3 avril, à Frascati.

Depuis deux jours, bien que le soleil ne se montre pas plus qu'à

Londres, je me goberge de la douceur du temps. Les soirées sont froides

dans l'intérieur de Piccolomini; ma cheminée se garderait bien de ne pas

fumer; et d'ailleurs, le bois manque; mais quelqu'un qui me choie m'a

apporté un _brasero_[3], et cela me permet de me réchauffer les doigts

pour vous écrire. Le reste du temps, je suis dehors jusqu'à l'heure de

dormir, et je m'en trouve fort bien.

[Note 3: Brasero et le mot espagnol, apparemment familier à Jean

Yalreg.]

Ce _quelqu'un_ vous intrigue un peu, j'espère? Patience! je vous

raconterai. Il faut que je vous dise d'abord que je suis au beau milieu

d'un paradis terrestre, moyennant quelque chose comme trois francs par

jour, toutes dépenses comprises, ce qui me permettra de passer ici

plusieurs mois sans me préoccuper de ma pauvreté.

J'ignore ce que deviendra le climat. On m'annonce des chaleurs qui me

feront revenir de mes doutes sur le beau ciel de l'Italie. Dans l'état

de faiblesse où je suis encore, le temps doux et voilé que nous tenons

m'est fort agréable; mais il n'y aurait guère moyen de faire de la

peinture sans soleil, et il faut que ce pays-ci soit bien beau puisqu'il

l'est encore à travers son manteau de brouillards. Brumières, qui

voulait que je l'attendisse pour venir ici, m'annonçait bien que je

n'y trouverais pas encore le moindre effet pittoresque; mais je suis

peut-être moins peintre que contemplatif, et, quand je ne peux pas

essayer d'être un interprète quelconque de la nature, je n'en reste pas

moins son amant fidèle et ravi.

Figurez-vous que, sans sortir de mon jardin, j'ai la campagne, le

verger, la solitude et le désert. Le parterre qui s'étend devant la

maison n'annonce guère ce luxe: c'est un carré de légumes et de vigne,

enfermé dans des haies de buis taillé. En août, la vue est terminée par

une grande fontaine murale en hémicycle avec les niches et les bustes

classiques. L'eau est limpide, les plantes grimpantes abondent, et, sur

la terrasse dont cette architecture est le contre-fort, de beaux arbres

inclinent leurs branches touffues. Mais là n'est pas le charme de cet

enclos dont l'ancienne splendeur a fait place, d'une part à l'abandon,

de l'autre aux soins vulgaires de l'utilité domestique. Une belle allée

d'arbres centenaires s'en va en montant rapidement vers des terres

ensemencées et plantées d'oliviers. Heureusement, on a laissé subsister

ces arbres, et on n'a pu songer à niveler le terrain, de sorte que

l'ancien parc des Piccolomini, sacrifié au prosaïsme de l'exploitation,

a gardé ses chênes verts courbés en berceaux impénétrables au soleil et

à la pluie, ses aspérités de montagne et son clair ruisselet qui court

en bouillonnant sous des masses de fleurs sauvages. Il y a même un coin,

tout à fait inculte, qui forme ravin et qui se compose tout aussi bien

qu'un grand paysage. Le ruisseau qui sort d'une belle source dans

la villa voisine, nous arrive de la hauteur et forme une cascatelle

charmante qui, de son amphithéâtre de rochers et de verdure, arrose

une petite prairie tout à fait naturelle, traverse l'enclos et s'en va

réjouir une troisième villa contiguë à celle-ci. On voit qu'ici l'on

ne s'est pas disputé l'eau courante. Bien au contraire, on se l'est

libéralement distribuée, et, comme elle abonde partout, ceux qui ont

bien voulu lui permettre de rire et de sauter à travers leurs jardins

ont rendu à leurs voisins un véritable service.

