Je vous écris au crayon dans des ruines. Toujours des ruines! J'aime
beaucoup l'endroit où je suis; j'y peux passer la journée entière dans
un immense palais abandonné, dont j'ai les clefs à ma ceinture. Mais
j'ai bien des choses à vous raconter, et je reprends mon récit où je
l'ai laissé l'autre jour.
En dînant, pour ainsi dire, avec la Mariuccia, qui s'assied auprès de ma
chaise pendant que je mange, j'arrivai, je ne sais comment, à reparler
du voeu de la Daniella.
--Ainsi, disais-je, elle ne parlera à aucun homme avant le jour de
Pâques?
--Je n'ai pas dit comme cela. J'ai dit qu'elle ne parlerait pas à son
amant avant d'avoir fait toutes ses dévotions; mais je n'ai pas dit que,
tout de suite après, elle recommencerait à lui parler.
--Ah! oui-da! Ainsi ce pauvre amant est condamné à attendre son bon
plaisir?
--Ou celui de la madone.
--Ah! il arrivera un moment où la madone fera savoir qu'elle
autorise...?
--Quand toutes les fleurs seront séchées et tombées... Mais
je vous en dis trop; vous êtes un hérétique, un païen, un _mahométan_!
Vous ne devez rien savoir de tout cela.
Je pressai la bonne fille de s'expliquer. Elle aime à causer, et elle
céda. J'appris donc que les rigueurs de la Daniella dureraient aussi
longtemps que les fleurs piquées par elle dans le grillage qui protège
la madone de la _Tomba-di-Lucullo_ ne seraient pas entièrement tombées
en poussière ou emportées par le vent, disparues, en un mot.
Il me vint à l'esprit de faire une folie des plus innocentes. Sur le
minuit, je mis le nez à la fenêtre: il pleuvait, la nuit était noire.
Le vent soufflait avec force. Toute la ville de Frascati dormait.
Je m'enveloppai de mon caban, je sortis facilement de l'enclos. En
escaladant les rochers au-dessus de la petite cascade, je me trouvai de
plain-pied sur le chemin, vis-à-vis le parc de la villa Aldobrandini.
Redescendre jusqu'à la tombe de Lucullus fut l'affaire de quelques
instants. Je n'avais pas rencontré une âme. Sans la lampe qui l'éclaire
toute la nuit, j'aurais eu quelque peine à retrouver, dans les ténèbres,
la petite fresque de la madone. Ce pâle rayon me permit de reconnaître
les jonquilles que j'avais très-bien remarquées, la veille, dans les
mains de la Daniella, au moment où, avec son sourire mystérieux, elle
avait accompli cette dévotion devant moi. Je respectai les violettes et
les anémones des autres jeunes filles, mais j'enlevai avec soin, jusqu'à
la dernière, les jonquilles flétries de mon _amoureuse_, et je les mis
dans ma poche. Ce larcin _perpétré_, je descendais de la borne sur
laquelle j'étais grimpé pour atteindre le grillage, lorsqu'une voix
d'homme fit entendre l'exclamation suivante:
--_Cristo_! quel est le brigand qui profane la sainte image de la
Vierge?
Dans ce pays d'espionnage et de délation, mon espièglerie sentimentale
pouvait être incriminée et m'attirer quelque désagrément. J'eus la
présence d'esprit de ne pas me retourner et de souffler rapidement la
petite lampe. Enhardi par ma prudence, l'inconnu m'accabla d'un déluge
d'injures pieuses: j'étais un chien, un fils de chien, un Turc, un
juif, un Lucifer; je méritais d'être pendu, écartelé, et mille autres
douceurs. J'avais bonne envie de régaler le dos du saint homme, quel
qu'il fût, d'une série de répliques muettes proportionnées à l'éloquence
de son indignation; mais la raison me conseillait de profiter des
ténèbres pour m'esquiver sans l'attirer sur mes traces.
C'est le parti que j'allais prendre, lorsque je me sentis saisir le bras
par une main incertaine, qui m'avait cherché à tâtons contre le mur. Je
n'hésitai plus alors à me débarrasser du curieux par un mirifique coup
de poing, accompagné d'un plantureux coup de pied qui l'atteignit
n'importe où. Je l'entendis trébucher contre la borne, glisser et tomber
n'importe dans quoi; ce qui me permit de jouer des jambes et de rentrer
chez moi sans m'être trahi par une seule parole. Comme le quidam m'avait
paru passablement ivre, je ne pensai pas qu'après avoir fait un somme
dans la boue où je l'avais décidé à se coucher, il se souvint de
l'aventure.
