Organisation générale de l'île d'Elbe.--L'armée.--Le bataillon
franc.--Le corps de cadets.--Les services privés.--Bertrand et
Drouot.--Le trésorier Peyrusse.--Le docteur Foureau de Beauregard.--Le
service intérieur.--Les chambellans.--Les officiers d'ordonnance.--Le
premier officier Roul.--Le lieutenant de gendarmerie Paoli: son
incapacité, son ingratitude.--Le vicaire général Arrighi.--Le juge
Poggi, policier secret.--Visite de Napoléon à Longone.--La curiosité des
Anglais; mot de Napoléon.--Visite contremandée.--M. Rebuffat, bouffon
moraliste.
L'autorité gouvernementale de l'empire français avait dû impérativement
cesser à l'île d'Elbe, dès le moment qu'un autre gouvernement que celui
de la France avait été mis en possession légale de l'île. Mais l'action
de la nouvelle autorité n'avait pas été immédiatement substituée à
l'action de l'ancienne, de telle sorte qu'il n'y avait plus de direction
dans la marche du pouvoir. Ce n'était pas de l'anarchie, ce n'était pas
de l'interrègne. C'était l'effet indéfinissable d'un changement social
auquel personne n'avait été préparé, pas même l'Empereur. L'ordre était
partout, mais ce n'était pas l'ordre dicté, c'était l'ordre inspiré,
celui que toutes les âmes généreuses comprennent et sur lequel se fonde
la véritable tranquillité publique. On ne pouvait pas dire aussi que la
loi était absente, mais ce n'était pas la loi écrite, c'était la loi
parlée.
Une organisation générale était d'urgence. Personne ne pouvait
comprendre cela mieux que l'Empereur. Ce travail important, élaboré
pendant les heures qui auraient dû être consacrées au repos, apparut
alors qu'on s'y attendait le moins, et toutes ses prévisions eurent une
approbation unanime: les affaires civiles eurent leur ministère; il en
fut de même des affaires militaires. L'île eut un nouveau gouverneur. La
recette générale fut adjointe à la trésorerie de la couronne. La
sous-préfecture devint une intendance. Le tribunal eut une organisation
concordante avec l'ordre de choses qui venait de surgir du cahos (_sic_)
européen. Une section jugeait en première instance. Les sections réunies
prononçaient en appel; elles remplissaient aussi les fonctions de cour
criminelle. On essaya de créer une espèce de Conseil d'État. Le tribunal
de commerce fut reconstitué. Les municipalités subirent des changements
notables.
L'Empereur porta une attention toute particulière sur les hôpitaux. Il
se fit rendre des comptes circonstanciés. Il améliora beaucoup ce
service si intéressant. Il régularisa le service sanitaire et le service
des ports.
La police fut la chose la moins bien entendue. L'Empereur se laissa
étourdir par une foule de rapports officieux qui lui firent croire que
cette manière d'être instruit lui suffirait.
Les deux compagnies de canonniers gardes-côtes furent dissoutes pour
être ensuite réunies au bataillon franc.
Le bataillon franc eut une nouvelle base, un nouveau commandement. Ce
nouveau commandement fut l'occasion d'une injustice de la part de
l'Empereur. Lorsque le général Durutte partit de l'île d'Elbe pour aller
à l'armée, il prit un officier elbois en qualité d'aide de camp; en
présence de l'ennemi, cet aide de camp le quitta pour retourner dans ses
foyers. Ses concitoyens le considérèrent comme ayant déserté. Cependant
l'Empereur le préféra à un excellent officier, le capitaine Vantini,
dont les services étaient noblement signalés. On attribua ce choix
inconvenant à l'influence du colonel Vincent: c'était une erreur.
L'Empereur se trompa parce qu'il voulait se tromper. C'est une
concession que l'Empereur fit au parti aristocratique. Les deux partis
se trouvèrent en présence dans cette circonstance; ce n'étaient plus les
mêmes passions, mais c'était le même esprit. Les patriotes avaient
peut-être trop hautement chanté: «La victoire est à nous.» La garde
nationale grandit d'une coudée: l'Empereur la considéra comme sa garde
de famille.
