Grâce aux meubles de la grande-duchesse Élisa et du prince Borghèse,
l'Empereur avait embelli son palais; chaque jour il l'embellissait
encore. Mais il n'achetait pas du moins des choses d'agrément: il se
bornait à choisir dans l'abondance dont le hasard l'avait rendu
possesseur. Toutefois, il était seul au milieu de ses lambris; il était
décidé qu'on ne laisserait pas venir l'Impératrice, l'arrivée de Madame
Mère se faisait attendre, et la princesse Pauline ne devait retourner
qu'assez tard. On a mal connu l'Empereur: l'Empereur avait besoin
d'affection, il ne s'habituait pas à son isolement, il ne se résignait
pas à l'absence de son fils, peut-être à celle de sa femme. L'impatience
qui le dévorait pendant qu'il attendait la garde impériale venait le
dévorer encore. L'Empereur souffrait; des amis éprouvés l'entouraient,
mais ils ne pouvaient pas lui dispenser les consolations qu'il aurait
puisées dans l'amour maternel et dans la tendresse fraternelle,--je
n'ose pas me permettre de dire dans le dévouement conjugal: sa fatale
compagne n'avait jamais été dévouée, elle n'avait point compris la
grandeur de sa destinée; elle avait traversé des jours de gloire sans
s'occuper d'autre chose que des pierreries précieuses dont la gloire se
plaisait à la surcharger: c'était une pagode couronnée. Elle ne sut pas
même se faire oublier! Les fastes des déceptions humaines apprendront à
la postérité la plus reculée la baraterie honteuse qu'elle fit du nom
auguste qu'elle portait. Mais il y avait un fils: cela seul explique les
soupirs et les voeux de l'Empereur. Les amis éprouvés n'étaient auprès de
l'Empereur que lorsque l'Empereur les appelait. Les rapprochements de la
journée étaient fugitifs, lorsqu'ils n'étaient pas purement des
rapprochements de travail. Ses soirées avaient seules la prérogative de
dispenser les douceurs de l'intimité, mais l'heure du couvre-feu en
abrégeait la durée. Tous les autres moments étaient durs, même
lorsqu'ils étaient pleins d'activité.
Les soirées de l'Empereur étaient d'une simplicité toute bourgeoise.
Elles se passaient en causeries pour l'Empereur. Il y avait une table à
jeu pour les invités; on y jouait très petit jeu. Mais ces soirées
presque patriarcales avaient chacune un événement remarquable, le plus
remarquable de tous ceux qui ont pu faire connaître le caractère de
l'Empereur.
L'Empereur avait des défauts, des préjugés, des caprices. Parmi ses
défauts, l'Empereur en avait un dont le malencontreux caractère, d'une
reproduction fréquente, était toujours blessant et qui, sans nul doute,
fut la cause des haines inexorablement acharnées à sa perte: l'Empereur
n'était pas colère, même quand il était indigné, mais dans un premier
mouvement de vivacité il avait des paroles qui blessaient cruellement,
et qui ne cessaient plus d'être saignantes (_sic_). L'Empereur ignorait
souvent qu'il avait blessé, et lorsqu'il était convaincu d'une blessure
faite par lui, il cherchait immédiatement à la guérir. Il n'y
réussissait pas toujours. Toutefois, la plénitude de sa bonne intention
était patente. C'était plus particulièrement dans les soirées que cette
bonne intention se manifestait. Les soirées n'étaient pas régulières;
l'on n'y participait généralement que par invitation, sauf quelques
exceptions privilégiées. Lorsque l'Empereur avait eu quelque discussion,
qu'il s'était laissé aller à une impétuosité de mots offensants,
l'offensé ne manquait jamais d'être appelé à la soirée, et il y était le
plus fêté. L'Empereur se retirait ordinairement à neuf heures; lorsque
neuf heures sonnaient, il s'approchait du piano, et avec l'index il
battait sur les touches les notes suivantes: _ut ut sol sol la la sol fa
fa mi mi ré ré ut_. Et lorsque ce concert impérial était terminé,
l'Empereur s'approchait de la personne avec laquelle il avait querellé
et lui posait amicalement la main sur l'épaule, il lui disait
affectueusement: «Eh bien! nous avons fait comme les amoureux, nous nous
sommes fâchés! Mais les amoureux se raccommodent, et, raccommodés, ils
s'en aiment davantage. Adieu, bonne nuit, sans rancune!» Et l'Empereur
se retirait avec un contentement si expressif que tout le monde en était
touché. L'Empereur ne prenait aucun masque, il se montrait tel quel. Il
ne pouvait pas aller se coucher dans un état de brouillerie; la
brouillerie lui pesait comme un cauchemar.
