de mauvais goût que de fêter le souverain

vainqueur en présence du souverain vaincu. Je croyais que la rade de

Livourne aurait mieux convenu à cette ovation. Je fus consulter le

général Drouot. L'Empereur ne lui avait rien fait dire, et il était

aussi embarrassé que moi; il courut chez l'Empereur. L'Empereur

regardait la fête anglaise comme une fête de famille, il désirait que

j'acceptasse l'invitation, même que j'allasse à bord de la frégate «avec

ma femme et mes enfants qu'il aurait du plaisir à voir».

Je fus donc avec ma femme et mes enfants à bord de la frégate anglaise.

Les Anglais nous accueillirent avec une politesse extrême.

Tous les canons avaient été mis dans la cale. L'entrepont formait une

vaste salle à manger. La table tenait toute la longueur que la frégate

avait pu permettre de lui donner. Sur le pont, avec des voiles et des

drapeaux, l'on était parvenu à constituer un beau salon dansant, dans

lequel le capitaine Towers avait fait élever un trône pour l'Empereur.

La frégate était complètement pavoisée: le pavillon elbois tenait la

première place.

L'Empereur arriva: tout l'état-major alla le recevoir à l'échelle. On ne

pouvait pas le saluer avec l'artillerie, parce qu'il n'y avait plus de

canons montés, mais l'équipage, rangé sur les vergues, lui adressa trois

hourras bien nourris, et l'Empereur, le regardant, ôta son chapeau. Il

passa ensuite sur le gaillard d'arrière: là, tout le monde se rangea en

cercle, et l'Empereur, comme s'il était chez lui, la main gauche dans

son gousset, selon son usage, répéta à l'avenant les questions

insignifiantes qu'il faisait presque toujours en pareille circonstance.

Il ne cherchait pas à fatiguer son esprit par des à-propos

particulièrement applicables à chacune des personnes qu'il interrogeait:

ce n'était pas son moment d'éclat. Lorsque le cercle fut rompu,

l'Empereur demanda un interprète, et il alla parler à des matelots,

surtout à un contremaître qu'il avait entretenu plusieurs fois pendant

sa traversée de Fréjus à l'île d'Elbe. Il semblait que tout l'équipage

était avide de le revoir: la figure de ces braves gens exprimait le

contraire de la perversité de leur gouvernement. Le capitaine Towers

était dans une admiration sincère pour l'Empereur: il le suivait sans

cesse d'un regard plein de respect et d'intérêt, il avait une de ces

figures ouvertes qui inspirent de la confiance.

J'en étais encore à ma grande brouillerie avec l'Empereur. Je ne

l'approchai pas. Il vint à moi, il me demanda ma femme et mes enfants,

je me hâtai de les lui présenter. Il loua beaucoup ma femme de la

manière remarquable dont elle remplissait ses devoirs maternels, qu'il

appela de _saints devoirs_. Il avait déjà dit au général Drouot «que ma

femme était un noble modèle des bonnes mères». Il s'amusa beaucoup à

faire jaser ma fille aînée, qui, toute petitote (_sic_), ne pouvant en

aucune manière comprendre la grandeur du personnage qui s'occupait

d'elle, lui disait des choses enfantines que l'Empereur trouvait

aimables, parce qu'elles étaient ingénues et qu'elles lui prêtaient à

rire: cet amusement dura assez pour que tout le monde en fît la

remarque. Ma fille cadette n'était pas encore en état de bien répondre.