Enfin, la création d'un corps de cadets couronna l'oeuvre des
organisations et des réorganisations; dans toutes ces belles choses,
l'Empereur ne pensa peut-être pas assez que les fortunes elboises
étaient petites, que les mauvaises années qu'on venait de traverser les
avaient presque rendues insuffisantes pour les besoins de la vie
ordinaire, et que les grever de dépenses extraordinaires, c'était
presque les détruire. Il est vrai que tout le monde courait au-devant
des hochets impériaux, ce qui pouvait faire penser à l'Empereur qu'il
n'allait pas trop loin. La création du corps de cadets avait eu en vue
de donner une éducation polytechnicienne aux jeunes gens qui voudraient
suivre la carrière militaire. Mais la carrière militaire, à l'île
d'Elbe, même avec l'Empereur, était sans avenir, et elle détournait de
prendre un état plus utile et plus profitable. D'ailleurs, aucun élément
n'existait pour reproduire, même en miniature, cet établissement
inappréciable que la République mère a légué à la France, et dont les
élèves les plus ordinaires deviennent cependant, en général, des hommes
distingués.
Puis l'Empereur songea à organiser le service public et le service privé
de sa maison. Les fourriers du palais devinrent préfets du palais. Le
médecin fit régulièrement son service quotidien; le pharmacien n'était
pas en première ligne de compte.
Vint ensuite ce qu'on pourrait appeler la haute servitude, quoique à
vrai dire, au service de l'Empereur, tout fût d'une servitude à peu près
égale. L'Empereur nomma quatre chambellans, cinq officiers d'ordonnance,
plusieurs jeunes gens de famille pour remplir les fonctions d'huissiers
de chambre, et quelques employés d'intérieur. M. le vicaire général
reçut le titre d'aumônier de l'Empereur: ce choix était forcé.
Tous les élus prêtèrent serment d'obéissance aux lois et de fidélité à
l'Empereur. La prestation du serment fut solennelle.
Excepté le général Bertrand et le général Drouot, l'Empereur n'avait
personnellement fait aucun appel aux dévouements pour se faire suivre
dans son exil, et il n'y aurait rien d'étonnant qu'il ne se fût pas même
mêlé des choix. Quant aux soldats de la garde impériale, c'était une
exception particulière à la règle commune: «L'Empereur comptait
également sur tous, et l'on pouvait prendre à l'avenant.» Ainsi les
compagnons de l'Empereur n'étaient pas tous également des amis dévoués à
la vie et à la mort. Cependant tous l'aimaient, et l'Empereur ne leur
demandait pas davantage. Dans cet ensemble dû au hasard, où rien, pour
ainsi dire, n'était homogène, chacun avait eu de l'avancement. Quelques
individus, par la raison qu'ils avaient suivi l'empereur Napoléon, se
croyaient au moins de petits Napoléons, et leur croyance, qui se
manifestait par des jactances ridicules, prêtait souvent à rire.
Le général Bertrand, grand maréchal, était chargé des affaires civiles,
ce qui équivalait au ministère de l'intérieur. Le général Bertrand était
un homme de bien, dans toute l'étendue du mot. Il se serait dévoué pour
l'Empereur au moment où son dévouement aurait pu sauver l'Empereur, mais
ce moment ne s'était pas présenté, et il ne l'avait suivi que par un
sentiment d'honneur. Les événements qui avaient brisé le trône impérial
avaient aussi brisé l'âme du général Bertrand. Sans cesse en proie aux
souvenirs déchirants de cette immense catastrophe, ce n'était plus un
homme de travail, c'était un homme de repos. Son coeur était tout entier
à sa famille; sa femme et ses enfants absorbaient toutes ses pensées.
Que si l'on exigeait rigoureusement mon opinion sur l'essence des liens
qui avaient attaché Napoléon au général Bertrand, je dirais, d'après
tout ce que j'ai vu: Les deux natures, celle de l'empereur Napoléon et
celle du général Bertrand, n'étaient pas sympathiques, et le
resserrement de leur union, plus apparent que réel, était plutôt une
affaire d'habitude qu'une affaire de sentiment. Jamais leurs premières
opinions n'étaient les mêmes; elles commençaient toujours par se
heurter, et le général Bertrand ne cédait pas facilement. J'ai vu, plus
d'une fois, l'empereur Napoléon renoncer aux débats. Cela n'empêchait
pas que le général Bertrand n'aurait jamais eu une pensée contraire aux
intérêts de l'empereur Napoléon.
