9 avril, villa Mondragone.

Je vous écris au crayon dans des ruines. Toujours des ruines! J'aime

beaucoup l'endroit où je suis; j'y peux passer la journée entière dans

un immense palais abandonné, dont j'ai les clefs à ma ceinture. Mais

j'ai bien des choses à vous raconter, et je reprends mon récit où je

l'ai laissé l'autre jour.

En dînant, pour ainsi dire, avec la Mariuccia, qui s'assied auprès de ma

chaise pendant que je mange, j'arrivai, je ne sais comment, à reparler

du voeu de la Daniella.

--Ainsi, disais-je, elle ne parlera à aucun homme avant le jour de

Pâques?

--Je n'ai pas dit comme cela. J'ai dit qu'elle ne parlerait pas à son

amant avant d'avoir fait toutes ses dévotions; mais je n'ai pas dit que,

tout de suite après, elle recommencerait à lui parler.

--Ah! oui-da! Ainsi ce pauvre amant est condamné à attendre son bon

plaisir?

--Ou celui de la madone.

--Ah! il arrivera un moment où la madone fera savoir qu'elle

autorise...?

--Quand toutes les fleurs seront séchées et tombées... Mais

je vous en dis trop; vous êtes un hérétique, un païen, un _mahométan_!

Vous ne devez rien savoir de tout cela.

Je pressai la bonne fille de s'expliquer. Elle aime à causer, et elle

céda. J'appris donc que les rigueurs de la Daniella dureraient aussi

longtemps que les fleurs piquées par elle dans le grillage qui protège

la madone de la _Tomba-di-Lucullo_ ne seraient pas entièrement tombées

en poussière ou emportées par le vent, disparues, en un mot.

Il me vint à l'esprit de faire une folie des plus innocentes. Sur le

minuit, je mis le nez à la fenêtre: il pleuvait, la nuit était noire.

Le vent soufflait avec force. Toute la ville de Frascati dormait.

Je m'enveloppai de mon caban, je sortis facilement de l'enclos. En

escaladant les rochers au-dessus de la petite cascade, je me trouvai de

plain-pied sur le chemin, vis-à-vis le parc de la villa Aldobrandini.

Redescendre jusqu'à la tombe de Lucullus fut l'affaire de quelques

instants. Je n'avais pas rencontré une âme. Sans la lampe qui l'éclaire

toute la nuit, j'aurais eu quelque peine à retrouver, dans les ténèbres,

la petite fresque de la madone. Ce pâle rayon me permit de reconnaître

les jonquilles que j'avais très-bien remarquées, la veille, dans les

mains de la Daniella, au moment où, avec son sourire mystérieux, elle

avait accompli cette dévotion devant moi. Je respectai les violettes et

les anémones des autres jeunes filles, mais j'enlevai avec soin, jusqu'à

la dernière, les jonquilles flétries de mon _amoureuse_, et je les mis

dans ma poche. Ce larcin _perpétré_, je descendais de la borne sur

laquelle j'étais grimpé pour atteindre le grillage, lorsqu'une voix

d'homme fit entendre l'exclamation suivante:

--_Cristo_! quel est le brigand qui profane la sainte image de la

Vierge?

Dans ce pays d'espionnage et de délation, mon espièglerie sentimentale

pouvait être incriminée et m'attirer quelque désagrément. J'eus la

présence d'esprit de ne pas me retourner et de souffler rapidement la

petite lampe. Enhardi par ma prudence, l'inconnu m'accabla d'un déluge

d'injures pieuses: j'étais un chien, un fils de chien, un Turc, un

juif, un Lucifer; je méritais d'être pendu, écartelé, et mille autres

douceurs. J'avais bonne envie de régaler le dos du saint homme, quel

qu'il fût, d'une série de répliques muettes proportionnées à l'éloquence

de son indignation; mais la raison me conseillait de profiter des

ténèbres pour m'esquiver sans l'attirer sur mes traces.

C'est le parti que j'allais prendre, lorsque je me sentis saisir le bras

par une main incertaine, qui m'avait cherché à tâtons contre le mur. Je

n'hésitai plus alors à me débarrasser du curieux par un mirifique coup

de poing, accompagné d'un plantureux coup de pied qui l'atteignit

n'importe où. Je l'entendis trébucher contre la borne, glisser et tomber

n'importe dans quoi; ce qui me permit de jouer des jambes et de rentrer

chez moi sans m'être trahi par une seule parole. Comme le quidam m'avait

paru passablement ivre, je ne pensai pas qu'après avoir fait un somme

dans la boue où je l'avais décidé à se coucher, il se souvint de

l'aventure.

