Depuis deux jours, bien que le soleil ne se montre pas plus qu'à
Londres, je me goberge de la douceur du temps. Les soirées sont froides
dans l'intérieur de Piccolomini; ma cheminée se garderait bien de ne pas
fumer; et d'ailleurs, le bois manque; mais quelqu'un qui me choie m'a
apporté un _brasero_[3], et cela me permet de me réchauffer les doigts
pour vous écrire. Le reste du temps, je suis dehors jusqu'à l'heure de
dormir, et je m'en trouve fort bien.
[Note 3: Brasero et le mot espagnol, apparemment familier à Jean
Yalreg.]
Ce _quelqu'un_ vous intrigue un peu, j'espère? Patience! je vous
raconterai. Il faut que je vous dise d'abord que je suis au beau milieu
d'un paradis terrestre, moyennant quelque chose comme trois francs par
jour, toutes dépenses comprises, ce qui me permettra de passer ici
plusieurs mois sans me préoccuper de ma pauvreté.
J'ignore ce que deviendra le climat. On m'annonce des chaleurs qui me
feront revenir de mes doutes sur le beau ciel de l'Italie. Dans l'état
de faiblesse où je suis encore, le temps doux et voilé que nous tenons
m'est fort agréable; mais il n'y aurait guère moyen de faire de la
peinture sans soleil, et il faut que ce pays-ci soit bien beau puisqu'il
l'est encore à travers son manteau de brouillards. Brumières, qui
voulait que je l'attendisse pour venir ici, m'annonçait bien que je
n'y trouverais pas encore le moindre effet pittoresque; mais je suis
peut-être moins peintre que contemplatif, et, quand je ne peux pas
essayer d'être un interprète quelconque de la nature, je n'en reste pas
moins son amant fidèle et ravi.
Figurez-vous que, sans sortir de mon jardin, j'ai la campagne, le
verger, la solitude et le désert. Le parterre qui s'étend devant la
maison n'annonce guère ce luxe: c'est un carré de légumes et de vigne,
enfermé dans des haies de buis taillé. En août, la vue est terminée par
une grande fontaine murale en hémicycle avec les niches et les bustes
classiques. L'eau est limpide, les plantes grimpantes abondent, et, sur
la terrasse dont cette architecture est le contre-fort, de beaux arbres
inclinent leurs branches touffues. Mais là n'est pas le charme de cet
enclos dont l'ancienne splendeur a fait place, d'une part à l'abandon,
de l'autre aux soins vulgaires de l'utilité domestique. Une belle allée
d'arbres centenaires s'en va en montant rapidement vers des terres
ensemencées et plantées d'oliviers. Heureusement, on a laissé subsister
ces arbres, et on n'a pu songer à niveler le terrain, de sorte que
l'ancien parc des Piccolomini, sacrifié au prosaïsme de l'exploitation,
a gardé ses chênes verts courbés en berceaux impénétrables au soleil et
à la pluie, ses aspérités de montagne et son clair ruisselet qui court
en bouillonnant sous des masses de fleurs sauvages. Il y a même un coin,
tout à fait inculte, qui forme ravin et qui se compose tout aussi bien
qu'un grand paysage. Le ruisseau qui sort d'une belle source dans
la villa voisine, nous arrive de la hauteur et forme une cascatelle
charmante qui, de son amphithéâtre de rochers et de verdure, arrose
une petite prairie tout à fait naturelle, traverse l'enclos et s'en va
réjouir une troisième villa contiguë à celle-ci. On voit qu'ici l'on
ne s'est pas disputé l'eau courante. Bien au contraire, on se l'est
libéralement distribuée, et, comme elle abonde partout, ceux qui ont
bien voulu lui permettre de rire et de sauter à travers leurs jardins
ont rendu à leurs voisins un véritable service.
