3 avril.

--Qu'est-ce? qu'y a-t-il? demandai-je à la Mariuccia. Que vous a-t-elle

donc dit, à tous tant que vous êtes?

--Les choses comme elles se sont passées, répondit-elle; cette Anglaise,

la grosse dame, je la connais bien! Elle vient presque tous les ans à

Frascati; mais je n'ai jamais pu dire son nom....

--Eh bien?

--Eh bien, il y a deux ans, elle a pris ma nièce en amitié et elle l'a

emmenée. Elle la payait bien et la rendait très-heureuse; et puis, quand

elles ont été là-bas, en Angleterre, je crois, lady Bo..., lady Bi...,

au diable son nom! a pris une nièce, la... la...

--N'importe!

--La Medora! Voilà son nom, à elle! Il parait qu'elle est belle: comment

la trouvez-vous?

--Je n'en sais rien; allez toujours.

--Eh! vous savez bien qu'elle est belle et riche, mais méchante... Non:

la Daniella dit qu'elle est bonne, mais folle. Elle a commencé par aimer

ma nièce comme si la pauvre fille eût été sa soeur. Elle a voulu l'avoir

à elle seule pour son service. Elle lui donnait des robes de soie,

des bijoux, de l'argent. Oh! dans une année, la Daniella a plus gagné

qu'elle ne gagnera dans tout le reste de sa vie, à moins qu'elle ne

veuille encore quitter le pays et suivre d'autres _forestieri_; mais

je ne le lui conseille pas: vous autres étrangers, vous êtes tous

maniaques, bizarres!

--Merci; après?

--Après, après! Vous savez bien que vous avez dit à ma nièce qu'elle

était plus jolie que sa maîtresse. Depuis ce moment-là, la signorina n'a

plus voulu la supporter; elle l'a tourmentée, chagrinée, offensée. La

petite a répondu deux ou trois paroles un peu vives, et, pendant que

vous étiez encore malade, on l'a renvoyée. Allons, il n'y a pas grand

mal; on lui a fait un beau cadeau, et elle pourra bien se marier ici

avec qui elle voudra. On est toujours mieux dans son pays que sur les

chemins; et, si vous l'aimez, ma nièce, si elle vous plaît, et que vous

souhaitiez rester chez nous, il ne tient qu'à vous d'être son mari. Vous

êtes peintre, vous trouverez de l'ouvrage dans les villas. Justement,

la princesse Borghèse veut faire réparer Mondragone. Vous ferez de la

fresque et vous gagnerez bien de quoi élever vos enfants.

--Ainsi, répondis-je, émerveillé du plan rapide de la Mariuccia, vous

avez arrangé tout cela en famille, avec la vieille femme, le capucin

et... la Daniella?

--La Daniella ne dit rien du tout; on ne sait pas si elle vous aime;

mais...

--Mais vous le pensez, puisque vous me mariez avec elle?

--Eh! qui sait?

Le _chi lo sa_ de la Mariuccia est son grand et dernier argument.

Elle le dit si souvent à tout propos, que j'ai déjà compris que cela

signifiait en certaines occasions: _Laissez-moi faire_, et en certaines

autres: _Je n'y tiens pas_.

--Cette fois, l'accent était problématique, et je dus insister pour

savoir si j'étais tombé dans une de ces intrigues dont Brumières et

Tartaglia m'avaient signalé les fâcheuses conséquences; mais l'oeil

clair et la figure enjouée de Mariuccia ne permettaient pas le soupçon,

et, dans ses réponses subséquentes, je ne vis que l'empressement d'une

bienveillance irréfléchie pour sa nièce et pour moi.

--S'il en est ainsi, pensai-je, je dois avoir une franchise égale.

Et, comme la Daniella ne reparaissait pas, je priai sa tante de monter

avec moi dans ma chambre, où nous la trouvâmes occupée à brosser mes

habits et à ranger mes ustensiles de toilette, comme si elle eût été à

mon service.

--Que faites-vous là? lui dis-je en entrant, avec un peu de dureté.

Elle me regarda avec un mélange de décision et de douceur qui paraît

être dans son caractère comme sur sa physionomie.

--Je nettoie et je range votre appartement, répondit-elle, comme je

faisais à Rome, pendant que vous étiez malade.

Le souvenir des soins empressés et intelligents de cette bonne fille me

fit rougir de ma brusquerie.

--Ma chère enfant, lui dis-je, asseyez-vous, et causons. Je veux savoir

comment je suis la cause de votre séparation d'avec la famille B***.

