La comtesse Bertrand était arrivée à l'île d'Elbe sans que le public
elbois s'en fût presque aperçu, on ne s'aperçut guère plus du séjour
qu'elle fit à Porto-Ferrajo. La raison en est toute simple: Mme la
comtesse Bertrand était venue rejoindre son mari avec la résolution
prise de vivre dans l'isolement le plus complet, de se consacrer
exclusivement aux soins maternels, et de retourner en France avec sa
famille aussitôt que cela serait possible. Ce plan devait exclure toutes
les relations qu'il aurait été facile à la comtesse Bertrand de
contracter; elle ne se prêta point à cette combinaison. Le seul agrément
dont elle voulait jouir sans réserve était la présence de son mari, de
ses enfants. Ses enfants étaient constamment auprès d'elle; son mari ne
la quittait presque pas. La comtesse Bertrand ne voyait même que très
rarement Madame Mère et la princesse Pauline. Madame Mère se plaignait
de cela; la princesse Pauline ne le trouvait pas mauvais: elle faisait
plus de visites à Mme la comtesse Bertrand qu'elle n'en recevait.
L'opinion était établie que l'Empereur exigeait les prévenances de la
princesse Pauline pour Mme la comtesse Bertrand. Ma femme était exceptée
de la règle commune par laquelle Mme la comtesse Bertrand avait voulu se
faire une vie privée tout à fait à part. Pourtant, elle ne fermait pas
sa porte; elle recevait les personnes qui allaient lui faire visite,
mais elle ne leur rendait pas leurs visites. On se lassa de lui
prodiguer des égards sans réciprocité; on la laissa tranquillement chez
elle. Un malheur rendit son isolement encore plus absolu: son plus jeune
enfant mourut. La douleur maternelle de la comtesse Bertrand atteignit
au comble. Sa solitude devenait une nécessité absolue. La comtesse
Bertrand était à peu près inconnue des Elbois lorsqu'elle quitta l'île.
Ce que je viens de dire ne l'empêchait pas d'admettre chez elle les
Anglais que la curiosité attirait à Porto-Ferrajo. Son cercle était un
cercle anglais. D'origine anglaise, peut-être élevée à l'anglaise, la
comtesse Bertrand avait des tendances britanniques, et, comme elle ne
croyait pas mal faire, elle le disait à qui voulait l'entendre. Elle
disait aussi, sans gêne aucune, que pour rien au monde elle ne resterait
à l'île d'Elbe plus d'un an. Le général Bertrand était l'écho de sa
noble compagne, si tant est que sa noble compagne n'était pas le sien.
La comtesse Bertrand était femme parfaite, mère plus parfaite encore.
L'arrivée de la comtesse Bertrand ne fut une diversion pour personne.
Elle diminua même les distractions de l'Empereur, car elle fut cause que
le général Bertrand se concentra dans sa demeure. L'Empereur ne le
voyait presque plus que lorsqu'il le faisait demander; mais les
occasions ne pouvaient pas manquer. L'Empereur ne paraissait pas aimer
aller à la promenade sans avoir son grand maréchal à côté de lui, car le
général Bertrand était toujours grand maréchal dans la plénitude du mot.
L'Empereur prenait quelquefois dans sa voiture le fils du général
Bertrand, jeune enfant de six ou sept ans, plein de vivacité, d'énergie,
et qui se fâchait lorsqu'on lui faisait quitter son petit sabre de bois,
ce à quoi nous nous amusions pour le courroucer. L'Empereur était plein
d'attention pour la comtesse Bertrand; il se rendait fréquemment auprès
d'elle, et pour peu qu'elle fût indisposée, il en faisait exactement
demander des nouvelles plusieurs fois par jour.
Plus tard, tous les journaux de l'Europe, sans en excepter ceux de la
Toscane, qui pour ainsi dire s'imprimaient sous nos yeux, donnèrent la
nouvelle que le général Bertrand était allé à Rome, et un personnage
publia qu'il l'avait rencontré au palais Quirinal. Autant vaut-il que je
fasse connaître la cause de cette erreur universelle.
Le général Bertrand avait un frère inspecteur général des eaux et
forêts, et ce frère vint le trouver à l'île d'Elbe: il y fut reçu avec
jubilation. L'Empereur l'accueillit comme un des fidèles. Chacun de nous
chercha à rendre son séjour agréable; je me plus à lui faire les
honneurs des mines, il me parut charmé des moments qu'il passa à
Rio-Marine. L'Empereur le surchargea de questions; le nouveau venu,
peut-être averti par son frère, avait fait une ample provision de
renseignements. C'était alors la pâture la plus substantielle pour l'âme
affligée de l'Empereur. L'inspecteur général visita l'empire elbois, fut
partout bien reçu, ensuite il nous quitta pour aller visiter la capitale
du monde chrétien. Un inspecteur général français, du nom de Bertrand,
venant de l'île d'Elbe, y retournant! Il n'en fallait pas davantage pour
faire croire que le grand maréchal de l'Empereur était à Rome, et on le
crut.
Le retour à l'île d'Elbe du frère du général Bertrand donna lieu, dès le
premier jour, à une scène de profond attendrissement de la part de
l'Empereur. M. l'inspecteur général apportait des gravures qu'il avait
achetées à Rome. L'Empereur voulut voir ces gravures; on s'empressa de
les lui envoyer à la campagne de Saint-Martin. L'Empereur examina ce
recueil avec une attention extrême: il en disait le bien, il en disait
le mal selon son jugement. Il semblait avoir étudié l'art du graveur.
Tout à coup il s'arrêta, devint rouge, et, avec un frissonnement marqué,
il s'écria: «Voilà Marie-Louise!» Ce cri d'émotion extrême nous avait
tous jetés dans une espèce de stupeur; nous portions sur l'Empereur un
regard d'anxiété: il s'en aperçut et il chercha à se remettre; alors il
décomposa la figure de l'Impératrice et il en apprécia chaque trait. Il
prit la gravure suivante, c'était celle du Roi de Rome. Ici tout me
manque pour faire comprendre l'expression paternelle que l'Empereur mit
à ces mots: «Mon fils!» Ce tableau déchirant est toujours présent à ma
pensée. La tendresse, l'amertume, le bonheur, la misère, l'espérance, le
découragement, le passé, le présent, l'avenir, tout s'était caractérisé
dans l'accent presque surnaturel avec lequel l'Empereur avait dit: «Mon
fils!» Ce n'était pas un cri, non, l'Empereur ne cria pas, nous
l'entendîmes à peine. J'ignore ce que c'était, je n'ai jamais pu me
l'expliquer. L'Empereur, se couvrant le visage avec la gravure, répéta:
«Mon fils!» et un long silence succéda à cette répétition. On n'osait
pas même respirer. L'Empereur s'enferma dans son cabinet, il y resta une
demi-heure et il était tout défait lorsqu'il en sortit. Il monta en
voiture sans rien dire à personne. On avait eu tort de surprendre sa
sensibilité: il resta plusieurs jours sous l'influence de cette
surprise.