La journée du vendredi saint s'annonçant pluvieuse et sombre; je me
permis de dormir la grasse matinée. La Mariuccia, s'impatientant contre
ma paresse, entra dans ma chambre, et, quand je m'éveillai, je la vis,
méditant sur ma chaussure crottée et sur mon caban encore humide.
--Eh bien! Mariuccia, qu'y a-t-il? lui dis-je en me frottant les yeux.
--Il y a que vous êtes sorti cette nuit! répondit-elle d'un air de
consternation si comique, que je ne pus m'empêcher d'en rire.--Oui, oui,
riez! reprit-elle: vous avez fait là une belle affaire!
Et, comme j'essayais de nier, elle me montra les jonquilles flétries,
que j'avais mises sur la cheminée.
--Eh bien! après? que voulez-vous?
--Que ces fleurs-là étaient sur le grillage de la sainte madone, et que
vous avez été, cette nuit, les retirer, pour empêcher ma nièce de tenir
son voeu. Voilà les amoureux! Mais, malheureux enfant, vous avez fait là
un péché mortel; vous avez outragé la sainte madone; vous avez éteint la
lampe, et, ce qu'il y a de pis, c'est que vous avez été vu.
--Par qui?
--Par mon neveu Masolino, le frère de la Daniella, le plus méchant homme
qu'il y ait à Frascati. Heureusement, il avait bu, selon sa coutume, et
il ne vous a pas reconnu; mais il a déjà fait son rapport, et je suis
sûre que les soupçons pèseront sur vous, parce que vous êtes le seul
étranger qu'il y ait maintenant dans le pays. On enverra des espions ici
pour me questionner. Donnez-moi ce caban que je le cache, et brûlez-moi
bien vite ces maudites fleurs.
--À quoi bon? Dites la vérité. Je n'ai fait aucune profanation. J'ai
pris ces fleurs pour taquiner une jeune fille qu'il n'est pas nécessaire
de nommer...
--Et vous croyez que l'on ne se doutera pas de son nom? On prétend que
l'on vous a vu entrer avant-hier dans la maison qu'habite ma nièce.
Est-ce vrai, cela?
--La Mariuccia est si brave femme, que je n'hésitai pas à me confesser.
Elle fut touchée de ma sincérité, et je ris, du reste, qu'elle était
flattée de mon goût pour sa nièce.
--Allons, allons, dit-elle, il ne faut plus faire de pareilles
imprudences. Si Masolino vous eût surpris dans la chambre de sa soeur,
il vous eût tué.
--Je ne crois pas, ma chère! Sans me piquer d'être un champion bien
robuste, je le suis assez pour me défendre d'un ivrogne; et il est
heureux pour votre neveu que je ne l'aie pas rencontré, cette nuit, en
haut de l'escalier de la maison dont vous parlez.
--_Cristo_! l'auriez-vous frappé, cette nuit?
--J'espère que oui. Il m'avait beaucoup insulté, et il mettait la main
sur moi. Je me suis débarrassé de lui sans peine.
--Il ne s'est pas vanté de cela! Peut-être ne l'a-t-il pas senti:
les ivrognes ont le corps si souple! Mais il n'était pas assez ivre,
cependant, pour ne pas voir et entendre. Avez-vous parlé?
--Non.
--Pas un mot?
--Pas une syllabe?
--C'est bien! mais, pour l'amour de Dieu et de vous-même, n'avouez rien
à personne... S'il se souvient d'avoir été battu, et s'il apprend que
c'est par vous, il s'en vengera!
---Je l'attends de pied ferme; mais je veux tout savoir, Mariuccia!
Votre neveu est-il homme à vouloir exploiter mon inclination pour sa
soeur?
--Masolino Belli est capable de tout.
--Mais quel intérêt peut-il avoir à me vouloir pour beau-frère? Je ne
suis pas riche, vous le voyez bien!
--Allons donc! Vous savez peindre, et, avec cela, on gagne toujours de
quoi être bien habillé, bien logé et bien nourri comme vous voilà. Tout
est relatif. Vous êtes très-riche en comparaison de n'importe quel
artisan de Frascati, et, si Masolino se mettait dans la tête de vous
faire épouser sa soeur, ou de vous forcer à donner de l'argent, il
sait bien qu'un _cavaliere_ comme vous trouve toujours à gagner ou à
emprunter une centaine d'écus romains pour sauver sa vie d'un guet-apens.
--Merci, ma chère Mariuccia! Me voilà renseigné, et je sais à qui j'ai
affaire. Messire Masolino Belli n'a qu'à bien se tenir; j'aurai toujours
une centaine de coups de bâton français à son service.
--Ne riez pas avec cela. Ils peuvent se mettre dix contre vous. Le
mieux, mon cher enfant, sera de vous bien cacher dans vos amours, et de
ne jamais voir la petite hors de cette maison-ci, où mon neveu ne met
jamais les pieds.