La journée du vendredi saint s'annonçant pluvieuse et sombre; je me

permis de dormir la grasse matinée. La Mariuccia, s'impatientant contre

ma paresse, entra dans ma chambre, et, quand je m'éveillai, je la vis,

méditant sur ma chaussure crottée et sur mon caban encore humide.

--Eh bien! Mariuccia, qu'y a-t-il? lui dis-je en me frottant les yeux.

--Il y a que vous êtes sorti cette nuit! répondit-elle d'un air de

consternation si comique, que je ne pus m'empêcher d'en rire.--Oui, oui,

riez! reprit-elle: vous avez fait là une belle affaire!

Et, comme j'essayais de nier, elle me montra les jonquilles flétries,

que j'avais mises sur la cheminée.

--Eh bien! après? que voulez-vous?

--Que ces fleurs-là étaient sur le grillage de la sainte madone, et que

vous avez été, cette nuit, les retirer, pour empêcher ma nièce de tenir

son voeu. Voilà les amoureux! Mais, malheureux enfant, vous avez fait là

un péché mortel; vous avez outragé la sainte madone; vous avez éteint la

lampe, et, ce qu'il y a de pis, c'est que vous avez été vu.

--Par qui?

--Par mon neveu Masolino, le frère de la Daniella, le plus méchant homme

qu'il y ait à Frascati. Heureusement, il avait bu, selon sa coutume, et

il ne vous a pas reconnu; mais il a déjà fait son rapport, et je suis

sûre que les soupçons pèseront sur vous, parce que vous êtes le seul

étranger qu'il y ait maintenant dans le pays. On enverra des espions ici

pour me questionner. Donnez-moi ce caban que je le cache, et brûlez-moi

bien vite ces maudites fleurs.

--À quoi bon? Dites la vérité. Je n'ai fait aucune profanation. J'ai

pris ces fleurs pour taquiner une jeune fille qu'il n'est pas nécessaire

de nommer...

--Et vous croyez que l'on ne se doutera pas de son nom? On prétend que

l'on vous a vu entrer avant-hier dans la maison qu'habite ma nièce.

Est-ce vrai, cela?

--La Mariuccia est si brave femme, que je n'hésitai pas à me confesser.

Elle fut touchée de ma sincérité, et je ris, du reste, qu'elle était

flattée de mon goût pour sa nièce.

--Allons, allons, dit-elle, il ne faut plus faire de pareilles

imprudences. Si Masolino vous eût surpris dans la chambre de sa soeur,

il vous eût tué.

--Je ne crois pas, ma chère! Sans me piquer d'être un champion bien

robuste, je le suis assez pour me défendre d'un ivrogne; et il est

heureux pour votre neveu que je ne l'aie pas rencontré, cette nuit, en

haut de l'escalier de la maison dont vous parlez.

--_Cristo_! l'auriez-vous frappé, cette nuit?

--J'espère que oui. Il m'avait beaucoup insulté, et il mettait la main

sur moi. Je me suis débarrassé de lui sans peine.

--Il ne s'est pas vanté de cela! Peut-être ne l'a-t-il pas senti:

les ivrognes ont le corps si souple! Mais il n'était pas assez ivre,

cependant, pour ne pas voir et entendre. Avez-vous parlé?

--Non.

--Pas un mot?

--Pas une syllabe?

--C'est bien! mais, pour l'amour de Dieu et de vous-même, n'avouez rien

à personne... S'il se souvient d'avoir été battu, et s'il apprend que

c'est par vous, il s'en vengera!

---Je l'attends de pied ferme; mais je veux tout savoir, Mariuccia!

Votre neveu est-il homme à vouloir exploiter mon inclination pour sa

soeur?

--Masolino Belli est capable de tout.

--Mais quel intérêt peut-il avoir à me vouloir pour beau-frère? Je ne

suis pas riche, vous le voyez bien!

--Allons donc! Vous savez peindre, et, avec cela, on gagne toujours de

quoi être bien habillé, bien logé et bien nourri comme vous voilà. Tout

est relatif. Vous êtes très-riche en comparaison de n'importe quel

artisan de Frascati, et, si Masolino se mettait dans la tête de vous

faire épouser sa soeur, ou de vous forcer à donner de l'argent, il

sait bien qu'un _cavaliere_ comme vous trouve toujours à gagner ou à

emprunter une centaine d'écus romains pour sauver sa vie d'un guet-apens.

--Merci, ma chère Mariuccia! Me voilà renseigné, et je sais à qui j'ai

affaire. Messire Masolino Belli n'a qu'à bien se tenir; j'aurai toujours

une centaine de coups de bâton français à son service.

--Ne riez pas avec cela. Ils peuvent se mettre dix contre vous. Le

mieux, mon cher enfant, sera de vous bien cacher dans vos amours, et de

ne jamais voir la petite hors de cette maison-ci, où mon neveu ne met

jamais les pieds.