Les collines Tusculanes ne sont, d'ici à leur point le plus élevé (

Tusculum), qu'un immense jardin partagé entre quatre ou cinq familles

princières. Et quels jardins! celui de Piccolomini ne compte plus. Vendu

à des bourgeois qui font argent de leur propriété, il n'a de beau que

ce que l'on n'a pu lui ôter. Hais la villa Falconieri, qui le borne à

l'est, et la villa Aldobrandini, qui le borne au couchant, la villa

Conti, qui touche à cette dernière; plus haut, la Ruffinella, et, en

revenant vers l'est, la Taverna et Mondragone, tout cela se tient et

communique si bien, que j'en aurais pour trois heures à vous décrire ces

lieux enchantés, ces futaies monstrueuses, ces fontaines, ces bosquets

et ces escarpements semés de ruines romaines et pélasgiques; ces ravins

de lierre, de liseron et de vigne sauvage, où pendent des restes de

temple, et où tombent des eaux cristallines. Je renonce au détail, qui

viendra peut-être par le menu; je ne peux que vous donner une notion de

l'ensemble.

Le caractère général est de deux sortes: celui de l'ancien goût

italien, et celui de la nature locale qui a repris le dessus, grâce à

l'indifférence ou à la décadence pécuniaire des maîtres de ces folles

et magnifiques résidences. Si vous voulez une exacte description de ces

résidences, telles qu'elles étaient encore il y a cent ans, vous la

trouverez dans les spirituelles lettres du président de Brosses, l'homme

qui, malgré son apparente légèreté, a le mieux vu l'Italie de son

temps. Il s'est beaucoup moqué des jeux d'eaux et girandes, des statues

grotesques et des concerts hydrauliques de ces villégiatures de

Frascati. Il a eu raison. Lorsqu'il voyait dépenser des sommes folles et

des efforts d'imagination puérile pour créer ces choses insensées, il

s'indignait de cette décadence du goût dans le pays de l'art, et il

riait au nez de tons ces vilains faunes et de toutes ces grimaçantes

naïades outrageusement mêlés aux débris de la statuaire antique. Il

appelait cela gâter l'art et la nature à grands frais d'argent et de

bêtise, et je m'imagine que, dans ce temps-là, quand tous ces fétiches

étaient encore frais, quand ces eaux sifflaient dans des flûtes, que les

arbres étaient taillés en poire, les gazons bien tondus et les allées

bien tracées, un homme de sens et de liberté, comme lui, devait à bon

droit s'indigner et se moquer.

Mais, s'il revenait ici, il y trouverait un grand et heureux changement:

les Pans n'ont plus de flûte, les nymphes n'ont plus de nez. A beaucoup

de dieux badins, il manque davantage encore, puisqu'il n'en reste qu'une

jambe sur le socle. Le reste git au fond des bassins. Les eaux ne

soufflent plus dans des tuyaux d'Orgue; elles bondissent encore dans des

conques de marbre et le long des grandes girandes; mais elles y chantent

de leur voix naturelle. Les rocailles se sont tapissées de vertes

chevelures, qui les rendent à la vérité. Les arbres ont repris leur

essor puissant sous un climat énergique, et sont devenus des colosses

encore jeunes et pleins de santé. Ceux qui sont morts ont dérangé la

symétrie des allées; les parterres se sont remplis de folles herbes; les

fraises et les violettes ont tracé des arabesques aux contours des tapis

verts; la mousse a mis du velours sur les mosaïques criardes: tout a

pris un air de révolte, un cachet d'abandon, un ton de ruine et un chant

de solitude.

Et maintenant, ces grands parcs jetés aux flancs des montagnes, forment,

dans leurs plis verdoyants, des vallées de Tempé, où les ruines rococo

et les ruines antiques dévorées par la même végétation parasite donnent

à la victoire de la nature un air de gaieté extraordinaire. Comme,

en somme, les palais sont d'une coquetterie princière ou d'un goût

charmant; que ces jardins, surchargés de détails puérils, avaient été

dessinés avec beaucoup d'intelligence sur les ondulations gracieuses du

sol, et plantés avec un grand sentiment de la beauté des sites; enfin,

comme les sources abondantes y ont été habilement dirigées pour assainir

et vivifier cette région bocagère, il ne serait pas rigoureusement vrai

de dire que la nature y ait été mutilée et insultée. Les brimborions

fragiles y tombent en poussière; mais les longues terrasses d'où l'on

dominait l'immense tableau de la plaine, des montagnes et de la mer; les

gigantesques perrons de marbre et de lave qui soutiennent les ressauts

du terrain, et qui ont, certes, un grand caractère, les allées couvertes

qui rendent ces vieux Édens praticables en tout temps; enfin, tout ce

qui, travail élégant, utile ou solide, a survécu au caprice de la mode,

ajoute au charme de ces solitudes, et sert à conserver, comme dans des

sanctuaires, les heureuses combinaisons de la nature et la monumentale

beauté des ombrages. Il suffit de voir, autour des collines de Frascati,

l'aride nudité des monts Tusculans, ou l'humidité malsaine des vallées,

pour reconnaître que l'art est parfois bien nécessaire à l'oeuvre de la

création.