Les collines Tusculanes ne sont, d'ici à leur point le plus élevé (
Tusculum), qu'un immense jardin partagé entre quatre ou cinq familles
princières. Et quels jardins! celui de Piccolomini ne compte plus. Vendu
à des bourgeois qui font argent de leur propriété, il n'a de beau que
ce que l'on n'a pu lui ôter. Hais la villa Falconieri, qui le borne à
l'est, et la villa Aldobrandini, qui le borne au couchant, la villa
Conti, qui touche à cette dernière; plus haut, la Ruffinella, et, en
revenant vers l'est, la Taverna et Mondragone, tout cela se tient et
communique si bien, que j'en aurais pour trois heures à vous décrire ces
lieux enchantés, ces futaies monstrueuses, ces fontaines, ces bosquets
et ces escarpements semés de ruines romaines et pélasgiques; ces ravins
de lierre, de liseron et de vigne sauvage, où pendent des restes de
temple, et où tombent des eaux cristallines. Je renonce au détail, qui
viendra peut-être par le menu; je ne peux que vous donner une notion de
l'ensemble.
Le caractère général est de deux sortes: celui de l'ancien goût
italien, et celui de la nature locale qui a repris le dessus, grâce à
l'indifférence ou à la décadence pécuniaire des maîtres de ces folles
et magnifiques résidences. Si vous voulez une exacte description de ces
résidences, telles qu'elles étaient encore il y a cent ans, vous la
trouverez dans les spirituelles lettres du président de Brosses, l'homme
qui, malgré son apparente légèreté, a le mieux vu l'Italie de son
temps. Il s'est beaucoup moqué des jeux d'eaux et girandes, des statues
grotesques et des concerts hydrauliques de ces villégiatures de
Frascati. Il a eu raison. Lorsqu'il voyait dépenser des sommes folles et
des efforts d'imagination puérile pour créer ces choses insensées, il
s'indignait de cette décadence du goût dans le pays de l'art, et il
riait au nez de tons ces vilains faunes et de toutes ces grimaçantes
naïades outrageusement mêlés aux débris de la statuaire antique. Il
appelait cela gâter l'art et la nature à grands frais d'argent et de
bêtise, et je m'imagine que, dans ce temps-là, quand tous ces fétiches
étaient encore frais, quand ces eaux sifflaient dans des flûtes, que les
arbres étaient taillés en poire, les gazons bien tondus et les allées
bien tracées, un homme de sens et de liberté, comme lui, devait à bon
droit s'indigner et se moquer.
Mais, s'il revenait ici, il y trouverait un grand et heureux changement:
les Pans n'ont plus de flûte, les nymphes n'ont plus de nez. A beaucoup
de dieux badins, il manque davantage encore, puisqu'il n'en reste qu'une
jambe sur le socle. Le reste git au fond des bassins. Les eaux ne
soufflent plus dans des tuyaux d'Orgue; elles bondissent encore dans des
conques de marbre et le long des grandes girandes; mais elles y chantent
de leur voix naturelle. Les rocailles se sont tapissées de vertes
chevelures, qui les rendent à la vérité. Les arbres ont repris leur
essor puissant sous un climat énergique, et sont devenus des colosses
encore jeunes et pleins de santé. Ceux qui sont morts ont dérangé la
symétrie des allées; les parterres se sont remplis de folles herbes; les
fraises et les violettes ont tracé des arabesques aux contours des tapis
verts; la mousse a mis du velours sur les mosaïques criardes: tout a
pris un air de révolte, un cachet d'abandon, un ton de ruine et un chant
de solitude.
Et maintenant, ces grands parcs jetés aux flancs des montagnes, forment,
dans leurs plis verdoyants, des vallées de Tempé, où les ruines rococo
et les ruines antiques dévorées par la même végétation parasite donnent
à la victoire de la nature un air de gaieté extraordinaire. Comme,
en somme, les palais sont d'une coquetterie princière ou d'un goût
charmant; que ces jardins, surchargés de détails puérils, avaient été
dessinés avec beaucoup d'intelligence sur les ondulations gracieuses du
sol, et plantés avec un grand sentiment de la beauté des sites; enfin,
comme les sources abondantes y ont été habilement dirigées pour assainir
et vivifier cette région bocagère, il ne serait pas rigoureusement vrai
de dire que la nature y ait été mutilée et insultée. Les brimborions
fragiles y tombent en poussière; mais les longues terrasses d'où l'on
dominait l'immense tableau de la plaine, des montagnes et de la mer; les
gigantesques perrons de marbre et de lave qui soutiennent les ressauts
du terrain, et qui ont, certes, un grand caractère, les allées couvertes
qui rendent ces vieux Édens praticables en tout temps; enfin, tout ce
qui, travail élégant, utile ou solide, a survécu au caprice de la mode,
ajoute au charme de ces solitudes, et sert à conserver, comme dans des
sanctuaires, les heureuses combinaisons de la nature et la monumentale
beauté des ombrages. Il suffit de voir, autour des collines de Frascati,
l'aride nudité des monts Tusculans, ou l'humidité malsaine des vallées,
pour reconnaître que l'art est parfois bien nécessaire à l'oeuvre de la
création.
