Je me suis maintes fois entretenu du caractère de l'Empereur, mais ce
que j'en ai dit se trouvait lié à des circonstances dont je devais
rendre compte, et les traits caractéristiques ainsi épars n'ont pas pu
se graver dans la mémoire de mes lecteurs. Le moment est venu de leur
expliquer l'Empereur comme je me le suis expliqué à moi-même. Qu'on
n'oublie pas que c'est un républicain qui parle!
Napoléon Bonaparte était Corse: l'orgueil le domina, jusqu'à ce que la
noblesse innée de ses sentiments lui eût fait comprendre que l'orgueil
n'était qu'une faiblesse puérile. Alors il remplaça l'orgueil par
l'ambition; ainsi, dès son bas âge, son orgueil le poussait parmi les
enfants qui étaient plus avancés que lui, et plus tard, à l'école de
Brienne, son ambition le portait à prendre place avec les élèves les
plus distingués. Cela l'obligeait à travailler.
L'ambition suivit Napoléon Bonaparte dans les camps; elle contribua
glorieusement à en faire un général. Cette ambition était alors toute
patriotique.
Le général Napoléon Bonaparte débuta dans le commandement des armées
comme les vieux généraux en chef finissent. Son ambition le pressait de
prendre place au premier rang; il arriva vite à la toute première place
du premier rang. Son ambition était devenue une ambition de patriotisme
et de gloire.
En Égypte, le poison du pouvoir le subjugua, et son ambition de
patriotisme et de gloire fut aussi une ambition de puissance.
Le titre de consul était certainement un titre honorable, c'était une
participation à la souveraineté. Un général pouvait s'en contenter:
l'ambition intervint. Le général Bonaparte voulut être premier consul.
Mais ici l'ambition du général Bonaparte faillit: elle ne lui inspira
pas le désir d'être à la fois le premier consul et le premier citoyen de
la République.
Le général Bonaparte avait tiré le glaive contre une fraction du peuple
que la Convention nationale voulait frapper, il l'avait tiré contre les
représentants du peuple qui étaient sous la protection de la loi. La
première magistrature de la république, honorablement exercée, aurait
peut-être effacé ces deux souvenirs, mais la triple ambition du général
Bonaparte n'était pas encore satisfaite, et le premier consul ceignit la
couronne impériale. Jour néfaste pour la France et pour lui!
Et qu'on ne pense pas que, monté sur le premier trône du monde,
l'Empereur se trouva enfin satisfait. Son ambition patriotique, à
laquelle il ne fit jamais défaut, même dans ses moments d'erreur, lui
fit rêver que l'Europe n'était pas plus grande que ce qu'il fallait pour
fixer les limites de l'empire français; les souverains de l'Europe
prouvaient qu'ils anéantiraient la nation française, s'ils n'étaient pas
anéantis par elle. Il fallait les briser ou en être brisé.
Une quatrième ambition naquit de la possibilité d'arriver à
l'accomplissement des trois autres ambitions. L'Empereur ambitionna
d'être, de sa personne, le premier de tous les empereurs européens; il
l'était par le fait, il voulut aussi l'être par le droit. Ce qui fit
surgir une cinquième ambition, l'ambition de famille. Elle ne fit jamais
du bien à l'Empire, elle fit souvent du mal à l'Empereur.
L'Empereur était au faîte des grandeurs humaines, mais il n'était pas au
faîte de la véritable grandeur: celle qui naît de l'amour du peuple! Il
s'était séparé du peuple.
Tout est peuple dans l'état social: hors du peuple, point de salut.
L'Empereur en fit la cruelle épreuve. Il serait injuste de dire que
l'Empereur n'aimait pas le peuple, il l'aimait beaucoup, il faisait tout
pour lui; seulement, il ne faisait rien par lui. C'était là son erreur,
car toute sa suprématie ne lui donnait pas le droit d'agir sans le
peuple. Le peuple ne supporte pas l'humiliation, il se sépara de
l'Empereur. Toutefois, le peuple chérissait l'Empereur sincèrement; il
se serait dévoué pour lui. Mais son bien au-dessus de tous les biens
était l'exercice permanent de ses droits naturels et imprescriptibles.
Les renégats du peuple accoururent auprès de l'Empereur: ils s'étaient
dits hommes libres, ils s'honorèrent de devenir esclaves. C'était cette
fraction qui s'était constituée le peuple du Directoire, qu'on appelait
le peuple doré: écume thermidorienne, la base corrompue et corruptrice
de toutes les factions liberticides.
Le premier Consul parlait du grand peuple, l'Empereur ne parla que de la
grande nation. On ne fit pas attention à ce changement; cependant, il
était significatif.
Le berceau de l'Empire se trouva au milieu des fanges directoriales,
purgées par le Consulat de leur écume la plus dégoûtante.
Il fallait donner à l'Empire naissant les formes apparentes des vieilles
monarchies. L'Empereur avait par nécessité adopté les hommes de la
Révolution, mais, malgré les hochets et les titres, ils ne pouvaient pas
lui constituer une cour: il appela à son aide les hommes de la
contre-révolution.