Mais voyez donc, mon ami, comme je défends _mes villas_ contre les

injures du président de Brosses, et peut-être contre les critiques que

j'appréhende de votre part! C'est que l'amour de la propriété s'est

emparé de moi, quand je me suis vu ici seul, absolument seul de mon

espèce artiste, jouissant de toutes ces résidences désertes. D'ici à un

ou deux mois, me dit-on, il ne viendra à Frascati ni seigneurs indigènes

ni _forestieri_, et, sous ce dernier titre, on confond les artistes, les

touristes et les malades de tout genre qui cherchent l'air salubre au

commencement des grandes chaleurs. En attendant, les villas ne sont

habitées que par leurs gardiens, de bons vieux serviteurs qui me

confient les clefs des parcs avec une bonne grâce charmante; ce qui me

permet de choisir chaque jour celui qui me plaît, ou de les parcourir

tous dans une grande excursion, si j'ai de bonnes jambes.

Quelle douce manière de posséder, n'est-ce pas? n'avoir rien à

surveiller, rien à ordonner, rien à réparer; quitter quand bon me

semblera, sans me soucier de ce que les choses deviendront en mon

absence; revenir de même, sans que personne fasse attention à moi; jouir

sans contrôle et sans contestation de plusieurs Trianons de caractères

différents; me promener en pantoufles dans tous les paysages de Watteau,

sans risquer de rencontrer personne à qui je doive mes égards et ma

conversation! Vraiment, je suis trop heureux, et j'ai peur que ce ne

soit un rêve. Tout cela à moi, pauvre diable qui ai vécu trois ans

à Paris, triste et courbé sous la préoccupation de payer la vue des

gouttières et les bottes à tremper dans la boue liquide des rues! A moi

tout cela pour trois francs par jour, sans que j'aie à me tourmenter

de cette responsabilité de soi-même, si rigoureuse pour la dignité de

l'individu, mais si funeste à la poésie et à l'indépendance, dans les

grands centres de civilisation! Par quelles vertus ai-je mérité d'être

gâté à ce point! Et la Mariuccia, qui plaint ma figure absorbée, mon air

nonchalant, et qui regarde avec une maternelle pitié mon mince bagage,

et ma bourse plus mince encore!

Cette Mariuccia est un être excellent et divertissant au possible. Elle

est rieuse et bavarde comme le ruisseau de son jardin, et, pour peu

qu'on l'excite par des questions, elle arrive à une éloquence pétulante,

accompagnée d'une mimique exaltée qui la transfigure en une sorte de

pythonisse rustique. Elle est un spécimen si complet et si naïf de

sa Classe et de sa localité, que je vois, mieux que dans un livre,

à travers ses descriptions, ses préjugés et ses raisonnements, le

caractère du milieu où je me trouve jeté.

Mais un autre type plus étrange encore aux yeux d'un homme naïf tel que

moi, c'est ce quelqu'un dont il faut enfin que je vous entretienne.

Aussi, je reprends mon récit où je l'ai laissé.

Hier matin, je demandai à la Mariamoda si elle avait fait blanchir mon

linge.

--Certainement, dit-elle en apportant une corbeille de linge blanc,

humide et frippé. La vieille femme qui m'aide à mes lessives s'en est

chargée.

--C'est fort bien; mais je ne peux pas porter ce linge sans qu'il soit

repassé.

Le mot repasser m'embarrassa; car, si je sais un peu ma littérature

italienne, je n'ai pas encore à mon service tout le vocabulaire de la

vie pratique, et la Mariuccia n'entend pas un mot de français. J'appelai

la pantomime à mon secours, et, comme si un gueux de mon espèce eût

prétendu à un grand luxe en exigeant du linge passé au fer, elle s'écria

d'un air stupéfait:

--Vous voulez la _stiratrice_?

--C'est cela! la repasseuse! Est-ce une industrie inusitée à Frascati?

--Oh! oui-da, reprit-elle avec orgueil; il n'y a pas de pays au monde où

l'on trouve des meilleures _artisanes_.

