XXVIII

Mondragone, 12 avril.

Cette veillée s'écoula comme un instant, et pourtant elle renferma pour

nous un siècle de bonheur; car, à un certain degré d'épanouissement,

l'âme perd la véritable notion du temps. Et ne croyez pas, mon ami,

qu'un amour sensuel et aveugle fasse de mon existence actuelle une pure

débauche de jeunesse. Certes, Daniella est un trésor de voluptés; mais

c'est dans toute l'acception de ce mot divin qu'il faut l'entendre. Elle

n'a, il est vrai, en dehors de la passion, qu'un esprit enjoué, prompt

à la riposte dans une guerre de paroles taquines, et des notions assez

fausses sur toutes les choses sociales, malgré ses excursions en France

et en Angleterre, qui l'ont rendue beaucoup plus intelligente que la

plupart de ses compagnes; mais tout cela m'importe peu, et je ne vois

plus en elle que cet être intérieur que moi seul connais et savoure,

cette âme ardente jusqu'à la folie dans le dévouement exclusif, dans

l'abandon fougueux et absolu de tout intérêt personnel, dans l'adoration

naïve et généreuse de l'objet de son choix. C'est à la fois mon enfant

et ma mère, ma femme et ma soeur. Elle est tout pour moi, et quelque

chose de plus encore que tout. Elle a vraiment le génie de l'amour, et,

parmi des préjugés, des enfantillages et des inconséquences qui tiennent

à son éducation, à sa race et à son milieu, elle élève tout à coup son

sentiment aux plus sublimes régions que l'âme humaine puisse aborder.

Quand elle s'abandonne ainsi à son inspiration passionnée, elle se

transfigure. Je ne sais quelle pâleur extatique se répand sur tous ses

traits. Émue et surexcitée, elle blanchit subitement comme les autres

rougissent. Ses yeux noirs, si francs et d'un regard si ferme,

deviennent vagues et semblent nager dans un fluide mystérieux; ses

narines exquises se dilatent; un étrange sourire qui n'exprime plus rien

des plaisirs matériels de ce monde et qui se mêle aux larmes comme

par une harmonie naturelle dans ses pensées, la fait ressembler à ces

saintes des peintures italiennes, qui, blêmies et contractées par le

martyre, ont, en regardant le ciel, une expression d'ineffable volupté.

Qu'elle est belle dans ces moments-là! Qu'elle était belle assise près

de moi, les mains dans les miennes, la tête tantôt penchée vers moi pour

me parler d'amour, tantôt renversée sur le marbre de la cheminée

comme pour parler d'elle et de moi à quelque esprit supérieur planant

au-dessus de nous deux! La flamme vacillante dessinait les fins contours

de cette bouche où l'expression du plaisir arrive à quelque chose

d'austère, et se reflétait dans ces yeux dont l'éclat s'éteint parfois

dans une fixité redoutable, comme si la vie humaine faisait place à un

mode d'existence où je ne puis pénétrer.

Oui, elle est encore pour moi tout surprise et tout mystère. Je

la possède tout entière sans la connaître entièrement, et, en la

contemplant, je l'étudie comme une abstraction. Elle a des divagations

où je l'écoute sans la comprendre, jusqu'à ce qu'un grand trait de

lumière jaillisse de ses paroles confuses, moitié italiennes et moitié

françaises, auxquelles, pour trouver une nuance qu'elle ne sait comment

exprimer, elle mêle des mots d'anglais prononcés avec un effort enfantin

et sauvage. Mais, quand elle a réussi à formuler sa pensée brûlante,

elle se tait, elle pleure d'enthousiasme et tombe à mes pieds comme

devant une idole, pour prier mentalement. Et moi, je n'ose enchaîner

cette fougue qui me gagne, et je parle aussi cette langue du délire qui

n'aurait plus aucun sens si nous nous la rappelions de sang-froid.

Ne vous moquez pas de moi; cet amour, qui s'est révélé à moi par une

rage brutale, m'emporte à présent dans des régions que j'appellerais

métaphysiques, si je savais bien ce que c'est que la métaphysique; mais

je ne le sais guère; je sens seulement que, dans les bras de cette

puissante maîtresse, mon âme quitte les sens et aspire à quelque chose

d'inconnu qui n'est plus de leur domaine. Quand je l'ai embrassée sur

la terre, loin d'être assouvi et calmé, je voudrais l'embrasser dans le

ciel, et je ne trouve plus ni caresses ni paroles suffisantes pour lui

exprimer cet insatiable désir de l'esprit et du coeur, qu'elle partage

et que nous ne savons nous dire que par des larmes de douleur et de

joie.