Il eut à ses côtés la Révolution et la contre-révolution, amalgame
incohérent qui ne fit jamais fusion et eut pour résultat de détériorer
les hommes de la Révolution et les hommes de la contre-révolution.
Fouché de Nantes représentait les uns, Talleyrand-Périgord représentait
les autres: ils faillirent également à leurs principes primitifs.
Une sphère semblable ne pouvait pas être l'unique sphère de l'Empereur.
Il se créa un monde d'hommes éminemment supérieurs qu'il alla chercher
parmi les révolutionnaires comme parmi les contre-révolutionnaires, et
qu'il plaça dans les fonctions gouvernementales de l'État: ce fut son
monde spécial.
L'Empereur était patriote, il était entièrement dévoué à l'honneur et à
la gloire de la patrie. «La France avant tout» fut le sentiment de sa
vie entière. Un sentiment pareil, excitant sans cesse son génie,
conduisit facilement l'Empereur à lire dans l'âme de ce peuple factice,
et il en connut bientôt tous les replis. Connaissance fatale qui lui fit
juger l'homme par les hommes qui l'entouraient! Dès lors, il ne crut
plus à la vertu, à la probité, au désintéressement; il ne vit l'espèce
humaine qu'à travers le prisme trompeur des cours. De là, son
incrédulité pour la pureté des existences le plus noblement remplies; de
là, un abandon inouï dans la confiance qu'il accordait à des hommes
qu'il ne lui était guère possible d'estimer. Il ne pouvait pas se
figurer d'être trahi ou trompé par ceux qu'un calcul d'intérêt devait
porter à le bien servir. Il menaçait toujours, il ne punissait jamais,
il ne savait pas punir. Il se plaisait à prodiguer les récompenses.
Encore un trait: quelque fût son dédain pour les hommes, il fouilla sans
cesse dans toutes les classes de la société pour y trouver des hommes
honorables et honorés.
L'Empereur fut un grand homme, mais il lui manqua d'être un grand
citoyen. Il se laissa éblouir par les fausses grandeurs. Lui aussi
voulait un trône. Pourquoi les hommes l'ont-ils laissé faire? Pourquoi
tant d'ambitions et tant de vénalités lui crièrent-elles: «Soyez
empereur!...» La veille de sa malheureuse élévation à l'Empire, nous
étions quelques républicains réunis au Palais-Royal, et nous murmurions
contre l'ambition patente du premier Consul. Curée, le conventionnel,
était avec nous: il disait que si le premier Consul aspirait à la
couronne, s'il voulait la prendre, il fallait le mettre hors la loi, et
le lendemain, malgré ce qu'il avait dit la veille,--à cause de ce qu'il
avait dit,--il demanda que le Tribunat émît le voeu que Napoléon
Bonaparte fût proclamé empereur des Français! Et la France entraînée par
ses meneurs, restes impurs de la corruption directoriale, répondit à la
motion de Curée par...(_sic_).
Curée n'était cependant ni un malhonnête homme, ni un homme corrompu,
mais il avait parlé: on lui inspira des craintes et l'on exploita sa
faiblesse. L'Empire insulta à la chute républicaine en s'appelant
dérisoirement empire républicain, et les républicains restés fidèles à
la foi jurée devinrent des parias politiques.
Tel était l'Empereur comme homme public: je vais maintenant l'esquisser
comme homme privé.
L'enfance et l'adolescence de l'Empereur furent plus remarquables par la
précocité de la raison que par le développement du génie. Son caractère
était studieux: on le considérait comme un jeune homme instruit.
Toutefois, son premier avancement militaire ne fut pas rapide; il resta
sept ou huit ans sans pouvoir atteindre au grade de capitaine, ce qui
était rare alors. Tous ses camarades le regardaient comme un bon
camarade: il devait l'être, car il n'en oublia jamais aucun.
L'Empereur était essentiellement religieux, je crois même qu'il était un
peu superstitieux. Si l'Empereur avait eu une vie calme, une situation
ordinaire, il aurait été dévot: il avait des saints de prédilection; les
cérémonies du culte lui plaisaient lorsque leur splendeur n'avait pas un
air mondain, il n'avait oublié aucune des prières que sa mère lui
faisait réciter. La princesse Pauline disait: «L'Empereur sait bien
mieux prier que moi.» J'avais un aumônier pour l'administration que je
dirigeais; cet aumônier serait mort de peur, si on l'avait fait coucher
dans la sacristie: l'Empereur trouva qu'il n'y avait là rien
d'extraordinaire; il pensait qu'il était permis de se troubler dans une
église non éclairée, surtout au milieu de la nuit. Il ne souffrait pas
des paroles qui outrageaient la religion. Mais il ne voulait pas que des
prêtres fussent autre chose que des prêtres, qu'ils quittassent la paix
du sanctuaire pour porter le trouble dans la société.