--Et qui l'en empêche?
--Moi, qui le lui ai défendu une fois pour toutes. Il ne se gênerait pas
pour me désobéir et me frapper, s'il ne me devait quelque argent; mais
je le tiens par la crainte d'avoir à me payer.
Par la suite de la conversation, j'appris, sur ce fameux Masolino, des
détails assez curieux. Cet homme n'est peut-être pas toujours aussi
réellement ivre qu'il le paraît. Son existence est mystérieuse. Il est
censé demeurer à Frascati; mais on ne sait jamais précisément où il est.
Sa famille passe fort bien un mois et plus sans l'apercevoir. Il occupe
une chambre dans la maison où Daniella est établie; mais personne
n'entre jamais dans cette chambre, et, si l'on frappe à la porte, qu'il
y soit ou non, il ne répond jamais. Ses absences et ses apparitions
sont tout à fait imprévues. Il est toujours censé boire en secret dans
quelque cabaret du lieu ou des environs, avec des amis. C'est une
habitude de cachotterie qu'il a prise pour échapper aux réprimandes de
sa femme, et qu'il a gardée depuis qu'il est veuf; mais sa femme disait
autrefois qu'il devait cacher ses orgies dans quelque souterrain
inconnu, dans quelque lieu inaccessible, car elle l'avait maintes fois
cherché des semaines entières, jusque dans les égouts de la ville, sans
retrouver aucune trace de lui. Quand il reparaissait, il lui échappait
des paroles qui pouvaient faire croire qu'il venait de loin; mais,
quelque pris de vin qu'il fût ou qu'il parût être, jamais son secret ne
s'était formulé clairement. Il a exercé dans sa jeunesse la profession
de corroyeur; mais, depuis une dizaine d'années, il n'a fait oeuvre de
ses bras, et on ne sait de quoi il a vécu.
--Il faut pourtant, ajoute la Mariuccia, qu'il ait plus que le
nécessaire, puisqu'il trouve moyen de boire plus que sa soif.
D'après tous ces renseignements, je soupçonne ce _galantuomo_ d'être un
faux ivrogne, ou de s'adonner à la boisson dans ses moments perdus. Je
pense que le fond de son existence est le brigandage ou l'espionnage;
peut-être l'un et l'autre, car il paraît qu'autour de Rome ces deux
professions ne sont pas incompatibles.
Ce qui m'importait plus que tout ceci, c'était de savoir si la Daniella
se croirait suffisamment relevée de son voeu pour reparaître à
Piccolomini, et je l'attendais avec une vive impatience. Chaque fois que
sonnait la cloche de la grille, je courais à ma croisée; mais c'était
une suite de visites de commères ou de voisines, qui venaient
s'entretenir avec la Mariuccia des affaires de la maison et de la
propriété Piccolomini, de la taille des oliviers ou de la vigne, de la
lessive, de l'emmagasinement des pois, du sermon de fra Sinforiano,
et, par occasion, de la profanation de la madone. J'entendais les
conversations établies sur le perron, et il me sembla que plusieurs de
ces personnages étaient plus curieux que de raison. La Mariuccia m'avait
dit: «Dans notre pays, on ne sait jamais qui est espion ou qui ne l'est
pas.» J'admirai l'adresse et le sang-froid des réponses de la bonne
fille, et j'entendis même qu'elle me faisait passer pour malade depuis
la veille.
--Le pauvre enfant, disait-elle, a eu la fièvre cette nuit, et je l'ai
veillé, sans le quitter, jusqu'au jour.
Mon alibi ainsi constaté, les questionneurs se retiraient plus ou moins
persuadés.
Enfin, la Mariuccia vint m'annoncer qu'elle allait visiter les chapelles
du saint-sépulcre, et qu'elle me priait de n'ouvrir à personne, pas même
à sa nièce, si je la voyais paraître à la grille.
--Oh! pour cela, je ne vous le promets pas du tout, lui dis-je.
--Il faut me le promettre, reprit-elle. La Daniella a une clef, et,
si elle veut venir, elle viendra sans que vous tiriez la corde de ma
fenêtre. Dans votre impatience, il ne faut pas vous montrer à ceux qui
pourraient passer devant la grille dans ce moment-là.
Quand la Mariuccia fut sortie, je descendis au jardin, malgré la pluie,
pour examiner le local sous un rapport que je n'avais pas encore songé à
constater, à savoir si on pouvait y entretenir une intrigue avec mystère
et sécurité. Je vis que cela était impossible, à moins que les gens de
la maison, c'est-à-dire la Mariuccia, la vieille Rosa, et les quatre
ouvriers employés au jardin et aux terres adjacentes fussent dans la
confidence; pourvu que le jardin eût une clôture réelle au delà du
potager; pourvu que l'on n'entrât et ne sortît point par la grille à
claire-voie qui donne en pleine rue; pourvu, enfin, que l'on ne risquât
point de rendez-vous tous les jours de fête et les dimanches, parce
que, ces jours-là, l'autre grille de Piccolomini, qui donne sur la via
Aldobrandini, est ouverte au public, et que le haut du jardin sert de
promenade ou de passage aux gens de la ville.