Vous avez dit, à ce sujet, ce que vous avez cru devoir dire; il faut que

je le sache, afin de redresser la vérité si vous vous êtes trompée en ce

qui me concerne.

--C'est aisé à dire, répondit-elle avec assurance. Vous avez fait le

projet d'épouser la Medora. Comme vous avez beaucoup d'esprit, vous avez

deviné que, pour la rendre amoureuse de vous, elle qui n'a jamais

pu être amoureuse de personne, il fallait faire semblant de devenir

amoureux d'une autre, sous son nez, et vous avez réussi à le lui

persuader. Moi, j'aurais été sacrifiée à ce jeu-là, si j'avais eu

affaire à de mauvais maître; mais lady Harriet est généreuse, et, avec

ce qu'elle m'a donné en me congédiant, j'aurais tort de me plaindre.

N'est-ce pas là ce que j'ai dit, ma tante Mariuccia?

--Peut-être, répondit la tante; mais j'avais compris que le _signore_ te

plaisait, et je pensais que tu lui avais plu. À présent, si les choses

vont autrement, s'il doit épouser l'Anglaise et que ton dos lui ait

servi d'échelle, il te devra un beau cadeau de noces, et tout est dit.

Bien que l'explication de la Daniella dût couper court à toute pensée

d'alliance entre elle et moi dans l'esprit de ses parents, je ne pus

supporter le plan ridiculement fourbe qu'elle m'attribuait à l'égard de

sa maîtresse. Je crus devoir m'en expliquer avec elle.

--Ma chère, lui dis-je, il vous a plu d'interpréter ma conduite dans un

sens que je désavoue absolument. Je n'ai pas fait semblant d'être épris

de vos charmes. C'a été une plaisanterie dont j'étais loin de prévoir

les conséquences et que personne, je l'espère encore, n'a prise au

sérieux. Quoi qu'il en soit, j'ai eu un grand tort, puisque le résultat

de ceci a été une mésintelligence momentanée entre vous et des personnes

auxquelles vous deviez être attachée. Je suis assez coupable sans que

vous me prêtiez un projet aussi absurde et aussi cupide que celui de

vouloir me faire aimer d'une personne trop riche pour moi et que je ne

connais pas assez pour l'aimer moi-même. Je vous prie donc, dans vos

épanchements avec votre nombreuse famille, de ne pas me faire jouer

inutilement ce vilain rôle.

--Inutilement! reprit-elle en français, français qu'il me faut vous

traduire plus que si c'était de l'italien. Vous consentiriez cependant à

ce que je le fisse utilement?

--Voulez-vous bien vous expliquer?

--Si ma famille se persuadait que nous nous aimons, vous et moi, il

y aurait pour vous quelque inconvénient à le laisser croire, et il

vaudrait mieux donner à penser que vous ne songez qu'à la Medora.

--Et quel serait l'inconvénient dont vous parlez?

--Des coups de couteau pour vous et des coups de poing pour moi.

--De la part de qui? Je veux tout savoir.

--De la part de mon frère, un méchant homme, je vous avertis.... Je ne

dépends que de lui, je n'ai plus ni père ni mère.

--Alors, c'est une menace sous laquelle il vous a plu de me placer, en

faisant vos confidences....

--Moi, vous menacer et vous exposer! s'écria la Daniella en levant

au ciel ses yeux étincelants. _Cristo!_ croyez-vous que j'aurais dit

seulement que je vous connaissais, si Tartaglia ne fût venu ici ce

matin?

--Tartaglia? Bon! voici le bouquet! Et qu'est-il venu faire à Frascati?

--Il est venu savoir de vos nouvelles de la part de la Medora, mais

en secret, et en se servant d'un prétexte, car il paraît qu'elle est

inquiète de vous et qu'elle s'en cache, parce qu'elle craint de vous

avoir fâché par ses refus. Alors, comme ce pauvre garçon s'est mis en

tête de faire réussir votre mariage avec elle, il a dit à la Mariuccia

qu'il fallait m'empêcher de vous voir, parce que vous me feriez la cour

et que vous ne m'épouseriez pas. Voilà comment, en venant ici rapporter

votre linge, j'ai été forcée de répondre à des questions, et, si tout

cela s'est embrouillé dans la cervelle de ma tante, ce n'est pas de

ma faute; mais le capucin est prudent, la vieille femme est bonne, la

Mariuccia est excellente, et les choses en resteront là, pourvu que

vous me permettiez de leur dire que vous ne pensez qu'à la Medora.

Autrement...

--Autrement?