Le général Drouot, aide de camp de l'Empereur, avait été nommé
gouverneur de l'île et chargé des affaires militaires, ce qui équivalait
au ministère de la guerre. Lisez Plutarque, voyez le plus beau caractère
de ses grands hommes: c'est le caractère du général Drouot. Le général
Drouot était la perfection de l'homme moral. Il avait suivi l'Empereur à
condition qu'il ne lui serait payé aucun appointement. C'était le seul
compagnon de Napoléon qui eût fait cette réserve. Il y avait deux hommes
dans le général Drouot: l'homme public et l'homme privé. L'homme privé
était trop bon, l'homme public était trop sévère.
M. Peyrusse, payeur de la couronne, était devenu trésorier de la
couronne et receveur général de l'île d'Elbe. Cadet de Gassicourt, dans
un _Voyage fait en Autriche à la suite de l'empereur Napoléon_, dit au
chapitre intitulé _Club des francs blagueurs_: «M. Peyrusse, payeur de
la couronne, jeune Méridional plein d'esprit, de vivacité, de franchise,
toujours gai, toujours obligeant, fort attaché à ses devoirs», et à
l'île d'Elbe ce portrait n'avait presque subi aucune altération.
Seulement les années avaient amené un peu plus d'aplomb. M. Peyrusse ne
faisait pas parade de son dévouement pour l'Empereur, car il disait à
qui voulait l'entendre, toutefois en riant: «Je n'ai pas suivi
l'empereur Napoléon, j'ai suivi ma caisse», et c'était vrai. Les
militaires n'étaient pas toujours bons à son égard; ce qui ne
l'empêchait pas de leur rendre tous les services qui dépendaient de ses
fonctions. L'Empereur, sur les bords de la tombe, a, dans son testament,
été injuste à l'égard de M. Peyrusse, et cette injustice a tenu à sa
malheureuse incrédulité des hommes probes.
Le docteur Foureau de Beauregard, dont la science médicale n'avait pas
révélé le mérite, était, à Paris, médecin des écuries impériales, et, à
l'île d'Elbe, médecin en chef de l'Empereur. Il était ce qu'on appelle
vulgairement «une commère» et, pour plaire à l'Empereur, il lui
colportait exactement tous les caquetages bons ou mauvais, ce qui avait
fini par le rendre suspect. Il était, d'ailleurs, trop obséquieux auprès
de l'Empereur. Cette obséquiosité faisait contraste avec sa vanité
envers les personnes qui lui étaient subordonnées. Disons un mot pris
dans le domaine de la plaisanterie, ce sera une petite escapade
d'historien. L'Empereur était au bain: M. Foureau de Beauregard lui
avait présenté un consommé, ce consommé était trop chaud, et, pour ne
pas se brûler, l'Empereur le humait. Le médecin en chef voulut empêcher
l'Empereur de humer son potage «parce qu'en le humant, il avalait des
colonnes d'air, et que ces colonnes d'air pouvaient lui donner la
colique». L'Empereur, peut-être un peu impatienté, s'écria: «Docteur,
quoi qu'en dise Aristote et sa docte cabale, à mon âge, l'on sait
comment il faut boire, et vous pouvez m'épargner votre leçon.» M.
Foureau de Beauregard dut cesser sa harangue. C'était, au fond, un fort
brave homme, mais il ne savait pas se faire aimer, et généralement on
l'avait pris à tic, à ce que disait l'Empereur, défenseur-né de toutes
les personnes impopulaires.
L'Empereur allait partir de Fontainebleau, que l'on n'avait pas encore
trouvé un pharmacien. M. Gatti tomba sous la main de M. Foureau de
Beauregard: on le prit. M. Gatti n'était pas instruit, il ne chercha pas
à apprendre, et il fut loin de briller dans son emploi. Cependant on le
critiquait beaucoup moins que le médecin en chef: c'est qu'il ne faisait
pas flamboyer sa broderie, c'est que, dans l'exercice de ses fonctions,
sa parole n'était pas insultante et qu'on le considérait comme un bon
camarade.