--Et qui l'en empêche?

--Moi, qui le lui ai défendu une fois pour toutes. Il ne se gênerait pas

pour me désobéir et me frapper, s'il ne me devait quelque argent; mais

je le tiens par la crainte d'avoir à me payer.

Par la suite de la conversation, j'appris, sur ce fameux Masolino, des

détails assez curieux. Cet homme n'est peut-être pas toujours aussi

réellement ivre qu'il le paraît. Son existence est mystérieuse. Il est

censé demeurer à Frascati; mais on ne sait jamais précisément où il est.

Sa famille passe fort bien un mois et plus sans l'apercevoir. Il occupe

une chambre dans la maison où Daniella est établie; mais personne

n'entre jamais dans cette chambre, et, si l'on frappe à la porte, qu'il

y soit ou non, il ne répond jamais. Ses absences et ses apparitions

sont tout à fait imprévues. Il est toujours censé boire en secret dans

quelque cabaret du lieu ou des environs, avec des amis. C'est une

habitude de cachotterie qu'il a prise pour échapper aux réprimandes de

sa femme, et qu'il a gardée depuis qu'il est veuf; mais sa femme disait

autrefois qu'il devait cacher ses orgies dans quelque souterrain

inconnu, dans quelque lieu inaccessible, car elle l'avait maintes fois

cherché des semaines entières, jusque dans les égouts de la ville, sans

retrouver aucune trace de lui. Quand il reparaissait, il lui échappait

des paroles qui pouvaient faire croire qu'il venait de loin; mais,

quelque pris de vin qu'il fût ou qu'il parût être, jamais son secret ne

s'était formulé clairement. Il a exercé dans sa jeunesse la profession

de corroyeur; mais, depuis une dizaine d'années, il n'a fait oeuvre de

ses bras, et on ne sait de quoi il a vécu.

--Il faut pourtant, ajoute la Mariuccia, qu'il ait plus que le

nécessaire, puisqu'il trouve moyen de boire plus que sa soif.

D'après tous ces renseignements, je soupçonne ce _galantuomo_ d'être un

faux ivrogne, ou de s'adonner à la boisson dans ses moments perdus. Je

pense que le fond de son existence est le brigandage ou l'espionnage;

peut-être l'un et l'autre, car il paraît qu'autour de Rome ces deux

professions ne sont pas incompatibles.

Ce qui m'importait plus que tout ceci, c'était de savoir si la Daniella

se croirait suffisamment relevée de son voeu pour reparaître à

Piccolomini, et je l'attendais avec une vive impatience. Chaque fois que

sonnait la cloche de la grille, je courais à ma croisée; mais c'était

une suite de visites de commères ou de voisines, qui venaient

s'entretenir avec la Mariuccia des affaires de la maison et de la

propriété Piccolomini, de la taille des oliviers ou de la vigne, de la

lessive, de l'emmagasinement des pois, du sermon de fra Sinforiano,

et, par occasion, de la profanation de la madone. J'entendais les

conversations établies sur le perron, et il me sembla que plusieurs de

ces personnages étaient plus curieux que de raison. La Mariuccia m'avait

dit: «Dans notre pays, on ne sait jamais qui est espion ou qui ne l'est

pas.» J'admirai l'adresse et le sang-froid des réponses de la bonne

fille, et j'entendis même qu'elle me faisait passer pour malade depuis

la veille.

--Le pauvre enfant, disait-elle, a eu la fièvre cette nuit, et je l'ai

veillé, sans le quitter, jusqu'au jour.

Mon alibi ainsi constaté, les questionneurs se retiraient plus ou moins

persuadés.

Enfin, la Mariuccia vint m'annoncer qu'elle allait visiter les chapelles

du saint-sépulcre, et qu'elle me priait de n'ouvrir à personne, pas même

à sa nièce, si je la voyais paraître à la grille.

--Oh! pour cela, je ne vous le promets pas du tout, lui dis-je.

--Il faut me le promettre, reprit-elle. La Daniella a une clef, et,

si elle veut venir, elle viendra sans que vous tiriez la corde de ma

fenêtre. Dans votre impatience, il ne faut pas vous montrer à ceux qui

pourraient passer devant la grille dans ce moment-là.

Quand la Mariuccia fut sortie, je descendis au jardin, malgré la pluie,

pour examiner le local sous un rapport que je n'avais pas encore songé à

constater, à savoir si on pouvait y entretenir une intrigue avec mystère

et sécurité. Je vis que cela était impossible, à moins que les gens de

la maison, c'est-à-dire la Mariuccia, la vieille Rosa, et les quatre

ouvriers employés au jardin et aux terres adjacentes fussent dans la

confidence; pourvu que le jardin eût une clôture réelle au delà du

potager; pourvu que l'on n'entrât et ne sortît point par la grille à

claire-voie qui donne en pleine rue; pourvu, enfin, que l'on ne risquât

point de rendez-vous tous les jours de fête et les dimanches, parce

que, ces jours-là, l'autre grille de Piccolomini, qui donne sur la via

Aldobrandini, est ouverte au public, et que le haut du jardin sert de

promenade ou de passage aux gens de la ville.