--Eh bien, confiez ceci à une de vos merveilleuses ouvrières.

--Voulez-vous que ce soit ma nièce?

--Je ne demande pas mieux, répondis-je, étonné du regard clair et

pénétrant que son petit oeil gris attachait sur le mien.

Elle remporta la corbeille, et, à l'heure où je rentrais pour souper,

car je me suis arrangé pour rester dehors le plus tard possible, je

trouvai installées autour d'un brasero, dans une grande pièce du

rez-de-chaussée, où la Mariuccia juge plus commode de me servir mes

repas, trois personnes qui causaient, les pieds sur la cendre chaude et

les coudes sur les genoux: c'était la vieille femme en haillons qui fait

la perpétuelle _biancheria_ de Mariuccia, un gros capucin de bonne mine,

et une fille mince dont un grand mouchoir de laine rouge enveloppait la

tête et les épaules. Les deux femmes ne se dérangèrent pas. Le capucin

seul se leva et me fit des politesses qui aboutirent à l'humble demande

d'un baïoque, un sou du pays, pour les besoins de son ordre. Je lui en

donnai cinq, qu'il reçut avec une profonde reconnaissance.

--Cristo! s'écria la vieille femme, à laquelle il montra, d'un air naïf,

cette grosse pièce de cuivre dans sa main crasseuse, quelle générosité!

Et, se tournant vers moi, elle m'accabla d'une grêle d'épithètes

élogieuses. Pour n'être pas enivré de ses flatteries, je lui donnai

vite deux baloques qui restaient dans ma poche, et elle se confondit

en révérences et en tentatives de baisements de mains auxquelles je me

hâtai de me soustraire.

Mais, voulant savoir jusqu'où allait cette misère ou cette passion pour

la mendicité, je m'adressai à la jeune fille, dont je ne voyais pas

la figure cachée sous son châle, et qui me semblait très-proprement

habillée.

--Et vous, mademoiselle, lui dis-je en m'asseyant sur l'escabeau

qu'avait laissé libre le frère quêteur à côté d'elle, est-ce que vous ne

me demandez rien?

Elle releva la tête, écarta son châle rouge, et me tendit la main sans

rien dire.

--Daniella! m'écriai-je en la reconnaissant à la pâle lueur que le

brasero renvoyait à sa figure; Daniella à Frascati! Daniella qui tend la

main...

--Pour que vous y mettiez la vôtre, répondit-elle en souriant. Vous êtes

cause que j'ai perdu une bonne place; mais je ne la regrette pas, s'il

me reste votre amitié.

--Parlez plus bas, lui dis-je; expliquez-moi...

--Oh! je n'ai pas besoin d'en faire un secret, reprit-elle; je n'ai

rien fait de mal; et, d'ailleurs, le frère Cyprien est mon oncle, et la

Mariuccia est ma tante. C'est moi qui suis la _stiratrice_, et je vous

rapporte votre _biancheria_.

--Oui, oui, dit la Mariuccia, qui venait d'entrer et qui posait mon

humble dîner sur la table, nous sommes tous parents: le capucin est mon

frère, la vieille femme est ma tante, à moi, et vous pouvez parler tous

les deux devant nous; c'est en famille, rien ne sortira d'ici.

--C'est très-bien, pensai-je; il n'y manque que le cousin Tartaglia pour

que tout Frascati sache les particularités sérieuses ou ridicules de ma

retraite à Frascati.

--Daniella, dis-je à la jeune fille, je vous prie de ne pas...

--C'est bien, c'est bien, dit la vieille femme en sortant; causez

ensemble; nous savons toute l'histoire. Pauvre Daniella! ce n'est pas sa

faute, c'est une bonne fille qui nous a tout dit..

--Et moi, dit le capucin en ramassant sa besace et son bâton, je vous

présente mes révérences, seigneur étranger... Danieluccia, je prierai

pour toi, afin que l'orgueil de cette Anglaise soit vaincu par la

miséricorde divine!

Je vous laisse à penser si j'étais de bonne humeur de voir ébruiter

ainsi ce qui avait pu se passer à propos de moi dans la famille B***. Je

voulus faire expliquer la Daniella.

--Non, pas à présent, me répondit-elle; vous me en colère. Je vas porter

votre linge dans votre chambre et je reviendrai.

La Daniella, Vol. I. · 第 24 / 46 题