J'étais fort aise de la distinction impériale dont ma fille aînée

jouissait, parce qu'elle me prouvait que l'Empereur, qui semblait m'en

vouloir, n'en voulait pas du moins aux êtres que je rapprochais le plus

de mon coeur. J'eus aussi mon moment de faveur, suite naturelle de celle

dont ma famille venait d'être honorée. L'Empereur me fit signe d'aller à

lui: «Vous ne vouliez pas venir ici?--Je ne croyais pas devoir y

venir.--Pourquoi?--Parce qu'il ne me semblait pas séant que l'on

affectât de fêter sous vos yeux le prince qui a le plus contribué à vos

malheurs.--C'est un devoir pour les Anglais de célébrer cette fête

partout où leur service les appelle.--Le service de ceux-ci les appelle

au moins autant à Livourne qu'à Porto-Ferrajo, puisqu'ils sont les trois

quarts du temps à Livourne, où ils étaient hier encore.--C'est

vrai.--Ensuite ils viennent nous dire que c'est un impromptu; oui, un

impromptu prémédité! du drap noir cousu avec du fil blanc!--Comme tout

ce que font les Anglais. Le capitaine Towers n'est pour rien dans cette

combinaison, c'est une idée du colonel Campbell. Le colonel Campbell est

l'âme damnée de son gouvernement, son mandat est de me nuire. Il cherche

à me nuire, il m'a plusieurs fois ennuyé. Ne vous engage-t-il plus à

rentrer en France?--Non, Sire, et bien lui en vaut, car la patience a un

terme.--Gardez-vous bien de la perdre! C'est dans mon intérêt que vous

devez la garder. On ne manquerait pas de me susciter une affaire

générale en vengeance d'une affaire particulière. Le gouvernement

anglais ne cherche qu'à me perdre: il ne me pardonnera jamais d'avoir

été le Français le plus acharné à briser sa suprématie. Ce n'était pas

la haine qui me faisait agir, c'était le devoir, c'était l'amour de la

patrie. Aussi tous les Anglais de bonne foi m'honorent. Si j'allais en

Angleterre, le gouvernement anglais aurait peur de mon influence, et il

me ferait partir.»

J'aurais payé beaucoup pour pouvoir prolonger cet entretien, mais

l'Empereur s'aperçut qu'il retardait le repas. Il me dit: «Je commence à

être un embarras, et il est temps que je m'en aille.» Dès qu'il fut levé

pour partir, le capitaine Towers vint lui faire une demande à voix

basse, et l'Empereur lui répondit hautement: «Madame Pons!»

Les mêmes hourras accompagnèrent l'Empereur à son départ: il répondit

par le même salut.

Lorsqu'on dut se mettre à table, le capitaine Towers, chef visible de

cette fête, alla prendre Mme Pons, lui donna le bras et la fit placer à

sa droite; il lui fit aussi les honneurs du bal. Cette préférence était

certainement due à l'indication de l'Empereur. Le repas fut somptueux;

il y avait une immensité de plats; toutefois, il y avait peu dans chaque

plat. Ainsi, un poulet rôti faisait deux plats.

Le bal suivit le repas, il couronna la fête.

Ma fille aînée en était encore aux jours de la première enfance, mais

les leçons de père et mère étaient incessantes, et ce tout petit enfant

en profitait. De retour à la maison, sa mère lui demanda si elle était

contente d'avoir vu l'Empereur: «Oui, répondit-elle, mais je crois, que

je l'ai trop salué, et j'en suis fâchée!» Cette réponse était de

quelques années plus vieille que ma fille. Lorsque je fus dans les

bonnes grâces de l'Empereur, je lui racontai cette petite anecdote, et

il me dit gaiement: «Ah! monsieur le républicain, il y a votre couleur

dans ces paroles naissantes!» Je ne m'en défendis point.

Cette fête eut cependant un revers de médaille, fort indifférent sans

doute pour la société britannique: deux officiers anglais, entrés dans

la vigne du Seigneur, voulurent cependant danser quand même, et, par

leurs inconvenances de déraison, sans pourtant avoir l'intention

d'offenser, ils contraignirent plusieurs dames à se retirer,

particulièrement la femme de l'intendant, quoiqu'elle aimât beaucoup la

danse. Il est incompréhensible qu'un peuple qui a presque atteint au

plus haut degré de la civilisation ne puisse pas se guérir à tout jamais

de cette maladie dégradante. Un officier supérieur a, dans une grande

réunion à la cour de Florence, pour ainsi dire en présence du souverain,

de la souveraine, fait ce qu'un soldat abruti n'oserait pas à la caserne

faire en présence de ses camarades, et les compatriotes de cet officier

supérieur ne l'ont puni qu'en riant de son oubli! La philosophie

philanthropique qui, en Angleterre, est si riche de bonnes institutions,

ne pourrait-elle pas ajouter à sa gloire en inventant un moyen assuré

d'éteindre cette odiosité (_sic_), ou au moins de l'empêcher de se

montrer en spectacle dans tous les pays du monde?

Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe · 第 74 / 120 题