Je conclus de mes observations que le secret de mes relations futures

avec la _stiratrice_ était une plaisanterie, et j'avoue que j'entrai en

méfiance contre les avertissements et les précautions illusoires de la

bonne Mariuccia.

Je remontai à mon grenier, bien résolu, quand même, à risquer

l'aventure, dès que je serais assuré du courage et de la résolution de

ma complice.

Mais quoi! elle était là, dans ma chambre, elle m'attendait. Elle était

entrée par une porte de dégagement que je ne connaissais pas et qui

aboutit aux caves de la maison. Elle avait ma bague au doigt. Ses beaux

cheveux étaient ondés avec soin. Malgré une robe noire et une tenue

de dévote, elle avait l'oeil brillant et le sourire voluptueux d'une

fiancée vivement éprise. Je me sentais violemment épris pour mon compte.

J'avais soif de ses baisers; mais elle se déroba à mes caresses.

--Vous m'avez relevée de mon voeu, dit-elle; vous êtes venu jusque dans

ma chambre m'apporter l'anneau du mariage.... Laissez-moi faire mes

pâques; après cela, nous serons unis.

Je retombai du ciel en terre.

--Le mariage? m'écriai-je; le mariage?...

Elle m'interrompit par son beau rire harmonieux et frais. Puis elle

reprit sérieusement:

--Le mariage des coeurs, le mariage devant Dieu. Je sais bien que c'est

un péché de se passer de prêtre et de témoins, mais c'est un péché que

Dieu pardonne quand on s'aime.

--Il est donc bien vrai que vous m'aimez, chère enfant?

--Vous verrez! Je ne puis vous rien dire encore. Il faut que je pense

à mon salut, et que je tourne mon coeur vers Dieu si ardemment, qu'il

bénisse nos amours et nous pardonne d'avance la faute que nous voulons

commettre. Je prierai pour nous deux, et je prierai si bien, qu'il ne

nous arrivera point de malheur. Mais, pour aujourd'hui, ne me dites

rien, ne me tentez pas, il faut que je me confesse, que je me repente et

que je reçoive l'absolution pour le passé et pour l'avenir.

Tel fut le résumé de l'étrange système de piété de cette Italienne.

J'avais bien oui dire que ces femmes-là voilaient l'image de la Vierge

en ouvrant la porte à leurs amants; mais je n'avais pas l'idée d'un

repentir par anticipation et d'un péché _réservé_, comme ceux dont

j'entendais parler avec tant d'assurance et de conviction. J'essayai de

combattre cette religion facile; mais je la trouvai très-obstinée, et je

fus véhémentement accusé de manquer d'amour, parce que je manquais de

foi.

--Adieu, me dit-elle; l'heure du sermon sonne, et j'ai encore trois

chapelles à visiter aujourd'hui. Demain, vous ne me verrez pas, ni

dimanche non plus. Je ne suis venue que pour vous dire de ne pas faire

d'imprudence, et de ne pas chercher à me voir, parce que, d'une part, je

dois me sanctifier, et que, de l'autre, mon frère est à Frascati.

--Dites-moi, Daniella, est-il vrai que votre frère vous maltraiterait

s'il me voyait occupé de vous?

--Oui, quand ce ne serait que pour savoir s'il peut vous effrayer.

--Vous avez donc l'expérience de ce qu'il peut faire en pareil cas?

--Oui, à propos de vous. Il a déjà entendu dire que le Français de

Piccolomini était venu dans notre maison, et il m'a fait, ce matin, de

terribles menaces. Vous me défendriez contre lui, je le sais; mais vous

ne serez pas toujours là, et les coups seraient pour moi.

--Alors, je serai prudent, je vous le jure!

Le roulement d'une voiture et le sonde la cloche interrompirent la

conversation.

--C'est lord B*** qui vient vous voir, dit-elle après avoir regardé

furtivement par la fenêtre; je reconnais son chien jaune. Lord B***

vient sûrement vous chercher pour vous faire voir le jour de Pâques à

Rome; allez-y, vous me rendrez service; mais revenez le soir!

--Vous n'êtes donc plus jalouse de...?

--De la Medora?... N'ai-je pas votre anneau? Si, après cela, vous étiez

capable de me tromper, je vous mépriserais tant, que je ne vous aimerais

plus.

La Daniella, Vol. I. · 第 37 / 46 题