Pons écrit sur le conseil de Napoléon.--L'Empereur est plus facile à
étudier à l'île d'Elbe qu'à Paris.--L'indépendance de Pons garantit son
impartialité d'historien.--Démêlés de Pons avec Napoléon au sujet des
mines de Rio.--Première rencontre de Pons et du général Bonaparte à
Toulon.--La première bouillabaisse de Napoléon.
L'empereur Napoléon débarqua à l'île d'Elbe. Je m'associai aux débris
nationaux qui l'accompagnaient. Nos premiers rapports furent orageux.
Mais ces orages mirent l'Empereur à même de me connaître, de
m'apprécier, et plus tard il m'entoura de sa confiance.
Je me liai avec le général Drouot: nos liens se resserrèrent facilement.
Ce fut d'abord par le général Drouot que l'Empereur me communiqua sa
pensée, en dehors du service public. Mais dès que les orages eurent
cessé, l'Empereur dispensa le général Drouot d'être son organe. Il
m'expliqua lui-même ce qu'il croyait que je devais savoir.
L'Empereur avait d'abord chargé le général Drouot de m'engager à prendre
des notes historiques. Le général Drouot m'en avait parlé avec un grand
intérêt; je ne répondis pas positivement à son attente, par conséquent à
celle de l'Empereur. L'Empereur dut immédiatement être instruit de mon
indécision.
Quelque temps après, l'Empereur me témoigna, sans aucune parole
d'autorité, le plaisir qu'il aurait à me voir écrire sommairement ce qui
se passerait de remarquable à l'île d'Elbe, et alors je lui promis de
faire scrupuleusement ce qu'il désirait.
La dernière fois que je vis l'Empereur, il était à l'Élysée-Bourbon, et
il me parla de mes notes comme on parle de quelque chose d'important: je
l'assurai que je les réunirais en corps d'ouvrage. Il m'indiqua
plusieurs choses que je ne devais pas oublier: «Ne vous pressez pas, me
dit-il, pour leur donner de la publicité; nous serons longtemps encore
dans une atmosphère d'erreur pour les uns, de passion pour les autres,
et l'heure de la vérité est nécessaire à l'histoire de ma vie.» Tel est
mon mandat pour retracer l'époque d'ostracisme que l'empereur Napoléon
passa à l'île d'Elbe.
L'Empereur a connu plusieurs de mes pages. Le général Drouot les a
presque toutes lues: il en a corrigé quelques-unes.
Aux jours de sa toute-puissance, alors qu'il était le roi des rois, nul
n'était assez haut placé pour pouvoir regarder l'empereur Napoléon en
face; il échappait à toutes les observations. Les louanges avaient cessé
d'avoir un caractère de vérité.
Il n'en était pas ainsi à l'île d'Elbe. Le prince qui était venu régner
sur ce rocher ne portait point l'auréole d'invulnérabilité qui naguère
couronnait l'empereur des Français... Cependant Napoléon n'était pas
moins grand à Porto-Ferrajo qu'à Paris. Mais le prestige avait cessé: on
doutait de l'immensité de son génie, ou du moins on faisait semblant
d'en douter. Ce doute flattait les nains de droit divin, qui, dans les
illusions de leur orgueil, s'imaginaient pouvoir ainsi se rapprocher du
géant populaire, à la taille duquel ils n'avaient jamais eu jusqu'alors
la pensée de mesurer leur taille.
À l'île d'Elbe, l'Empereur n'était invisible pour personne dans sa vie
publique, et bien des personnes le voyaient quotidiennement dans sa vie
privée. L'Empereur se plaisait parfois au laisser aller des jouissances
domestiques. Sans doute aussi la vie publique de l'empereur Napoléon
n'avait plus le grandiose du règne impérial de la France, mais elle en
avait toute la noblesse, et l'on peut dire que Napoléon ne montra jamais
un moment de dégénération personnelle. Il était empereur au fort de
l'Étoile comme il avait été empereur aux Tuileries. Dans ses habitudes
de travail, de table, de repos, de promenade, d'amusement, de réception,
de splendeur, il y avait presque toujours quelqu'un de nous auprès de
lui, et, sans peut-être nous en douter, par l'entraînement de
l'affection, chacun de nous avait pris à tâche de l'observer. De telle
sorte que nous savions à peu près ce qu'il disait, ce qu'il faisait et
quelquefois même ce qu'il pensait.
Il n'y a donc rien d'extraordinaire dans la croyance que l'empereur
Napoléon n'a jamais été plus complètement et plus parfaitement examiné
qu'à l'île d'Elbe. Ce n'est qu'à l'île d'Elbe en effet que l'on a pu
étudier et connaître Napoléon. Soldat, il devait prendre et il prenait
toutes les formes que son ambition lui imposait; empereur, il était
placé si haut qu'on ne pouvait pas le voir; à Sainte-Hélène, il posait
pour la postérité. Mais à l'Île d'Elbe il n'en était pas de même: ce
n'était plus Napoléon l'invincible, Napoléon le roi des rois, Napoléon
inabordable; c'était Napoléon vaincu, Napoléon dépossédé, Napoléon
populaire. Ce n'était pas Napoléon prisonnier et torturé comme il le fut
ensuite à Sainte-Hélène. Il n'avait pas cessé de régner.