Madame Mère m'assurait que l'Empereur avait toujours eu un coeur d'or:
«Lorsqu'il était petit enfant, me disait-elle, il était constamment prêt
à partager avec les autres petits enfants, alors même qu'on ne
partageait pas avec lui, et, quelquefois, je devais le gronder.» Cette
générosité des premiers jours de sa vie ne se démentit jamais, et ses
plus grands ennemis l'ont reconnu. Il resta toujours fidèle à ses
liaisons de jeunesse: il combla de bienfaits tous ceux avec lesquels il
avait eu alors quelques rapports d'intimité. La France ne sait que trop
combien il fut bon parent. Il aima constamment Joséphine, mais il
n'oublia point une dame qu'il avait connue en Égypte, et qui l'avait
suivi en France. Son blâme était sévère pour l'homme qui affichait une
maîtresse; il l'était aussi pour la femme dont la parole n'était pas
réservée.
Dans la vie privée, il se laissait moins aller aux mots blessants que
dans la vie publique; il se servait même de la vie privée pour réparer
les torts de la vie publique. Il ne lui était pas cependant facile de
faire le bonhomme: son habitude de pouvoir absolu ne prêtait pas au
laisser aller. Toutefois, il y avait des circonstances où le bonhomme
était seul. Par exemple, on ne voyait que le bonhomme dans les petites
invitations, lorsqu'il pouvait se considérer comme étant tête à tête, et
alors rien n'indiquait l'Empereur, parce qu'il s'effaçait entièrement.
J'ai quatre fois joui de cette distinction honorable, une fois pour
manger des huîtres, repas pendant la durée duquel l'Empereur fut d'une
gaieté indicible. C'était son moment le plus gai.
Le savoir de l'Empereur était si vaste, si général, que l'Empereur
pouvait mêler sa parole à toutes les questions du ressort de l'esprit
humain; il aimait mieux discuter sur des choses dans le débat desquelles
il pouvait apprendre que sur des choses dans le débat desquelles il
pouvait instruire, et il ne s'en cachait pas. Dans ses raisonnements
ordinaires, il se mettait à la portée de tout le monde et il
n'intimidait personne. Son opinion était péremptoire quant aux questions
politiques. «En morale, disait-il, il ne faut ni des _si_, ni des
_mais_. La morale doit être toute de pureté, ou je ne la comprends pas.»
Je l'ai entendu adresser ces paroles à une dame qui était à cet égard
loin de penser comme lui.
Les chirurgiens affectent pour l'ordinaire une dureté qui souvent n'est
que factice; j'ai vu Samson, le meilleur de tous les hommes, l'une des
plus hautes sommités chirurgicales, vouloir paraître dur en ayant les
larmes aux yeux. L'Empereur était un peu de cette trempe: il cherchait à
cacher sa sensibilité, alors même que sa sensibilité l'étouffait. Il ne
pouvait pas nommer son fils sans se troubler, il ne pouvait pas parler
d'un événement malheureux sans que sa parole fût péniblement altérée, et
son coeur était faible autant que son âme était forte. On lui aurait fait
faire beaucoup de choses en le prenant par la sensibilité.
Au milieu de ses grandes qualités, l'Empereur avait une manie des petits
esprits qui excite encore mon étonnement: l'Empereur aimait trop à
connaître le détail vulgaire des vies du foyer, la teneur des bavardages
dans les coteries, ce que disait celui-ci, ce que faisait celui-là, et
il ne se montrait pas toujours sans susceptibilité pour les niaiseries.
Ma grande étude a été de suivre l'Empereur pas à pas. Je ne l'ai pas un
seul moment perdu de vue pendant toutes ses explorations de l'île
d'Elbe, de la Pianosa et de Palmajola. Là où je n'étais pas avec lui,
j'allais de suite après lui, ou je me faisais immédiatement rendre
compte par ceux qui sans erreur pouvaient à peu près m'instruire. Il y
avait entre les quelques personnes qui entouraient plus particulièrement
l'Empereur une espèce d'engagement de se dire mutuellement ce qu'elles
savaient,--et elles se le disaient, à moins que le devoir du secret
imposé ne les obligeât à garder le silence,--de manière que, pour tout
ce qui n'avait pas besoin d'être couvert d'un voile, ces quelques
personnes connaissaient ensemble ce que l'Empereur faisait, ce qu'il
disait et presque ce qu'il pensait. Mais un homme tel que l'Empereur ne
pouvait pas laisser deviner les graves sujets de méditation qui devaient
changer ou désarmer sa destinée: alors son âme était impénétrable, son
coeur sans vibrations, ses traits sans mobilité, son regard sans feu et
ses gestes sans énergie. Tout dans sa nature était soumis à la force de
sa volonté. Au moral comme au physique, il ne paraissait que ce qu'il
voulait paraître. On ne savait rien de lui, surtout lorsqu'on croyait en
savoir quelque chose. Mais lui n'ignorait aucune des pensées dont il
était l'objet, car ces pensées, il les faisait naître, et il leur
imprimait la direction dont il pouvait tirer le parti le plus
avantageux.