MADAME MÈRE.

Madame Mère dont l'Empereur s'entretenait sans cesse, qu'il attendait

avec une impatience indicible, n'avait sans doute pas eu la faculté de

lui donner quotidiennement des renseignements sur la route qu'elle

suivait, et l'Empereur allait envoyer à sa rencontre, lorsqu'une frégate

anglaise arriva à Porto-Ferrajo et y amena cette princesse. Qu'on

s'imagine une ardeur de jeunesse se retrouvant en présence d'un objet

adoré après une cruelle séparation, et l'on aura une idée de l'ineffable

félicité que cette heureuse nouvelle fit éprouver à l'Empereur. Lui

d'ordinaire si calme, lui qui ne faisait point passer les émotions de

son coeur aux traits de sa figure, lui, l'Empereur, ne taisait, ne

cachait plus rien. Il donnait des ordres et des contre-ordres, il disait

des _oui_ et des _non_.

Il se rendit à bord de la frégate anglaise: deux fois il essuya les

larmes qu'il mêlait à celles de sa mère.

Madame Mère débarqua. Tout le monde était profondément ému de l'amour

filial que l'Empereur faisait éclater. C'était l'ange gardien qui

veillait sur l'être de sa prédilection, le respect de la vénération, le

dévouement, tout était à son plus haut période, et par les soins qu'il

donnait à sa mère, l'on aurait pu dire que l'Empereur craignait de ne

pouvoir la conduire jusqu'au foyer. Il écartait ou faisait tout écarter

pour que rien ne gênât les pas de sa mère. Les Anglais avaient peine à

en croire leurs yeux: leurs exclamations étaient incessantes. Ils

semblaient se demander si c'était vraiment l'homme que le gouvernement

de leur pays leur peignait avec un caractère de dureté indomptable.

Qu'ils sont odieusement coupables, ceux qui ont cherché à persuader que

l'Empereur n'avait aucune sensibilité! À l'île d'Elbe, l'Empereur pleura

devant l'image de son fils et il pleura aussi en apprenant la mort de

l'impératrice Joséphine. À Essling il avait pleuré son fidèle ami le

maréchal Lannes; il pleura le maréchal Berthier dont il avait pourtant à

se plaindre. Et la perte du plus grand trône du monde ne lui avait pas

arraché une seule larme!

La municipalité attendait sur le rivage; le peuple attendait avec ses

magistrats. L'Empereur leur présenta sa mère. Il n'y eut point de

discours: ce n'était pas une réception officielle, c'était un hommage

improvisé. Au milieu de ce cortège universel, Madame Mère fut

triomphalement conduite au palais impérial.

Toutefois le palais impérial ne fut pour Madame Mère qu'un lieu de repos

momentané. L'Empereur lui avait fait préparer un logement spécial pour

elle seule. Ainsi Madame Mère logea en son particulier. Elle monta sa

maison comme il lui plut de la monter; elle lui donna une teinte plus

italienne que française,--je ne dirais pas trop quand je dirais tout

italienne. Sa dame d'honneur, sa demoiselle lectrice, sa domesticité

étaient italiennes; sa cuisine était faite à l'italienne. Elle

n'invitait pas à sa table, du moins ses invitations étaient rares et

tout à fait exceptionnelles. Sa vie était d'ailleurs d'une grande

simplicité: le dimanche elle dînait régulièrement avec l'Empereur, elle

passait beaucoup de soirées avec lui. Les soirées étaient courtes; le

jeu de whist en remplissait presque la durée; la conversation suivie y

avait peu de part. Madame Mère voulait que le jeu fût intéressé: elle

aimait à gagner; l'Empereur se plaisait à la faire perdre. Il trichait:

Madame Mère se plaignait des tricheries. L'Empereur lui disait: «Madame,

vous êtes riche, vous pouvez perdre, et moi qui suis pauvre, je dois

gagner.» C'était la même plainte et la même excuse chaque fois que le

jeu recommençait.

Madame Mère sortait très peu. L'Empereur tenait beaucoup à ce que sa

mère participât aux honneurs dont il était lui-même l'objet. Chaque

dimanche, en sortant du lever impérial, nous allions chez Madame Mère,

et c'était un autre lever. On lui rendait aussi toutes les visites

officielles que l'on devait rendre à l'Empereur. Elle recevait

majestueusement. C'était vraiment la mère du roi des rois: on aurait cru

qu'elle planait encore sur les trônes de ses enfants, tant la dignité

d'une haute représentation lui était naturelle. J'ai vu des personnages

plus intimidés devant elle que devant l'Empereur.

L'arrivée de Madame Mère à l'île d'Elbe aurait pu nuire aux Elbois si

l'Empereur s'était laissé aller aux idées de cette princesse, ou s'il en

avait tant soit peu partagé les erreurs, et la lutte à cet égard ne fut

pas sans importance. Madame Mère était Corse dans toute l'étendue du

mot. Son affection pour la France n'avait pas le moins du monde altéré

son amour du clocher. Son accent, ses habitudes, ses souvenirs, tout

rappelait ou continuait les premiers temps de sa vie, et plus d'une fois

l'on aurait pu se demander si elle avait jamais quitté Ajaccio. Elle

aurait voulu que l'Empereur ne fût entouré que par des Corses, tout au

moins pour les places lucratives. Cependant la Corse était la fraction

de la France qui avait le moins donné son appui à l'élévation successive

de l'Empereur. Aujourd'hui même un nom qui, du temps de l'Empire,

n'avait pas pu gravir au-dessus des noms vulgaires, malgré la

bienveillance impériale, domine en Corse la mémoire de l'Empereur, et il

y foule les réputations impériales. Demandez à la Corse ce qu'elle a

fait pour le duc de Padoue, l'un de ses citoyens les plus purs de

l'époque!