Nous n'avons jamais vu un portrait de Napoléon parfaitement ressemblant.
Eh bien, on n'a pas été mieux inspiré dans la peinture de son caractère
moral que dans celle de ses traits physiques.
Le vif intérêt que l'Empereur avait témoigné, dès sa première visite, à
Rio, était allé toujours croissant. Sa Majesté était décidée à ne rien
négliger pour la prospérité de ce bel établissement.
Mais des discussions importantes s'élevèrent entre Sa Majesté Impériale
et l'administrateur général des mines. On avait dit à l'Empereur qu'il
était possesseur légal de tout ce qu'il trouvait à l'île d'Elbe.
L'administrateur ne voulait lui reconnaître des droits que sur les
produits qui avaient eu lieu depuis le traité de Paris; il pensait que
les produits antérieurs appartenaient au gouvernement français, quel
qu'il fût, et il refusait de s'en dessaisir autrement qu'au nom et pour
compte de ce gouvernement.
L'Empereur était un grand homme, mais c'était un homme, et, homme, il
était sujet aux faiblesses humaines. Des intéressés lui faisaient croire
que l'administrateur général des mines ne lui obéissait point parce
qu'il le considérait comme déchu de la toute-puissance: cela blessait et
irritait l'Empereur. L'administrateur général des mines fut menacé de
l'emploi de la force; il brava les menaces, peut-être les brava-t-il
avec trop de rudesse: c'était du moins l'opinion de ses amis. Alors
l'Empereur voulut discuter personnellement sa propre affaire.
L'administrateur général des mines persista. Le moment fut terrible.
Cependant Sa Majesté se rendit aux raisons d'honneur et de conscience
que l'administrateur général des mines lui donna.
Ces discussions avaient un grand retentissement dans l'île. On croyait
que l'administrateur général des mines serait destitué. Madame Mère
avait déjà demandé la place pour un Corse, ancien ami de Bonaparte.
L'Empereur repoussa brusquement toutes les sollicitations. Non seulement
l'administrateur général des mines ne fut pas destitué, mais Sa Majesté
lui sut gré de son énergie, et la fin de cette lutte marqua, pour le
fonctionnaire courageux, une ère de confiance impériale. Cette confiance
se manifesta dans le plus grand événement de la vie de l'Empereur, celui
de son départ de l'île d'Elbe.
Mais cette confiance, dont je me suis toujours fait et dont je me ferai
toujours gloire, je l'ai justifiée, et mon dévouement a payé ma dette,
sans que pour cela j'aie cessé de me considérer comme débiteur.
Dans les premières circonstances de ma carrière militaire, il y en a une
dont j'aurais pu tirer parti sous l'Empire. Officier de marine, indigné
de la trahison qui avait livré Toulon aux Anglais, je me prononçai avec
exaltation contre les traîtres, et cette manifestation me valut d'être
nommé commissaire de la République à l'armée républicaine qui assiégeait
la ville rebelle. Bientôt après, je fus nommé capitaine d'artillerie.
Bonaparte aussi était capitaine dans la même arme. Le Comité de salut
public le nomma adjudant général chef de bataillon. Les représentants du
peuple l'élevèrent au grade de général de brigade. L'arrêté des
représentants du peuple qui le nommait général de brigade nommait en
même temps Masséna général de division. Je commandais une partie des
côtes maritimes. Le général Bonaparte commandait titulairement en second
l'artillerie de l'armée, et en fait il la commandait en premier. Le
général Dugommier demanda au général Bonaparte de lui indiquer celui des
commandants de côte qui était le plus capable de commander en même temps
et la côte et la place de Bandol, et le général Bonaparte me désigna. Je
fus nommé commandant de Bandol: j'avais à peine vingt ans. J'allai
remercier le général Bonaparte. Je l'engageai à venir à Bandol manger la
_bouille-baysse_, mets en grande renommée dans toute la Provence. Le
général Bonaparte accepta ma proposition; seulement il renvoya cette
course à sa première inspection des côtes. Je lui donnai l'hospitalité;
je le traitai de mon mieux, et il dut se trouver bien, puisque venu chez
moi seulement pour dîner, il y resta deux jours. Il m'avait dit en
arrivant: «C'est mon premier repas de général.» Le général avait avec
lui son frère Louis et le commissaire des guerres Boinod, qu'il aimait
beaucoup. Le respectable Boinod, devenu inspecteur général en chef aux
revues, m'a souvent parlé de la _bouille-baysse_ de Bandol, et dans son
extrême vieillesse, à Florence, le prince Louis ne l'avait pas oubliée.
Bandol aussi en a gardé la mémoire: les Bandolais font voir aux
étrangers l'appartement que le général Bonaparte occupait, et ils
l'appellent l'_appartement de l'Empereur_.
Ainsi je suis dans une position d'indépendance absolue. Mon caractère
est plus indépendant encore, et, d'ailleurs, je n'ai qu'à raconter.
Pourvu que mon récit soit vrai, j'aurai rempli mon devoir, et il sera
vrai.