--Autrement, des idées viendront à mon frère, et il vous fera un mauvais

parti.

--C'est assez revenir sur ce danger-là, ma chère, lui dis-je avec

impatience. Je me suis pas habitué à me battre au couteau; mais, de

quelque façon que je m'y prenne, gare à votre frère et à tous vos

parents et amis, s'ils me cherchent noise. Je suis d'un naturel

très-doux; mais je sens qu'avec des exploiteurs comme avec des bandits,

je peux devenir très-méchant et vendre ma peau extrêmement cher à

quelques-uns.

En parlant ainsi à Daniella, en italien, afin que la Mariuccia

l'entendît, je les observais attentivement l'une et l'autre, la première

surtout, que je crois assez rusée et qui pourrait bien avoir pour moi,

non pas une passion de keepsake, comme miss Medora, mais un sentiment

fondé sur des vues intéressées. La Mariuccia, quoique fine, me parut

n'avoir que de bonnes intentions. Quand à la _stiratrice_, il me fut

difficile de pénétrer ses sentiments. Elle semblait épier les miens

propres: nous restions donc tous deux sur la défensive.

Quand j'eus fini de parler, elle garda un instant le silence, comme pour

chercher une solution à une situation qu'il lui plaisait apparemment

de croire embarrassante ou périlleuse; et, tout à coup, au lieu de me

répondre elle s'adressa à sa tante.

--Je vous ai raconté, lui dit-elle, que le _signore_ avait tué un voleur

et mis deux autres en fuite auprès de Casalmorte, Je sais comme il est

hardi, et plus fort qu'il n'en a l'air: je l'ai vu se battre avec ces

mauvaises gens. Si quelqu'un doit avoir peur, ce n'est pas lui, et

Masolino fera bien de se tenir tranquille.

Puis, se retournant vers moi, elle ajouta en français:

--Mais pourquoi donc, pour éviter des querelles, ne voulez-vous point

passer pour amoureux de la Medora?

--Parce que cela n'est pas vrai, et que je déteste le mensonge,

répondis-je avec impatience. Il vous a plu d'inventer cela; mais soyez

sûre que, si j'établis ici quelque relation qui me mette à même de vous

démentir, je n'y manquerai dans aucune occasion.

Ses yeux brillèrent d'une satisfaction si vive, que je compris qu'entre

la maîtresse et la suivante, il y avait un duel de vanité féminine en

règle, dont le hasard m'avait rendu l'objet litigieux.

--C'est étonnant, cela! dit-elle en se maniérant avec beaucoup de

gentillesse, il faut l'avouer. Comment est-il possible que vous ne

vouliez pas d'elle qui vous aime tant?

Sur ce mot-là, je me fâchai tout rouge. Que Medora se soit follement

confiée à mon honneur, cela n'est pas douteux; mais il ne sera pas dit

qu'elle s'y soit confiée en vain; et, fût-elle tout à fait indigne de ma

loyauté, il me resterait encore à la disculper pour l'honneur de lady

Harriet et de l'excellent lord B***. J'imposai donc silence aux malices

de la soubrette avec tant de sévérité, qu'elle baissa les yeux comme

effrayée, et se retira bientôt avec une confusion feinte ou réelle.

Je regrettai qu'elle n'eût pas témoigné quelque regret qui me permît de

la congédier plus amicalement. Elle m'a soigné si bien, que je lui dois

de la reconnaissance, et je n'ai pu encore trouver le moment de la lui

exprimer, puisqu'elle avait disparu du palais *** avant mon départ de

Rome.

En outre, bien que j'aie d'elle une médiocre opinion, je dois

reconnaître que j'ai pour sa figure et ses manières des moments de

sympathie réelle. Je l'entendis causer jusqu'à minuit avec la Mariuccia

dans le grenier voisin de ma chambre. Je ne voulais ni ne pouvais saisir

un mot de leurs longs discours; mais je vis bien à l'intonation tantôt

narrative, tantôt gaie de leur dialogue, que Daniella n'était pas

très-inquiète de son sort. La durée de ce tranquille babillage, qui

accompagnait je ne sais quel travail, me prouvait aussi qu'elle n'était

pas sous le coup d'une surveillance bien redoutable. Enfin, j'entendis

ouvrir les portes, descendre l'escalier de bois de l'étage que nous

occupons, Mariuccia et moi, et grincer sur ses gonds la grille de

l'enclos qui donne sur la ruelle malpropre et montueuse décorée du nom

emphatique de _via Piccolomini_.

La Daniella, Vol. I. · 第 26 / 46 题