Le soleil était aussi brûlant que sous le tropique, ses rayons enflammés
semblaient empêcher les vents alizés de rafraîchir les montagnes
granitiques et ferrugineuses de l'île d'Elbe. Cette chaleur excessive
fatiguait l'Empereur. Son palais impérial de Porto-Ferrajo était
vraiment en feu, Longone n'offrait aucune espèce d'abri, Rio n'avait
qu'une promenade nocturne sur les bords de la mer. Saint-Martin ne
possédait que quelques arbres presque sans ombrage. Toutefois, des voix
amies conseillaient à l'Empereur de ne pas s'isoler sous les
châtaigniers touffus de Marciana; ma voix était l'une de ces voix. Ce
n'est pas que je craignisse quelque trahison: Marciana n'avait alors
aucun intérêt à trahir. Mais il pouvait être facile d'y trouver un
assassin, et les ennemis de l'Empereur cherchaient des assassins. Je
représentai à l'Empereur que ses jours avaient déjà été menacés, qu'il
serait imprudent de les exposer encore, et je ne fus pas le seul de cet
avis. L'Empereur écouta, remercia, et il s'achemina vers son ermitage
pittoresque: «De l'ombre et de l'eau, disait-il en riant, c'est le
bonheur, et je vais chercher le bonheur». Alors on le pria de prendre
une bonne garde, il ne voulut pas être gardé: «Que ferait, disait-il
encore, un détachement pour veiller à ma sûreté? Ces soldats ne
pourraient pas, arme au bras, me suivre à la promenade, et alors même
que cela serait quotidiennement possible, aucune escorte n'empêcherait
un coup de fusil tiré de derrière une haie.» Il y avait du vrai dans ce
raisonnement.
L'Empereur partit donc pour Marciana il ne prit que la suite
indispensable. Mais à côté de l'ermitage, il fit dresser sa tente de
campagne qu'il n'oubliait pas, même dans ses courses ordinaires, et,
comme les rois de l'antiquité, c'est sous la tente qu'il éleva son trône
voyageur. Madame Mère se rendit auprès de son fils. Elle habita
l'ermitage.
Porto-Ferrajo n'était plus le même; il semblait morne. Cependant il ne
lui manquait qu'un homme, mais cet homme était l'Empereur! Longone et
Rio avaient aussi quelque chose de plaintif. On aurait dit que
l'Empereur était parti. Même, le colonel Campbell trouvait l'absence
longue; les courses de vigilance le fatiguaient, d'autant plus que
l'Empereur le recevait peu. Une quinzaine de jours s'écoulèrent dans
cette espèce de délaissement.
On n'était pas pourtant sans nouvelles de l'Empereur. Le service
régulier de l'État, et les besoins du service intérieur de la maison
impériale, ainsi que de la maison de Madame Mère, établissaient un
va-et-vient permanent de Porto-Ferrajo à Marciana, et l'on savait tout
ce que l'Empereur faisait.
Tout à coup, la population matinale s'écria: L'Impératrice et le Roi de
Rome sont arrivés, et aussitôt la population entière fut debout. On
m'envoya un exprès pour m'instruire de ce grand événement, j'accourus à
Porto-Ferrajo. Les officiers de la garde avaient la tête à l'envers; ils
voulaient que l'Impératrice et le Roi de Rome restassent à l'île d'Elbe.
Le commandant Malet me priait de rédiger une adresse raisonnée pour
signifier cela à l'Empereur. Les Porto-Ferrajais voulurent en faire
autant; l'intendant me demanda s'il devait consentir à cette démarche.
Le général Drouot évitait de se montrer en public.
Le vrai était que Mme la comtesse Walewska et son fils avaient débarqué
à Marciana, que Mme la comtesse Walewska avait à peu près l'âge de
l'Impératrice, autant de noblesse que l'Impératrice, que l'enfant avait
aussi à peu près l'âge du Roi de Rome, qu'il était mis comme le Roi de
Rome. L'erreur était facile; elle fut complète. Mme la comtesse Walewska
se plut à la laisser exister, même elle la sanctionna, car elle faisait
répéter à son fils les paroles que la renommée attribuait au Roi de
Rome. C'est le rapport des marins dans le bâtiment desquels Mme la
comtesse Walewska était venue à l'île d'Elbe avec son fils.
Aussitôt que Mme la comtesse Walewska fut arrivée à la tente de
l'Empereur, l'Empereur ne reçut plus personne, pas même Madame Mère, et
l'on peut dire qu'il se mit en grande quarantaine. Son isolement fut
complet.
Le général Drouot avait instruit l'Empereur de l'impression produite par
l'arrivée de Mme la comtesse Walewska, qu'on supposait être
l'Impératrice, de la tendance de la garde impériale pour empêcher la
prétendue Marie-Louise de quitter désormais l'île d'Elbe. L'Empereur ne
pouvait pas se plaindre; cependant, il écrivit une lettre dans laquelle
il essayait de faire la mauvaise humeur. On ne le crut pas, on crut
seulement que la dame qui était allée lui faire visite n'était pas celle
que l'on aurait voulu garder.
Mme la comtesse Walewska et son fils restèrent environ cinquante heures
auprès de l'Empereur.
Une espèce d'ouragan du sud-ouest bouleversait le ciel et la terre. On
craignait pour les bâtiments qui se trouvaient affalés sur la côte de
Toscane. Néanmoins, ce fut en ce moment que Mme la comtesse Walewska
quitta l'Empereur pour retourner sur le continent. Une barque attendait
Mme la comtesse à Longone. Toutefois, à peine avait-elle quitté
Marciana, que l'Empereur, justement effrayé de la fureur toujours
croissante du vent, fit monter à cheval l'officier d'ordonnance Pérez,
et lui ordonna d'aller l'empêcher de partir sous quelque prétexte que ce
pût être. Mais ce Pérez, tout officier d'ordonnance que l'Empereur
l'avait fait, était le sot des sots: sans coeur, sans âme, et incapable
de s'inquiéter du danger qui menaçait Mme la comtesse Walewska, il ne
songea qu'à s'abriter lui-même. Mme la comtesse Walewska était en pleine
mer lorsque ce franc malotru arriva à Longone.
Les autorités et les marins de Longone avaient fait tout ce qu'il leur
était possible de faire pour que Mme la comtesse Walewska ne mît pas à
la voile. Mais, résolue, elle repoussa tous les conseils et elle
affronta la destinée.
L'Empereur eut des heures d'angoisse. Il lui fut impossible d'attendre
le retour de son officier d'ordonnance. Il se rendit de sa personne au
lieu où Mme la comtesse Walewska devait s'embarquer. Il était trop tard.
Ses alarmes durèrent jusqu'au moment où Mme la comtesse Walewska lui eut
appris elle-même que le péril était passé.