Mais voyez donc, mon ami, comme je défends _mes villas_ contre les
injures du président de Brosses, et peut-être contre les critiques que
j'appréhende de votre part! C'est que l'amour de la propriété s'est
emparé de moi, quand je me suis vu ici seul, absolument seul de mon
espèce artiste, jouissant de toutes ces résidences désertes. D'ici à un
ou deux mois, me dit-on, il ne viendra à Frascati ni seigneurs indigènes
ni _forestieri_, et, sous ce dernier titre, on confond les artistes, les
touristes et les malades de tout genre qui cherchent l'air salubre au
commencement des grandes chaleurs. En attendant, les villas ne sont
habitées que par leurs gardiens, de bons vieux serviteurs qui me
confient les clefs des parcs avec une bonne grâce charmante; ce qui me
permet de choisir chaque jour celui qui me plaît, ou de les parcourir
tous dans une grande excursion, si j'ai de bonnes jambes.
Quelle douce manière de posséder, n'est-ce pas? n'avoir rien à
surveiller, rien à ordonner, rien à réparer; quitter quand bon me
semblera, sans me soucier de ce que les choses deviendront en mon
absence; revenir de même, sans que personne fasse attention à moi; jouir
sans contrôle et sans contestation de plusieurs Trianons de caractères
différents; me promener en pantoufles dans tous les paysages de Watteau,
sans risquer de rencontrer personne à qui je doive mes égards et ma
conversation! Vraiment, je suis trop heureux, et j'ai peur que ce ne
soit un rêve. Tout cela à moi, pauvre diable qui ai vécu trois ans
à Paris, triste et courbé sous la préoccupation de payer la vue des
gouttières et les bottes à tremper dans la boue liquide des rues! A moi
tout cela pour trois francs par jour, sans que j'aie à me tourmenter
de cette responsabilité de soi-même, si rigoureuse pour la dignité de
l'individu, mais si funeste à la poésie et à l'indépendance, dans les
grands centres de civilisation! Par quelles vertus ai-je mérité d'être
gâté à ce point! Et la Mariuccia, qui plaint ma figure absorbée, mon air
nonchalant, et qui regarde avec une maternelle pitié mon mince bagage,
et ma bourse plus mince encore!
Cette Mariuccia est un être excellent et divertissant au possible. Elle
est rieuse et bavarde comme le ruisseau de son jardin, et, pour peu
qu'on l'excite par des questions, elle arrive à une éloquence pétulante,
accompagnée d'une mimique exaltée qui la transfigure en une sorte de
pythonisse rustique. Elle est un spécimen si complet et si naïf de
sa Classe et de sa localité, que je vois, mieux que dans un livre,
à travers ses descriptions, ses préjugés et ses raisonnements, le
caractère du milieu où je me trouve jeté.
Mais un autre type plus étrange encore aux yeux d'un homme naïf tel que
moi, c'est ce quelqu'un dont il faut enfin que je vous entretienne.
Aussi, je reprends mon récit où je l'ai laissé.
Hier matin, je demandai à la Mariamoda si elle avait fait blanchir mon
linge.
--Certainement, dit-elle en apportant une corbeille de linge blanc,
humide et frippé. La vieille femme qui m'aide à mes lessives s'en est
chargée.
--C'est fort bien; mais je ne peux pas porter ce linge sans qu'il soit
repassé.
Le mot repasser m'embarrassa; car, si je sais un peu ma littérature
italienne, je n'ai pas encore à mon service tout le vocabulaire de la
vie pratique, et la Mariuccia n'entend pas un mot de français. J'appelai
la pantomime à mon secours, et, comme si un gueux de mon espèce eût
prétendu à un grand luxe en exigeant du linge passé au fer, elle s'écria
d'un air stupéfait:
--Vous voulez la _stiratrice_?
--C'est cela! la repasseuse! Est-ce une industrie inusitée à Frascati?
--Oh! oui-da, reprit-elle avec orgueil; il n'y a pas de pays au monde où
l'on trouve des meilleures _artisanes_.