Après ces expansions insensées, je reste un peu ivre, et il me faut

un certain effort pour me rappeler qui je suis, où je suis, ce qui

m'intéressait hier, ce qui pourra me préoccuper demain. Il y eut un

moment, cette nuit, où j'avais si complètement oublié toute réalité, que

je ne n'étais plus nulle part. La pluie tombait par torrents, droite,

lourde, retentissante, sur les toits très-bas qui nous environnent, et

notre petite terrasse écoulait sur le _terrazzone_, en cascade continue

et monotone, son trop-plein par les gargouilles brisées. Tout autre

bruit avait cessé: plus de vent dans les girouettes, plus de vol ni de

cris d'oiseaux de nuit. Le feu ne pétillait plus dans l'âtre, le grillon

s'était endormi. C'était un silence absolu, au milieu d'un bruissement

soutenu comme celui d'une pluie de sable. Et j'avais une sensation de

bien-être extraordinaire, à comparer machinalement la douce chaleur de

la chambre où j'étais, avec l'idée du froid humide et noir qui régnait

dehors. Mais dire sur quelle campagne tombait cette averse opiniâtre, et

dans quelle retraite je me trouvais si bien abrité, avec mon trésor le

plus cher, voilà ce qu'il n'eût pas fallu me demander, ce que j'étais

heureux de ne plus savoir. C'était le déluge, et nous étions dans

l'arche, flottant sur des mers inconnues, dans l'immensité des ténèbres,

ignorant sur quels sommets de montagnes ou sur quels profonds abîmes

nous poursuivions au hasard notre voyage dans l'inconnu. Cela était

terrible et délicieux. La nature se dérobait à notre appréciation comme

à notre action; mais l'ange du salut poussait notre lit tranquille sur

les eaux déchaînées, et tenait le gouvernail en nous disant: «Dormez!»

Et je me rendormis sans bien savoir si je m'étais éveillé.

Vers deux heures du matin, je me réveillai tout à fait, saisi par le

froid. Je fis sonner la vieille montre à répétition que mon oncle le

curé me donna jadis pour étrennes. Je ne touche jamais cette respectable

bassinoire sans qu'elle me rappelle un de ces jours d'orgueil et

d'ivresse qui comptent dans la vie des enfants. Tout mon passé et tout

mon présent me revinrent en mémoire, et je recouvrai ma lucidité.

Daniella dormait sans paraître souffrir du froid; ses mains étaient

tièdes. Pourtant je craignis qu'elle n'éprouvât les effets de

l'humidité, et je me levai pour rallumer le feu.

La pluie tombait toujours avec la même persistance. Je souffris à l'idée

que ma chère compagne se lèverait avant le jour et traverserait ce

déluge pour retourner à la villa Taverna.

--Il faut absolument changer cette manière de vivre, me disais-je; voilà

la troisième matinée qui me brise le coeur en exposant la santé et la

vie de ma bien-aimée. Il est impossible que je continue à l'attendre

quand c'est moi qui devrais l'aller trouver, me mouiller, marcher dans

les ténèbres, affronter les mauvaises rencontres; et, puisqu'en me

recevant chez elle ou chez Olivia, il est impossible qu'elle ne soit

pas diffamée ou menacée, il faut que je l'emmène ou que je l'épouse. Ce

mystère était plein de charmes; mais il a de trop graves inconvénients,

il me coûte trop d'inquiétudes et de remords.

J'oubliais que j'étais sous le coup d'une arrestation, et que, mon

emprisonnement devant faire le désespoir de Daniella, je lui avais donné

ma parole de ne rien négliger pour m'y soustraire. Je me rappelai cette

circonstance; mais n'était-il pas plus facile de fuir ensemble que de se

cacher à deux pas de nos ennemis, dans les ruines de Mondragone?

--Oui, oui, il faut fuir, me disais-je, et fuir dès demain. Il faut

que cette soirée charmante et cette nuit poétique ne me portent pas à

m'endormir dans les délices de l'égoïsme. Eh bien, ce souvenir restera

en nous comme une date romanesque dans l'histoire de nos amours; mais,

la nuit prochaine, il faut, à tout prix, sortir des États du pape.

