--Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demandai-je à la Mariuccia. Que vous a-t-elle
donc dit, à tous tant que vous êtes?
--Les choses comme elles se sont passées, répondit-elle; cette Anglaise,
la grosse dame, je la connais bien! Elle vient presque tous les ans à
Frascati; mais je n'ai jamais pu dire son nom....
--Eh bien?
--Eh bien, il y a deux ans, elle a pris ma nièce en amitié et elle l'a
emmenée. Elle la payait bien et la rendait très-heureuse; et puis, quand
elles ont été là-bas, en Angleterre, je crois, lady Bo..., lady Bi...,
au diable son nom! a pris une nièce, la... la...
--N'importe!
--La Medora! Voilà son nom, à elle! Il parait qu'elle est belle: comment
la trouvez-vous?
--Je n'en sais rien; allez toujours.
--Eh! vous savez bien qu'elle est belle et riche, mais méchante... Non:
la Daniella dit qu'elle est bonne, mais folle. Elle a commencé par aimer
ma nièce comme si la pauvre fille eût été sa soeur. Elle a voulu l'avoir
à elle seule pour son service. Elle lui donnait des robes de soie,
des bijoux, de l'argent. Oh! dans une année, la Daniella a plus gagné
qu'elle ne gagnera dans tout le reste de sa vie, à moins qu'elle ne
veuille encore quitter le pays et suivre d'autres _forestieri_; mais
je ne le lui conseille pas: vous autres étrangers, vous êtes tous
maniaques, bizarres!
--Merci; après?
--Après, après! Vous savez bien que vous avez dit à ma nièce qu'elle
était plus jolie que sa maîtresse. Depuis ce moment-là, la signorina n'a
plus voulu la supporter; elle l'a tourmentée, chagrinée, offensée. La
petite a répondu deux ou trois paroles un peu vives, et, pendant que
vous étiez encore malade, on l'a renvoyée. Allons, il n'y a pas grand
mal; on lui a fait un beau cadeau, et elle pourra bien se marier ici
avec qui elle voudra. On est toujours mieux dans son pays que sur les
chemins; et, si vous l'aimez, ma nièce, si elle vous plaît, et que vous
souhaitiez rester chez nous, il ne tient qu'à vous d'être son mari. Vous
êtes peintre, vous trouverez de l'ouvrage dans les villas. Justement,
la princesse Borghèse veut faire réparer Mondragone. Vous ferez de la
fresque et vous gagnerez bien de quoi élever vos enfants.
--Ainsi, répondis-je, émerveillé du plan rapide de la Mariuccia, vous
avez arrangé tout cela en famille, avec la vieille femme, le capucin
et... la Daniella?
--La Daniella ne dit rien du tout; on ne sait pas si elle vous aime;
mais...
--Mais vous le pensez, puisque vous me mariez avec elle?
--Eh! qui sait?
Le _chi lo sa_ de la Mariuccia est son grand et dernier argument.
Elle le dit si souvent à tout propos, que j'ai déjà compris que cela
signifiait en certaines occasions: _Laissez-moi faire_, et en certaines
autres: _Je n'y tiens pas_.
--Cette fois, l'accent était problématique, et je dus insister pour
savoir si j'étais tombé dans une de ces intrigues dont Brumières et
Tartaglia m'avaient signalé les fâcheuses conséquences; mais l'oeil
clair et la figure enjouée de Mariuccia ne permettaient pas le soupçon,
et, dans ses réponses subséquentes, je ne vis que l'empressement d'une
bienveillance irréfléchie pour sa nièce et pour moi.
--S'il en est ainsi, pensai-je, je dois avoir une franchise égale.
Et, comme la Daniella ne reparaissait pas, je priai sa tante de monter
avec moi dans ma chambre, où nous la trouvâmes occupée à brosser mes
habits et à ranger mes ustensiles de toilette, comme si elle eût été à
mon service.
--Que faites-vous là? lui dis-je en entrant, avec un peu de dureté.
Elle me regarda avec un mélange de décision et de douceur qui paraît
être dans son caractère comme sur sa physionomie.
--Je nettoie et je range votre appartement, répondit-elle, comme je
faisais à Rome, pendant que vous étiez malade.
Le souvenir des soins empressés et intelligents de cette bonne fille me
fit rougir de ma brusquerie.
--Ma chère enfant, lui dis-je, asseyez-vous, et causons. Je veux savoir
comment je suis la cause de votre séparation d'avec la famille B***.