Malgré la simplicité des soirées, le service intérieur du palais était
largement établi, et il pouvait suffire aux nécessités d'une grande
réception. Lorsqu'il arriva à l'île d'Elbe, l'Empereur avait avec lui
deux de ses plus anciens valets de chambre, MM. Huber et Pelard, braves
gens, capables, et surtout fidèles; il avait aussi M. Colin, homme
honorable, intelligent et dévoué: ces messieurs retournèrent à Paris,
après avoir installé l'Empereur à Porto-Ferrajo. M. Marchand arriva pour
être employé en qualité de premier valet de chambre. Alors
l'organisation définitive du service intérieur se composa de la manière
suivante:
MM. Marchand, premier valet de chambre.
Gilles, second.
Saint-Denis, premier chasseur.
Noverraz, second.
Le service des appartements se fit par quatre huissiers: deux Français
et deux Elbois; les Français se nommaient Dorville et Santini. Puis il y
avait deux chefs des valets de pied: Archambault, Mathias.
M. Marchand, dont les paroles sacramentales du testament de l'Empereur
ont si honorablement fait connaître le nom, préludait alors à cette vie
de fidélité dévouée. M. Marchand avait reçu une bonne éducation; il en
avait bien profité, et beaucoup de fanfarons de naissance auraient pu
lui demander des leçons d'urbanité. L'Empereur savait bien ce qu'il
faisait lorsqu'il lui accorda une grande confiance. M. Marchand fit
partie de la commission qui alla chercher les cendres de l'Empereur à
Sainte-Hélène: personne n'était plus digne que lui de remplir cette
tâche pieuse.
M. Saint-Denis était aussi un homme de fidélité et de dévouement.
L'Empereur pouvait entièrement compter sur lui. Il y avait dix ans qu'il
était au service impérial: il y était entré sous les auspices du duc de
Vicence, ce qui était une garantie de probité. M. Saint-Denis avait
suivi l'Empereur dans les guerres. Un grand souvenir m'attache à M.
Saint-Denis: c'est lui qui m'apporta la lettre confidentielle dans
laquelle l'Empereur me faisait pour la première fois pénétrer le secret
de son départ. Il fut à Sainte-Hélène l'un des témoins quotidiens des
crimes permanents par lesquels le gouvernement anglais abrégea la vie de
l'Empereur. Il a voué un culte de respect à la mémoire de celui qui,
dans l'expression de sa dernière volonté, lui donna une preuve
impérissable de son estime.
Il y eut une occasion de froissement entre l'un des braves les plus
distingués de la garde impériale et le second valet de chambre de
l'Empereur, M. Gilles. Ce n'est pas sans intérêt pour la connaissance du
caractère social qui dominait à l'île d'Elbe. Des officiers de la garde
étaient au café; ils avaient M. Gilles en leur compagnie. M. Gilles ne
jouissait peut-être pas de l'affection qui entourait M. Marchand: il
était jeune, étourdi et, je crois, un peu bruyant. Le capitaine Cornuel
entra dans le café; les officiers l'invitèrent, il n'accepta pas. On
crut qu'il n'acceptait pas pour éviter de se trouver publiquement en
société avec M. Gilles, ce qui était vrai, et le capitaine Cornuel ne
chercha pas du tout à le taire. Cela amena une explication. M. Gilles
prétendait que l'Empereur lui avait donné le rang de capitaine; le
capitaine Cornuel lui disait: «N'importe le rang fictif que l'Empereur
vous donne, mais vous me servez lorsque j'ai l'honneur d'être admis à la
table impériale, et, sans vouloir vous blesser, je me dois de garder ce
souvenir.»
Ce jour-là je me trouvais au café avec le trésorier de la couronne.
L'Empereur me demanda ce que j'en pensais. Je lui répondis qu'il me
semblait que la susceptibilité du capitaine Cornuel était celle d'un
homme honorable. Il ne me dit plus rien, mais M. Gilles s'abstint dès
lors de la fréquentation des lieux publics. Il y avait en effet quelque
inconvénient à ce que les personnes du service impérial intérieur se
trouvassent souvent au milieu des réunions qui avaient leur franc
parler.