M'étant arrêté à cette résolution, je restai près du feu, absorbé dans

une douce rêverie, voulant savourer toutes les impressions de cette nuit

d'aventures à laquelle je ne devais pas vouloir de lendemain. La flamme

montait dans l'âtre et projetait une vive clarté sur Daniella endormie.

Quel beau sommeil que le sien! Je n'en ai jamais vu de semblable; c'est

un des contrastes de cette organisation en qui toute chose touche à

l'extrême. Autant elle est agissante et d'une vie énergique dans la

veille, autant elle est calme et comme ensevelie dans le repos. Elle ne

rêve pas; on l'entend à peine respirer. Elle est comme changée en statue

dans sa pose simple et chaste. Sa physionomie est grave, impassible,

recueillie comme dans une contemplation sereine du monde supérieur.

Pourtant ces formes gracieuses et délicates n'annoncent extérieurement

ni l'énergie dont elle est douée, ni le sang-froid dont elle est

capable. Il faut toucher son poignet fin et sa jambe déliée pour sentir

la force de ces muscles qui ne reculent devant aucun effort de travail.

Elle a tant de souplesse dans les mouvements qu'on la croirait frêle;

mais, en réalité, soit volonté, soit race, soit habitude, elle a, pour

marcher, pour courir, pour porter des fardeaux, une aisance et une

vigueur peu communes chez une femme. Elle dit avoir été si passionnée

pour la danse, avant de quitter Frascati, qu'elle dansait six heures

de suite sans respirer, et s'en allait, en sortant du bal, se mettre à

l'ouvrage au point du jour, sans qu'il lui en coûtât le moindre effort.

Aussi se moque-t-elle de moi quand je la plains de ne pouvoir rester

près de moi à dormir pendant que le soleil commence à luire. Elle dit

que, si elle vivait sans fatigue et sans émotion, elle serait bientôt

morte.

Qu'y a-t-il donc en elle de si solide comme force physique, que

l'exubérance de la force morale ne l'ait pas déjà usée? Quand elle est

forcée de reprendre le soin de la vie matérielle, c'est une agilité, une

gaieté, une présence d'esprit, une netteté de vouloir et une promptitude

d'action qui font d'elle une ménagère, une servante et une ouvrière

modèles. Qui croirait, à la voir se livrer avec _maestria_ aux

occupations les plus vulgaires, qu'elle a ces extases de colombe

mystique?

J'étais heureux de ne pas dormir et de regarder son front pur, inondé de

cheveux noirs, et ses longs cils fins projetant des ombres si douces

sur ses joues veloutées. Comment ne l'ai-je pas remarquée, cette beauté

pénétrante, à nulle autre comparable, le premier jour où elle m'est

apparue? Comment, lorsque je l'ai regardée pour la première fois,

l'ai-je trouvée seulement singulière et agréable? Comment, lorsque, me

sentant vaguement épris d'elle, je vous traçai son portrait à Rome,

n'osai-je pas prononcer qu'elle était jolie? Comment, dans ce temps-là,

pouvais-je dire que Medora était remarquablement belle? Dans mon

souvenir, à présent, Medora est laide et ne peut être que laide,

puisqu'en elle tout est l'opposé de ce chef-d'oeuvre de l'art divin que

j'ai là dans le coeur et dans les yeux.

Ma montre marqua trois heures. Son vieux bruit sec était le seul bruit

saisissable autour de moi. La sonorité s'était faite au dehors, la pluie

avait cessé. Quel fut donc mon étonnement d'entendre, comme une mélodie

aérienne passant dans l'air, au-dessus du tuyau de la cheminée, le son

d'un instrument qui me parut être celui d'un piano! Je prêtai l'oreille,

et je reconnus une étude de Bertini que l'on sabrait avec un aplomb

révoltant. Cela avait quelque chose de si étrange et de si follement

invraisemblable à pareille heure et en pareil lieu, que je crus être

halluciné. D'où diable pouvait venir cette musique? Bile m'arrivait trop

nette pour être supposée partir du dehors; et, d'ailleurs, à un mille

à la ronde, il n'y a pas une habitation que l'on puisse supposer en

possession d'un piano et d'un pianiste.