Vous avez dit, à ce sujet, ce que vous avez cru devoir dire; il faut que
je le sache, afin de redresser la vérité si vous vous êtes trompée en ce
qui me concerne.
--C'est aisé à dire, répondit-elle avec assurance. Vous avez fait le
projet d'épouser la Medora. Comme vous avez beaucoup d'esprit, vous avez
deviné que, pour la rendre amoureuse de vous, elle qui n'a jamais
pu être amoureuse de personne, il fallait faire semblant de devenir
amoureux d'une autre, sous son nez, et vous avez réussi à le lui
persuader. Moi, j'aurais été sacrifiée à ce jeu-là, si j'avais eu
affaire à de mauvais maître; mais lady Harriet est généreuse, et, avec
ce qu'elle m'a donné en me congédiant, j'aurais tort de me plaindre.
N'est-ce pas là ce que j'ai dit, ma tante Mariuccia?
--Peut-être, répondit la tante; mais j'avais compris que le _signore_ te
plaisait, et je pensais que tu lui avais plu. À présent, si les choses
vont autrement, s'il doit épouser l'Anglaise et que ton dos lui ait
servi d'échelle, il te devra un beau cadeau de noces, et tout est dit.
Bien que l'explication de la Daniella dût couper court à toute pensée
d'alliance entre elle et moi dans l'esprit de ses parents, je ne pus
supporter le plan ridiculement fourbe qu'elle m'attribuait à l'égard de
sa maîtresse. Je crus devoir m'en expliquer avec elle.
--Ma chère, lui dis-je, il vous a plu d'interpréter ma conduite dans un
sens que je désavoue absolument. Je n'ai pas fait semblant d'être épris
de vos charmes. C'a été une plaisanterie dont j'étais loin de prévoir
les conséquences et que personne, je l'espère encore, n'a prise au
sérieux. Quoi qu'il en soit, j'ai eu un grand tort, puisque le résultat
de ceci a été une mésintelligence momentanée entre vous et des personnes
auxquelles vous deviez être attachée. Je suis assez coupable sans que
vous me prêtiez un projet aussi absurde et aussi cupide que celui de
vouloir me faire aimer d'une personne trop riche pour moi et que je ne
connais pas assez pour l'aimer moi-même. Je vous prie donc, dans vos
épanchements avec votre nombreuse famille, de ne pas me faire jouer
inutilement ce vilain rôle.
--Inutilement! reprit-elle en français, français qu'il me faut vous
traduire plus que si c'était de l'italien. Vous consentiriez cependant à
ce que je le fisse utilement?
--Voulez-vous bien vous expliquer?
--Si ma famille se persuadait que nous nous aimons, vous et moi, il
y aurait pour vous quelque inconvénient à le laisser croire, et il
vaudrait mieux donner à penser que vous ne songez qu'à la Medora.
--Et quel serait l'inconvénient dont vous parlez?
--Des coups de couteau pour vous et des coups de poing pour moi.
--De la part de qui? Je veux tout savoir.
--De la part de mon frère, un méchant homme, je vous avertis.... Je ne
dépends que de lui, je n'ai plus ni père ni mère.
--Alors, c'est une menace sous laquelle il vous a plu de me placer, en
faisant vos confidences....
--Moi, vous menacer et vous exposer! s'écria la Daniella en levant
au ciel ses yeux étincelants. _Cristo!_ croyez-vous que j'aurais dit
seulement que je vous connaissais, si Tartaglia ne fût venu ici ce
matin?
--Tartaglia? Bon! voici le bouquet! Et qu'est-il venu faire à Frascati?
--Il est venu savoir de vos nouvelles de la part de la Medora, mais
en secret, et en se servant d'un prétexte, car il paraît qu'elle est
inquiète de vous et qu'elle s'en cache, parce qu'elle craint de vous
avoir fâché par ses refus. Alors, comme ce pauvre garçon s'est mis en
tête de faire réussir votre mariage avec elle, il a dit à la Mariuccia
qu'il fallait m'empêcher de vous voir, parce que vous me feriez la cour
et que vous ne m'épouseriez pas. Voilà comment, en venant ici rapporter
votre linge, j'ai été forcée de répondre à des questions, et, si tout
cela s'est embrouillé dans la cervelle de ma tante, ce n'est pas de
ma faute; mais le capucin est prudent, la vieille femme est bonne, la
Mariuccia est excellente, et les choses en resteront là, pourvu que
vous me permettiez de leur dire que vous ne pensez qu'à la Medora.
Autrement...
--Autrement?