Tout le monde avait reçu de l'avancement en venant à l'île d'Elbe. MM.
les fourriers avaient grandi dans les rangs de l'armée et de la maison
de l'Empereur. Du grade de capitaine, ils étaient passés au grade de
chef d'escadron; de fourriers du palais, ils étaient devenus préfets du
palais. Il y avait deux fourriers préfets.
M. Deschamps était le premier. Il n'était pas même fait pour être le
dernier. C'était un vieux gendarme en habit d'officier: il en avait la
tournure et la grossièreté; toutefois, ce n'était pas un homme sans
instruction. Il aurait pu être intéressant, s'il avait su ce que c'était
que d'être intéressant. Aussi il fit toujours bande à part. Je dois dire
qu'en déplaisant à tout le monde il ne faisait pourtant du mal à
personne. Mais il ne faisait pas des amis à l'Empereur.
M. Baillon avait beaucoup moins de talent que M. Deschamps, mais il
comprenait mieux la société, et il ne cherchait pas à lui déplaire. Ce
n'était pas un homme de salon: toutefois, les gens de salon ne
l'effaçaient pas, même dans les salons. Il y avait en lui quelque chose
de bon et de martial qui attirait. Sa parole de soldat, sans être
gracieuse, inspirait de la confiance, et l'on aimait à l'écouter.
Je passe aux chambellans. Le docteur Lapi était parvenu à la première
réputation de l'île d'Elbe: il y était parvenu par le savoir-faire plus
que par le savoir. Plusieurs Elbois lui étaient supérieurs par les
lumières, mais aucun Elbois n'avait, en apparence, une conduite aussi
régulière. Il était l'âme des coteries; c'est par les coteries qu'il se
rendait nécessaire. Ses opinions avaient toujours été patriotiques.
L'Empereur aurait commis une grande faute en ne l'attachant pas à sa
personne.
M. Vantini avait de l'esprit à pleines mains. Mais son esprit n'était
pas un esprit de conduite, il n'était pas entouré de la considération
publique. On craignait surtout sa langue acérée. C'était la plus haute
naissance de l'île. Cependant il était alors dans un état de gêne
visible: il avait dévoré son patrimoine par des folies sans excuse.
C'était la notabilité de l'île d'Elbe la plus prononcée en faveur de la
révolution française. L'Empereur ne pouvait pas se dispenser de le
nommer. M. Vantini avait constamment été en guerre ouverte avec le
commissaire général Galéazzini. J'ignore de quel côté était le tort.
M. Traditi appartenait au parti aristocratique, mais c'était un honnête
homme, d'une conduite parfaite, et le choix que l'Empereur en avait fait
était un choix honorable. M. Gualandi: ce n'était rien, moins que rien;
jamais la porte de l'Empereur n'aurait dû lui être ouverte. La
nomination de M. Gualandi n'aurait été qu'une erreur ou un ridicule si
l'Empereur avait nommé cinq chambellans. Comme il n'en nomma que quatre,
elle fut regardée comme une insulte faite au bon sens, et elle eut un
triste retentissement dans la population porto-ferrajaise. M. Aliéti
était l'une des premières notabilités de l'île d'Elbe: il jouissait de
beaucoup de considération. L'opinion publique l'indiquait hautement au
choix de l'Empereur. L'Empereur lui préféra M. Gualandi, que personne
n'estimait. M. Aliéti, humilié avec une extrême raison, quitta l'Elbe.
Le jeune Zénon Vantini, de Porto-Ferrajo, officier d'ordonnance, valait
plus à lui seul que tous les autres officiers d'ordonnance. Mais il
était jeune, il avait toutes les mauvaises tendances de son père, et les
conseils ne lui allaient pas. C'était d'ailleurs un excellent enfant. Il
avait été page de la grande duchesse Élisa. L'Empereur l'affectionnait.
Après Zénon Vantini, venait pour la capacité le second fils Seno, dont
le père était un des trois plus grands capitalistes de l'île, et ce
jeune Seno, en ayant du plaisir à porter un bel uniforme, aurait tout
autant aimé de n'être pas soumis à la gêne inséparable d'un emploi.
C'était un enfant gâté.
Perez, de Longone, je crois, Napolitain de naissance, était un malotru
de la plus sotte espèce, et il touchait à l'imbécillité: l'Empereur
était descendu à ce choix, parce qu'il voulait avoir sous la main
quelqu'un à qui il pourrait donner des ordres dont l'exécution
nécessiterait un manque presque absolu d'intelligence.