Étais-je trompé par le son de l'instrument? Celui-ci provenait-il d'un

de ces petits _cembali_ portatifs que les artistes bohémiens promènent

sur leur dos de porte en porte? Mais, si cela venait du dehors, à

qui donnait-on cette aubade par un temps pareil et en plein désert?

D'ailleurs, c'était un piano, un véritable piano, assez faux et assez

sec, mais piano s'il en fut, avec toutes ses octaves et ses deux

pédales.

--Il y a de quoi devenir fou ici, dis-je à Daniella, que l'agitation de

ma surprise avait éveillée. Écoute, et dis-moi si cela est concevable!

--Cela ne peut venir, dit-elle après avoir écouté, que du couvent des

Camaldules, qui est à un quart de lieue d'ici. Je ne sache pas qu'il y

ait là d'autre instrument que l'orgue de l'église: il faut que quelque

moine artiste soit en train d'étudier une messe pour dimanche prochain.

--Une messe sur une étude de Bertini!

--Pourquoi non?

--Mais ce n'est pas plus là le son de l'orgue qu'une crécelle n'est une

cloche.

--Eh! mon Dieu, la nuit, et quand l'air est détendu par la pluie, les

sons lointains nous arrivent quelquefois si déguisés, que l'on jurerait

entendre tout autre chose que ce qui est.

Il fallut nous arrêter à cette supposition. Il n'y en a pas d'autre

admissible. Nous nous rendormîmes au son du piano fantastique, dans

cette masure, que l'on pourrait appeler le château du diable.

A mon tour, je fus vaincu par le sommeil, à tel point, que Daniella,

craignant mon chagrin et mon inquiétude ordinaires, se leva sans bruit,

au point du jour, et s'échappa furtivement, après m'avoir bien enfermé

dans le casino, car elle craignait qu'étant libre d'errer dans les

ruines, je ne me fisse voir par quelque ouverture.

Elle ne fut pas plus tôt partie, qu'une sollicitude instinctive

m'éveilla, et que je voulus courir après elle pour lui dire mon projet

d'évasion; mais j'étais sous clef et je me résignai à reprendre mon

somme. Le temps s'annonçait magnifique, et le soleil envoyait déjà une

lueur rose derrière les montagnes bleuâtres. Sur ces terrains inclinés,

où la roche volcanique s'égrène en sable doré à la surface, la pluie ne

laisse ni fange ni humidité, et, une heure après la plus forte averse,

on n'en retrouve la trace que sur les herbes plus vertes et les fleurs

plus riantes. Je me consolai donc un peu, en pensant que ma chère

Daniella n'avait à faire, ce matin-là, qu'une promenade agréable à

travers le parc.

Ce fut elle qui m'éveilla à neuf heures. Elle avait couru pour moi toute

la matinée. Elle avait été à Frascati comme pour acheter du fil, mais,

en fait, pour savoir ce qui se passait à propos de moi. Elle avait

causé avec la Mariuccia, et m'apportait, de Piccolomini, ma valise,

mon nécessaire de toilette; mes albums et mon argent. Ceci me parut

très-bien vu; nous étions libres de partir. En outre, elle apportait des

provisions de bouche pour deux jours, de la bougie, des cigares, et ce

fameux café dont elle tenait tant à ne pas me sevrer.

Elle avait trouvé moyen de faire grimper tout ce fardeau, dans une

brouette poussée par un des journaliers de Piccolomini, jusqu'au haut du

_stradone_, le tout recouvert de pois secs que la Mariuccia était

censée vendre à Olivia, et que celle-ci faisait remiser dans un de ses

_fourre-tout_ de Mondragone, où, selon elle, on allait envoyer encore

une fois des ouvriers pour réparer le château. Le paysan avait laissé la

brouette à l'entrée de la cour, et, renvoyé de suite, il n'avait rien vu

déballer.

Quoique ma chère maîtresse fût tout essoufflée de cette expédition, je

me réjouis de la bonne idée qu'elle avait eue.

--Il faut maintenant, lui dis-je, puisque tu es si ingénieuse et si

active, que tu arranges toutes choses pour notre fuite. Je t'enlève, à

moins que tu ne me dises que mon affaire avec le Saint-Office n'aura pas

de suites et que je peux t'épouser dans ce pays-ci, sans trop de retard.