--Autrement, des idées viendront à mon frère, et il vous fera un mauvais
parti.
--C'est assez revenir sur ce danger-là, ma chère, lui dis-je avec
impatience. Je me suis pas habitué à me battre au couteau; mais, de
quelque façon que je m'y prenne, gare à votre frère et à tous vos
parents et amis, s'ils me cherchent noise. Je suis d'un naturel
très-doux; mais je sens qu'avec des exploiteurs comme avec des bandits,
je peux devenir très-méchant et vendre ma peau extrêmement cher à
quelques-uns.
En parlant ainsi à Daniella, en italien, afin que la Mariuccia
l'entendît, je les observais attentivement l'une et l'autre, la première
surtout, que je crois assez rusée et qui pourrait bien avoir pour moi,
non pas une passion de keepsake, comme miss Medora, mais un sentiment
fondé sur des vues intéressées. La Mariuccia, quoique fine, me parut
n'avoir que de bonnes intentions. Quand à la _stiratrice_, il me fut
difficile de pénétrer ses sentiments. Elle semblait épier les miens
propres: nous restions donc tous deux sur la défensive.
Quand j'eus fini de parler, elle garda un instant le silence, comme pour
chercher une solution à une situation qu'il lui plaisait apparemment
de croire embarrassante ou périlleuse; et, tout à coup, au lieu de me
répondre elle s'adressa à sa tante.
--Je vous ai raconté, lui dit-elle, que le _signore_ avait tué un voleur
et mis deux autres en fuite auprès de Casalmorte, Je sais comme il est
hardi, et plus fort qu'il n'en a l'air: je l'ai vu se battre avec ces
mauvaises gens. Si quelqu'un doit avoir peur, ce n'est pas lui, et
Masolino fera bien de se tenir tranquille.
Puis, se retournant vers moi, elle ajouta en français:
--Mais pourquoi donc, pour éviter des querelles, ne voulez-vous point
passer pour amoureux de la Medora?
--Parce que cela n'est pas vrai, et que je déteste le mensonge,
répondis-je avec impatience. Il vous a plu d'inventer cela; mais soyez
sûre que, si j'établis ici quelque relation qui me mette à même de vous
démentir, je n'y manquerai dans aucune occasion.
Ses yeux brillèrent d'une satisfaction si vive, que je compris qu'entre
la maîtresse et la suivante, il y avait un duel de vanité féminine en
règle, dont le hasard m'avait rendu l'objet litigieux.
--C'est étonnant, cela! dit-elle en se maniérant avec beaucoup de
gentillesse, il faut l'avouer. Comment est-il possible que vous ne
vouliez pas d'elle qui vous aime tant?
Sur ce mot-là, je me fâchai tout rouge. Que Medora se soit follement
confiée à mon honneur, cela n'est pas douteux; mais il ne sera pas dit
qu'elle s'y soit confiée en vain; et, fût-elle tout à fait indigne de ma
loyauté, il me resterait encore à la disculper pour l'honneur de lady
Harriet et de l'excellent lord B***. J'imposai donc silence aux malices
de la soubrette avec tant de sévérité, qu'elle baissa les yeux comme
effrayée, et se retira bientôt avec une confusion feinte ou réelle.
Je regrettai qu'elle n'eût pas témoigné quelque regret qui me permît de
la congédier plus amicalement. Elle m'a soigné si bien, que je lui dois
de la reconnaissance, et je n'ai pu encore trouver le moment de la lui
exprimer, puisqu'elle avait disparu du palais *** avant mon départ de
Rome.
En outre, bien que j'aie d'elle une médiocre opinion, je dois
reconnaître que j'ai pour sa figure et ses manières des moments de
sympathie réelle. Je l'entendis causer jusqu'à minuit avec la Mariuccia
dans le grenier voisin de ma chambre. Je ne voulais ni ne pouvais saisir
un mot de leurs longs discours; mais je vis bien à l'intonation tantôt
narrative, tantôt gaie de leur dialogue, que Daniella n'était pas
très-inquiète de son sort. La durée de ce tranquille babillage, qui
accompagnait je ne sais quel travail, me prouvait aussi qu'elle n'était
pas sous le coup d'une surveillance bien redoutable. Enfin, j'entendis
ouvrir les portes, descendre l'escalier de bois de l'étage que nous
occupons, Mariuccia et moi, et grincer sur ses gonds la grille de
l'enclos qui donne sur la ruelle malpropre et montueuse décorée du nom
emphatique de _via Piccolomini_.