Binelli, de Rio, était, sans instruction, et pour le moment une place de
sous-lieutenant dans le bataillon franc lui aurait mieux convenu que
d'être officier d'ordonnance de l'Empereur.
Bernotti de Marciana était aussi un jeune homme fort ordinaire, quoique
plus capable que Perez et Binelli.
Puisque j'en suis aux officiers d'ordonnance, il faut, quoique
prématurément, que je m'occupe d'un officier que l'Empereur plaça à leur
tête et dont la présence à l'île d'Elbe ne fit, je crois, plaisir à
aucun militaire. Un officier, se disant chef d'escadron du train
d'artillerie, arriva à Porto-Ferrajo et alla de suite offrir des
services à l'Empereur, pour lequel son exaltation paraissait délirante.
Les braves de la garde fêtèrent sa bienvenue. L'Empereur partagea ce
mouvement de plaisir. Il nomma de suite l'arrivant premier officier
d'ordonnance, c'est-à-dire qu'il lui donna le commandement des officiers
d'ordonnance. Mais bientôt l'on crut savoir que ce prétendu chef
d'escadron n'était réellement que capitaine. Cette usurpation de grade
indigna; il y eut des explications violentes; on se battit. Bientôt le
premier officier d'ordonnance fut vraiment un brandon de discorde; il
troubla la tranquillité de la garde, il dut vivre isolé. Cependant
l'Empereur trouva que l'on s'acharnait trop contre lui; il le défendit,
et cette défense excita des murmures. Cet officier s'appelait Roule.
Jamais je n'ai rien su de lui qui pût le faire considérer comme un homme
distingué.
L'Empereur avait trouvé à l'île d'Elbe un lieutenant de gendarmerie
nommé Paoli, pendant de l'officier d'ordonnance Perez, et que bientôt il
traînait partout à sa suite, comme en d'autres temps il y traînait le
mameluk Roustan. Cet officier était Corse. Toutefois, il n'avait ni la
finesse, ni la fierté, ni le courage corse: il n'était bon qu'à servir.
Je l'ai entendu répondre à l'Empereur qui lui demandait l'heure qu'il
était: «L'heure qui plaît le plus à Votre Majesté», et il se pavanait de
sa réponse que l'Empereur avait pourtant payée d'un geste de dédain. Ce
n'étaient pas les seules paroles d'une semblable platitude que l'on
pourrait citer de lui. Néanmoins l'Empereur le nomma capitaine: il lui
donna même l'étoile de la Légion d'honneur; du moins, il l'autorisa à
porter celle destinée à l'un de ses frères, comme lui officier de la
gendarmerie. Ce frère était mort. L'Empereur fut toujours excellent pour
ce mameluk gendarme, jusqu'à l'injuste, puisqu'il l'éleva au grade de
chef d'escadron. Après la déplorable journée de Waterloo, ce Paoli
éhonté fut un des premiers à prendre la cocarde blanche. J'ai été témoin
de sa basse ingratitude.
Le vicaire général ne valut pas mieux que l'officier de gendarmerie. Il
s'appelait Arrighi, il était l'oncle de l'un des généraux les plus purs
et les plus braves de la grande armée, qui était, lui, vraiment le
parent de l'Empereur, et pour lequel l'Empereur n'avait peut-être pas
fait tout ce qu'il aurait dû faire. Dès qu'on sut que l'Empereur venait
régner à l'île d'Elbe, le vicaire général Arrighi voulut s'interposer
entre tout le monde et son _cousin germain_ l'Empereur (_cugino
carnaro_, comme disaient alors presque tous les Corses); et, en plein
vent, il dispensait sa protection, comme à l'église il dispensait son
_benedicamus_, mais il dut bien en rabattre en approchant de l'Empereur.
Ce cousin germain n'écouta M. le vicaire général que lorsqu'il lui
disait la messe; M. le vicaire général n'eut aucune espèce d'influence
sur l'Empereur. Il semblait même que l'Empereur affectât de le tenir
éloigné, grand attentat à l'amour-propre d'un Corse et d'un moine, car
M. Arrighi était un ancien moine. Aussi il se vengea: lorsque l'Empereur
fut tombé une seconde fois, M. le vicaire général Arrighi désavoua la
parenté dont il avait longtemps fait son auréole, il pria pour le
nouveau gouvernement: ce qui n'empêcha pas le nouveau gouvernement de le
renvoyer au lieu d'où il était venu.