--Eh bien, confiez ceci à une de vos merveilleuses ouvrières.
--Voulez-vous que ce soit ma nièce?
--Je ne demande pas mieux, répondis-je, étonné du regard clair et
pénétrant que son petit oeil gris attachait sur le mien.
Elle remporta la corbeille, et, à l'heure où je rentrais pour souper,
car je me suis arrangé pour rester dehors le plus tard possible, je
trouvai installées autour d'un brasero, dans une grande pièce du
rez-de-chaussée, où la Mariuccia juge plus commode de me servir mes
repas, trois personnes qui causaient, les pieds sur la cendre chaude et
les coudes sur les genoux: c'était la vieille femme en haillons qui fait
la perpétuelle _biancheria_ de Mariuccia, un gros capucin de bonne mine,
et une fille mince dont un grand mouchoir de laine rouge enveloppait la
tête et les épaules. Les deux femmes ne se dérangèrent pas. Le capucin
seul se leva et me fit des politesses qui aboutirent à l'humble demande
d'un baïoque, un sou du pays, pour les besoins de son ordre. Je lui en
donnai cinq, qu'il reçut avec une profonde reconnaissance.
--Cristo! s'écria la vieille femme, à laquelle il montra, d'un air naïf,
cette grosse pièce de cuivre dans sa main crasseuse, quelle générosité!
Et, se tournant vers moi, elle m'accabla d'une grêle d'épithètes
élogieuses. Pour n'être pas enivré de ses flatteries, je lui donnai
vite deux baloques qui restaient dans ma poche, et elle se confondit
en révérences et en tentatives de baisements de mains auxquelles je me
hâtai de me soustraire.
Mais, voulant savoir jusqu'où allait cette misère ou cette passion pour
la mendicité, je m'adressai à la jeune fille, dont je ne voyais pas
la figure cachée sous son châle, et qui me semblait très-proprement
habillée.
--Et vous, mademoiselle, lui dis-je en m'asseyant sur l'escabeau
qu'avait laissé libre le frère quêteur à côté d'elle, est-ce que vous ne
me demandez rien?
Elle releva la tête, écarta son châle rouge, et me tendit la main sans
rien dire.
--Daniella! m'écriai-je en la reconnaissant à la pâle lueur que le
brasero renvoyait à sa figure; Daniella à Frascati! Daniella qui tend la
main...
--Pour que vous y mettiez la vôtre, répondit-elle en souriant. Vous êtes
cause que j'ai perdu une bonne place; mais je ne la regrette pas, s'il
me reste votre amitié.
--Parlez plus bas, lui dis-je; expliquez-moi...
--Oh! je n'ai pas besoin d'en faire un secret, reprit-elle; je n'ai
rien fait de mal; et, d'ailleurs, le frère Cyprien est mon oncle, et la
Mariuccia est ma tante. C'est moi qui suis la _stiratrice_, et je vous
rapporte votre _biancheria_.
--Oui, oui, dit la Mariuccia, qui venait d'entrer et qui posait mon
humble dîner sur la table, nous sommes tous parents: le capucin est mon
frère, la vieille femme est ma tante, à moi, et vous pouvez parler tous
les deux devant nous; c'est en famille, rien ne sortira d'ici.
--C'est très-bien, pensai-je; il n'y manque que le cousin Tartaglia pour
que tout Frascati sache les particularités sérieuses ou ridicules de ma
retraite à Frascati.
--Daniella, dis-je à la jeune fille, je vous prie de ne pas...
--C'est bien, c'est bien, dit la vieille femme en sortant; causez
ensemble; nous savons toute l'histoire. Pauvre Daniella! ce n'est pas sa
faute, c'est une bonne fille qui nous a tout dit..
--Et moi, dit le capucin en ramassant sa besace et son bâton, je vous
présente mes révérences, seigneur étranger... Danieluccia, je prierai
pour toi, afin que l'orgueil de cette Anglaise soit vaincu par la
miséricorde divine!
Je vous laisse à penser si j'étais de bonne humeur de voir ébruiter
ainsi ce qui avait pu se passer à propos de moi dans la famille B***. Je
voulus faire expliquer la Daniella.
--Non, pas à présent, me répondit-elle; vous me en colère. Je vas porter
votre linge dans votre chambre et je reviendrai.