--Tu songes à l'impossible, répondit-elle en secouant la tête. Ton

affaire prend une mauvaise tournure. Mon frère, qui, par bonheur, ne te

soupçonne pas du tout d'être mon amant, a conçu pourtant contre toi une

haine effroyable, à cause des coups que lu lui as donnés. Il prétend

maintenant qu'en le frappant, tu l'as traité d'espion et que tu as

injurié et maudit, en termes révolutionnaires, le gouvernement de

l'Église. Il dit t'avoir reconnu, et il produit un témoin qui serait

accouru trop tard pour le secourir, mais qui aurait entendu tes paroles

et vu ta figure. Ce témoin n'a jamais été vu à Frascati, et pourtant la

police paraît le connaître et a pris acte de sa déposition. On a été

encore hier au soir à Piccolomini, probablement pour t'arrêter, et,

ne te trouvant pas, on a fait ouvrir ta chambre pour s'emparer de tes

papiers; car on assure maintenant que tu es affilié à l'éternelle

conspiration que l'on découvre toutes les semaines contre le pouvoir

temporel du saint-père. Heureusement, ma tante avait prévu le cas: elle

avait retiré de ta chambre tout tes effets, et jusqu'au moindre bout de

papier chiffonné. Tout cela était bien caché dans la maison. Elle a dit

que tu étais parti la veille pour Tivoli, à pied, avec ton attirail

de peintre, et que tes autres effets étaient restés à Rome le jour de

Pâques. Aussitôt qu'elle s'est vue débarrassée de ces inquisiteurs, elle

est partie elle-même pour Rome, où elle va consulter lord B*** sur ce

qu'il y a à faire pour te tirer de là. Il faut donc que tu attendes

patiemment ici le résultat de ses démarches; car de songer à voyager, de

jour ou de nuit, sans tes passe-ports, qui sont à la police française

à Rome, c'est impossible. Tu serais arrêté à la première ville, et,

vouloir passer la frontière par les sentiers, comme font les brigands

et les déserteurs, en supposant que je pusse te servir de guide, ce qui

n'est pas, c'est mille fois plus pénible et plus dangereux que de rester

ici, où, lors même qu'on te soupçonnerait d'y être, on ne se déciderait

pas aisément à venir te prendre.

--Et pourquoi cela?

--Parce que ceci est une ancienne résidence papale et qu'il y avait

autrefois droit d'asile. Les Borghèse avaient hérité de ce droit, et,

bien que tout cela soit aboli, la coutume et le respect des anciens

droits subsistent encore. Pour se faire ouvrir ces portes qui te

défendent, il faudrait que l'autorité locale se décidât à faire une

grave injure à la princesse, et on ne l'osera jamais sans sa permission.

--Mais pourquoi n'obtiendrait-on pas cette permission?

--Parce que Olivia aussi est partie pour Rome, et qu'elle va tout

confier à sa maîtresse, laquelle est généreuse et s'intéressera à nous.

Tu vois que les femmes sont bonnes à quelque chose, et je crois même

que, dans notre pays romain, il n'y a que nous qui valions quelque chose

en effet.

J'étais bien de cet avis, et, me rappelant que, sans passeport, il n'y

avait moyen de s'embarquer sur aucune rive d'Italie, à moins de se

lancer dans ces aventures trop pénibles ou trop périlleuses pour la

chère compagne que je ne veux pas laisser derrière moi, je me suis

résigné à suivre son conseil et à m'abandonner à la protection des

femmes; car je suis profondément touché du dévouement de la Mariuccia et

d'Olivia. J'admire la prévoyance et l'activité de ce sexe généreux et

intelligent, qui, en tout temps et en tout pays, mais en Italie surtout,

a été la providence des persécutés.

--Prends-en donc ton parti, disait Daniella en rangeant la chambre et

en plaçant un petit crucifix à mon chevet et un vase à fleurs sur ma

cheminée, comme s'il se fût agi d'installer là un ménage dans les

conditions les plus régulières et les plus naturelles: tu en seras

quitte pour t'ennuyer ici huit jours au plus. Il est impossible que

milord et la princesse ne trouvent pas le moyen de te délivrer avant une

semaine.

--M'ennuyer! tu ne viendras donc plus me voir?