Il y avait un autre Corse que l'Empereur avait également trouvé à l'île
d'Elbe. Ce Corse s'appelait Poggi, il était juge et il avait été nommé
par l'influence de Lucien Bonaparte. Cette protection l'avait rendu
d'abord presque suspect à l'Empereur, qui commença par le traiter
froidement. Mais en fait de finesse, le juge Poggi aurait joué cent
empereurs comme l'empereur Napoléon, et il ne s'effraya pas des
symptômes de cette froideur. Il répondit à la froideur par de
l'admiration, ce qui empêcha la froideur d'être âpre. Ensuite il pleura
les infortunes de la France; c'était le chemin le plus droit pour
arriver facilement au coeur de l'Empereur. Poggi s'insinua, se glissa, et
il arriva à la confiance de l'Empereur, qui le chargea de la police
d'intimité. L'Empereur était content lorsque Poggi lui répétait ce que
quelqu'un avait entendu dire. Personne n'était plus propre que Poggi
pour explorer les familles: il avait un instinct remarquable pour faire
parler les autres sans parler lui-même. Toutefois, ses rapports ne
faisaient du mal à personne; il était essentiellement bon. Jamais il ne
fut ingrat envers l'Empereur.
M. Baccini, président du tribunal, était Génois, et l'Empereur avait eu
plaisir à le conserver. Il laissait à désirer pour la connaissance
approfondie des lois françaises, mais le droit romain lui était
familier. M. Baccini était moralement relâché dans ses habitudes de vie
privée. Néanmoins il était magistrat intègre. M. Baccini n'était pas
toujours juste dans ses sympathies ou dans ses antipathies; il prenait
facilement fait et cause dans des affaires qui par principe lui étaient
étrangères, et alors la passion l'emportait au delà des bornes de la
sagesse. C'est dans cette croyance que l'on disait qu'il avait donné de
mauvais conseils à l'Empereur. Cependant il ne s'appliquait pas beaucoup
aux exigences de la cour. Ce n'était pas un des assidus.
Le bon sous-préfet M. Balbiani qui, au lieu de rentrer chez lui à
Pontedera, avait passé aux fonctions d'intendant, ne se possédait pas
d'aise et faisait marcher sa machine administrative, lorsque d'autres ne
la faisaient pas marcher pour lui. C'est que l'on empiétait fréquemment
sur son droit. M. Balbiani avait ce qu'on appelle l'habitude des
affaires. C'était d'ailleurs un honnête homme, c'était surtout un bon
homme, peut-être même un trop bon homme. Il était fort préoccupé de
l'éclat qu'aurait son uniforme. Il aimait plaisamment à demander s'il
était ou Français ou Toscan ou Elbois, et il finissait toujours par dire
qu'il appartenait à la nation qui le conservait dans son emploi. Il
disait la vérité en riant. Cela ne l'empêchait pas d'être bon Toscan: il
aimait sa patrie, mais il aimait encore plus sa place. Balbiani avait
une très nombreuse famille, un emploi lui était d'une absolue nécessité,
et c'est pour cela que l'Empereur ne voulut pas lui ôter celui dans
l'exercice duquel il l'avait trouvé.
L'organisation qui établissait une marche régulière pour les affaires
n'était pas auprès de l'Empereur un allégement des affaires, car
l'Empereur en créait sans cesse de nouvelles, et quand l'une était
finie, dix autres commençaient. L'Empereur n'épargnait personne, mais il
ne s'épargnait pas lui-même, et il était toujours le premier à la
besogne. L'Empereur ne prélassait (_sic_) jamais. Il avait le secret de
convaincre qu'il n'était que là où il devait être, de manière que, là où
il était, on redoublait de zèle, parce que l'on craignait de l'avoir
obligé à y venir.
L'Empereur avait à visiter la seconde ville de son empire en miniature.
Longone avait fait des préparatifs pour le recevoir: ces préparatifs
consistaient particulièrement dans un amoncellement de populaire. On
tenait toujours à ce que l'Empereur se crût au milieu d'une grande
population. Je le répète: je n'ai jamais approuvé cette manie trompeuse.