Beaucoup de notabilités corses vinrent à Porto-Ferrajo: Madame Mère les

prit sous sa protection. Elle voulut leur faire donner l'administration

des mines, ainsi que le monopole de l'exploitation du minerai de fer

destiné pour la Ligurie; il fut même question de leur livrer les salines

et les madragues. On alla plus loin: on eut la folie de vouloir

organiser une compagnie de gardes du corps qui tous seraient pris parmi

des officiers corses, comme si la garde impériale avait démérité de la

confiance de l'Empereur. La sagesse de l'Empereur arrêta de suite cette

frénésie d'accaparement. Il s'indigna de ce qu'on osait lui proposer une

chose dont l'exécution blessait les nobles susceptibilités de braves qui

s'étaient expatriés pour s'associer à son infortune. Il défendit de lui

adresser désormais des demandes semblables.

Le monopole de l'exportation du minerai de fer pour les côtes de la

Ligurie fut l'objet d'une longue discussion, et par suite de mes

fonctions, je fus obligé d'en soutenir le poids.

Une compagnie génoise avait demandé ce monopole. La création d'un

monopole est un principe de destruction pour le commerce ou pour

l'industrie qu'elle frappe. L'Empereur comprenait parfaitement cela en

théorie, mais moins bien dans la pratique, et il hésitait. Le besoin

d'assurer ses revenus, qui dominait sa pensée, l'emporta sur tous les

raisonnements. J'avais dit consciencieusement mon opinion: je dus

m'arrêter devant la loi de la nécessité. L'Empereur me chargea de

traiter de ses intérêts avec la Compagnie génoise. Tout était presque

fini, lorsqu'une compagnie corse demanda à entrer en concurrence. Ici la

concurrence n'était avantageuse que pour l'Empereur; son résultat

définitif devait nécessairement être de faire augmenter le prix du

minerai de fer livré à la consommation. Cette affaire fut encore un

sujet de tracasserie pour moi. Madame Mère me recommanda la Compagnie

corse; sa recommandation ne tendait qu'à m'empêcher de faire autre chose

que ce qu'elle m'indiquait. Elle me dit, comme un argument irrésistible,

«que les personnes qui composaient la Compagnie corse étaient toutes

plus ou moins affiliées à la parenté impériale». Je répondis à Madame

Mère que «mon devoir était par-dessus tout de considérer les intérêts de

l'Empereur, et que je serais fidèle à mon devoir». Ma réponse ne plut

pas. Madame Mère crut que je n'étais pas porté de bonne volonté pour

elle; peut-être même pensa-t-elle que je cherchais à me venger de ce

qu'elle avait demandé ma place pour un de ses protégés; on m'obsédait:

je fus prier l'Empereur de me débarrasser de cette négociation; il me

dit: «Vous êtes fatigué, et vous avez raison de l'être, mais je vais

mettre un terme à cela. Je chargerai le général Bertrand d'en finir; il

suivra vos errements.» Deux jours après, l'Empereur m'apprit que la

Compagnie corse offrait davantage que la Compagnie génoise. Il ajouta

avec un accent de confiance qui ne me permettait aucun ménagement pour

la vérité: «Faites-moi connaître toute votre opinion.» Je la lui fis

connaître sans réserve: «Sire, lui dis-je, c'est pour assurer vos

revenus que vous voulez établir un monopole, et, en mon âme et

conscience, je doute que vos revenus soient assurés par la Compagnie

corse. Les personnes qui composent cette compagnie sont sans doute des

personnes fort respectables, mais elles sont entourées par des

intrigants, et ces intrigants leur ont fait croire que le monopole

serait pour elles une vache à lait, ce qui est une grande erreur: le

monopole, mal dirigé, les ruinera. Le moment du payement viendra: alors

cette compagnie, appuyée de ses parentés ou par ses parentés, fera comme

la grande-duchesse qui n'a pas payé, comme le prince de Canino qui ne

paye pas, et comme la presque totalité des propriétaires des fourneaux

corses, dont je ne suis pas parvenu à faire solder les comptes.»

L'Empereur m'avait écouté avec attention. Lorsque j'eus fini, il se leva

en riant, et il ne m'adressa que ces seules paroles: «Voilà ce qu'on

peut appeler du franc parler.» La Compagnie corse n'eut pas le monopole.

Je m'attendais à la mauvaise humeur de Madame Mère. Le dimanche d'après,

au lever, elle me témoigna le plus touchant intérêt pour ma femme, pour

mes enfants, et elle joignit à ce témoignage beaucoup de paroles

bienveillantes pour moi. Désormais, elle m'honora de toute sa bonté.

L'Empereur vit cela avec plaisir.

Le contrat du monopole était signé. L'Empereur me dit sans préambule:

«Vous avez refusé un pot-de-vin.» Et il me regarda fixement. J'aurais pu

lui répondre que j'en avais refusé deux, mais, interdit par cette

question à brûle-pourpoint, je me tus. Il me sembla que mon silence ne

déplaisait pas à l'Empereur. Au lieu de presser ma réponse, sans doute

parce qu'il crut que je répugnais à la faire, il chercha à m'en

dispenser, et il ajouta: «Il y a des pots-de-vin de toutes les natures,

et quel que soit leur caractère, quel que soit le nom qu'on leur donne,

ils attestent l'existence d'un corrupteur et d'un corrompu. Je n'ai

jamais eu foi à la loyauté des pots-de-vin. Vous avez bien fait de ne

pas accepter.»

Souvenirs et anecdotes de l'île d'Elbe · 第 67 / 120 题