--Et comment vivrais-je si je ne venais pas? Oh! si tu voyais un jour

s'écouler sans moi, tu pourrais bien dire: «La Daniella est morte!»

--Mais la Daniella ne peut pas mourir!

--Non, puisque tu l'aimes!... Donc, tu te soumets?

--Avec une joie dont tu n'as pas d'idée; car je me suis tourmenté tout

un jour du désir d'être enfermé ici avec toi. Une seule chose me gâte

mon rêve, c'est le métier que tu fais pour venir et t'en aller. Cela est

un vrai supplice pour moi.

--Et tu as tort. Voilà le beau temps; le vent souffle de l'Apennin, tous

les nuages s'en vont à la mer. Nous avons du soleil au moins pour huit

jours; mes promenades seront donc très-jolies, et, puisque nous avons

inventé, Olivia et moi, l'arrivée prochaine d'ouvriers dans ce château,

nous aurons mille prétextes pour qu'elle m'y envoie avec des paquets.

D'ailleurs, le plus lourd est transporté; je n'ai plus qu'à m'occuper de

te nourrir. Si ce beau temps nous amène quelques étrangers à Frascati,

les soirées sont encore trop fraîches pour qu'ils ne retournent pas à

Rome avant la nuit. Or, comme la journée suffit à peine pour leur faire

voir les villas qui touchent à la ville, et Tusculum, qui attire plus

que tout le reste, tu ne seras pas dérangé ici. Mondragone est toujours

ce que l'on visite le moins, et, s'il arrivait que, pour ne pas éveiller

les soupçons, Olivia fût forcée d'amener ici quelque promeneur,

souviens-toi de ce que je vais te dire de sa part. Elle aurait le soin

de frapper très-longtemps et très-fort à la grande porte avant d'ouvrir

elle-même. Elle ferait semblant de compter sur un ouvrier occupé dans la

cour, et, ne le voyant pas venir, elle essayerait une prétendue _autre_

clef, qui serait la véritable et qui ouvrirait comme par hasard. Tu

aurais eu tout le temps de rentrer dans ton casino et de t'y enfermer.

On n'est forcé d'y conduire personne, puisque les étrangers ne savent

pas qu'il existe, et on peut toujours dire qu'il tombe et qu'on n'y va

plus.

--Ah çà! mon Dieu, ne tombera-t-il pas, pendant que tu es avec moi? Je

deviens bête et peureux, comme un enfant. Je suis si heureux, que je me

demande si le ciel ne va pas s'écrouler sur nos têtes, ou si la terre ne

va pas fuir sous nos pieds.

--Rien ne tombera, rien ne bougera; nous nous aimons!

--Tu as raison! Il doit y avoir pour les vrais amants une Providence

particulière.

--Il y a plus que cela: il y a en eux une vertu magique et une force

surnaturelle qui vaincraient le diable, si le diable s'attaquait à eux.

Elle déjeuna avec moi, et me quitta pour aller travailler à la villa

Taverna, car il faut qu'elle soit vue faisant sa besogne, et nous

décidâmes qu'à partir du lendemain, elle ne reviendrait plus dans la

journée, à moins de quelque événement imprévu. Elle m'arriverait tous

les jours, à six heures du soir, et ne partirait plus qu'à huit heures

du matin. Il lui était indifférent de rencontrer des ouvriers dans le

parc à cette heure-là. Elle serait censée avoir été faire pour Olivia

une commission au couvent des Camaldules, et, quant à la course du soir,

elle trouverait des raisons non moins plausibles.

--De quoi t'inquiètes-tu? disait-elle. Les raisons ne manquent jamais.

Cela se trouve, juste au moment où l'on en a besoin, et celle qui reste

court, ou qui fait un mensonge invraisemblable, n'est pas digne d'être

femme et d'avoir un amant.

Je m'étais souvent imaginé, moi, que, quand une femme me dirait si

ingénument sa supériorité en fait de ruse, je me méfierais d'elle pour

mon compte; mais, depuis que j'aime celle-ci, tout est changé en moi,

tout est renversé dans mon esprit. Du moment que c'est elle qui ment, je

trouve que le mensonge est une des grâces de son sexe.

Toutes choses réglées ainsi, je l'ai vue partir sans angoisse. Il me

semblait que je ne la quittais pas: j'allais penser à elle tout le jour

en travaillant.

La Daniella, Vol. I. · 第 44 / 46 题