Si, à l'île d'Elbe infiniment petite parcelle du globe, où l'on pouvait
tout embrasser d'un regard, l'on entourait l'Empereur de fausses
apparences, que ne devait-on pas faire en France, alors que la France
embrassait une grande partie de l'Europe, et que l'état de guerre
permettait de multiplier les moyens de tromper? Cette triste idée me
poursuivait sans cesse, lorsque je voyais déranger le peuple pour le
faire parader inutilement au passage d'un infortuné que sa croyance aux
dehors trompeurs avait conduit sur la terre d'exil. La course de Longone
fut contremandée; cela étonna tout le monde, car l'Empereur n'avait pas
l'habitude de renoncer sans cause à un plan arrêté. La cause du
non-départ fut connue. On avait entendu beaucoup de coups de fusil dans
la campagne, ce qui arrive presque toujours quand les paysans doivent
célébrer une fête. Ces coups de fusil avaient inquiété. Le zèle outré
s'était empressé d'aller s'enquérir de ce que tout le monde savait.
L'Empereur avait difficilement consenti à cette précaution, qu'il ne
croyait pas nécessaire. Les habitants de Capoliveri, de Campo, de Rio,
s'étaient en masse transportés à Longone, et l'inutilité de leur
empressement ne les amusa pas. Le lendemain ils furent plus heureux.
L'Empereur fit le voyage.
Il y avait à Longone beaucoup plus d'Anglais qu'on n'avait cru en
trouver, et l'on en fit faire la remarque à l'Empereur. On lui fit
remarquer aussi que les Anglais le suivaient partout où il allait.
L'Empereur dit: «Je suis pour eux un objet de grande curiosité.
Laissez-les se satisfaire, puis ils iront dans leur pays amuser les
gentelmans (_sic_) en dénaturant mes faits et mes gestes.» Ensuite il
ajouta assez tristement: «Ils ont gagné la partie, à eux le dé.» C'était
surtout le colonel Campbell qui était acharné aux pas de l'Empereur. À
quelque heure que l'Empereur voulût sortir, qu'il y eût ou qu'il n'y eût
pas des préparatifs, le colonel Campbell était là, toujours là, et l'on
aurait pu croire qu'il avait des connivences dans l'intérieur du palais.
Il est vrai que plus tard il y eut des murmures accusateurs contre une
femme qui était à portée de savoir ce qui se passait: c'était une
Française.
À Longone comme partout, le séjour de l'Empereur fut marqué par les
ordres qu'il donna pour des travaux importants et dont on dut
immédiatement s'occuper.
Personne ne prêtait plus d'attention que moi aux paroles de l'Empereur.
L'Empereur raisonna beaucoup de la place de Longone comme place de
guerre. Il parla avec admiration du siège que les Français, sous les
ordres du général de Noailles, y avaient soutenu en 1649, et il finit en
disant: «Masséna n'aurait pas fait plus.» Éloge également honorable pour
les deux guerriers auxquels il s'adressait.
Le fort de Foccardo n'échappa pas aux investigations de l'Empereur. Il
répéta pour ce fort toutes les observations que le génie militaire lui
avait faites et qui étaient restées empreintes dans sa mémoire comme si
elles dataient de la veille. Il n'attacha pas une grande importance à la
place de Longone pour la défense de l'île d'Elbe.
Un des meilleurs citoyens de Longone était M. Rebuffat,
aide-garde-magasin des vivres militaires, que tout le monde aimait, et
c'est chez lui que l'Empereur mit pied à terre. M. Rebuffat, ancien
boulanger, avait dans les entreprises acquis une fortune importante, et
il en faisait un bon usage. Le pauvre ne frappait jamais en vain à sa
porte. M. Rebuffat, comme instruction, ne savait rien de rien, et
pourtant on se plaisait généralement à l'écouter: c'est qu'il était
vraiment ce qu'on appelle communément un bon enfant. On le prenait
quelquefois pour un bouffon, mais ses bouffonneries étaient empreintes
de vérité et souvent elles donnaient des leçons. La preuve qu'il y avait
en lui des qualités qui devaient être appréciées, c'est que l'Empereur
lui accorda sa confiance et qu'il lui en donna beaucoup de preuves.
L'Empereur rentra tard: il était content de sa journée.