Je conclus de mes observations que le secret de mes relations futures
avec la _stiratrice_ était une plaisanterie, et j'avoue que j'entrai en
méfiance contre les avertissements et les précautions illusoires de la
bonne Mariuccia.
Je remontai à mon grenier, bien résolu, quand même, à risquer
l'aventure, dès que je serais assuré du courage et de la résolution de
ma complice.
Mais quoi! elle était là, dans ma chambre, elle m'attendait. Elle était
entrée par une porte de dégagement que je ne connaissais pas et qui
aboutit aux caves de la maison. Elle avait ma bague au doigt. Ses beaux
cheveux étaient ondés avec soin. Malgré une robe noire et une tenue
de dévote, elle avait l'oeil brillant et le sourire voluptueux d'une
fiancée vivement éprise. Je me sentais violemment épris pour mon compte.
J'avais soif de ses baisers; mais elle se déroba à mes caresses.
--Vous m'avez relevée de mon voeu, dit-elle; vous êtes venu jusque dans
ma chambre m'apporter l'anneau du mariage.... Laissez-moi faire mes
pâques; après cela, nous serons unis.
Je retombai du ciel en terre.
--Le mariage? m'écriai-je; le mariage?...
Elle m'interrompit par son beau rire harmonieux et frais. Puis elle
reprit sérieusement:
--Le mariage des coeurs, le mariage devant Dieu. Je sais bien que c'est
un péché de se passer de prêtre et de témoins, mais c'est un péché que
Dieu pardonne quand on s'aime.
--Il est donc bien vrai que vous m'aimez, chère enfant?
--Vous verrez! Je ne puis vous rien dire encore. Il faut que je pense
à mon salut, et que je tourne mon coeur vers Dieu si ardemment, qu'il
bénisse nos amours et nous pardonne d'avance la faute que nous voulons
commettre. Je prierai pour nous deux, et je prierai si bien, qu'il ne
nous arrivera point de malheur. Mais, pour aujourd'hui, ne me dites
rien, ne me tentez pas, il faut que je me confesse, que je me repente et
que je reçoive l'absolution pour le passé et pour l'avenir.
Tel fut le résumé de l'étrange système de piété de cette Italienne.
J'avais bien oui dire que ces femmes-là voilaient l'image de la Vierge
en ouvrant la porte à leurs amants; mais je n'avais pas l'idée d'un
repentir par anticipation et d'un péché _réservé_, comme ceux dont
j'entendais parler avec tant d'assurance et de conviction. J'essayai de
combattre cette religion facile; mais je la trouvai très-obstinée, et je
fus véhémentement accusé de manquer d'amour, parce que je manquais de
foi.
--Adieu, me dit-elle; l'heure du sermon sonne, et j'ai encore trois
chapelles à visiter aujourd'hui. Demain, vous ne me verrez pas, ni
dimanche non plus. Je ne suis venue que pour vous dire de ne pas faire
d'imprudence, et de ne pas chercher à me voir, parce que, d'une part, je
dois me sanctifier, et que, de l'autre, mon frère est à Frascati.
--Dites-moi, Daniella, est-il vrai que votre frère vous maltraiterait
s'il me voyait occupé de vous?
--Oui, quand ce ne serait que pour savoir s'il peut vous effrayer.
--Vous avez donc l'expérience de ce qu'il peut faire en pareil cas?
--Oui, à propos de vous. Il a déjà entendu dire que le Français de
Piccolomini était venu dans notre maison, et il m'a fait, ce matin, de
terribles menaces. Vous me défendriez contre lui, je le sais; mais vous
ne serez pas toujours là, et les coups seraient pour moi.
--Alors, je serai prudent, je vous le jure!
Le roulement d'une voiture et le sonde la cloche interrompirent la
conversation.
--C'est lord B*** qui vient vous voir, dit-elle après avoir regardé
furtivement par la fenêtre; je reconnais son chien jaune. Lord B***
vient sûrement vous chercher pour vous faire voir le jour de Pâques à
Rome; allez-y, vous me rendrez service; mais revenez le soir!
--Vous n'êtes donc plus jalouse de...?
--De la Medora?... N'ai-je pas votre anneau? Si, après cela, vous étiez
capable de me tromper, je vous mépriserais tant, que je ne vous aimerais
plus.