Samedi 17 mars. Toujours à bord du _Castor_

Il est onze heures du soir, et je reprends mon journal. Brumières est

toujours amoureux, milord toujours silencieux, Benvenuto toujours

obséquieux. Mon camarade s'est obstiné à ne pas débarquer à Livourne, où

nous nous sommes arrêtés ce matin, après une nuit assez dure, malgré les

allures douces et solides du _Castor_. Il a fait tout aujourd'hui un

temps de Paris, gris, humide, et froid par-dessus le marché. Beau ciel

d'Italie, où es-tu? J'ai bien le projet de revoir ces villes que je

traverse au pas de course; mais j'avoue que je n'y peux pas tenir, et

qu'ayant la liberté de rester dans les ports, chose fort triste et

nauséabonde, du moment que l'on se sent emprisonné dans une forêt de

bâtiments qui ne sont pas tous propres à regarder, j'aime mieux payer

l'impôt d'arrivée à toutes les polices locales, et voir quelque chose

qui remplisse activement ma journée. Cela me fait faire des dépenses

extravagantes pour un gueux de peintre; mais je suis relevé de mon

serment, et l'abbé Valreg est résigné à me laisser vivre.

Je n'avais pas fait trois pas dans la ville de Livourne, que vingt

voiturins se disputaient l'honneur de me conduire à Pise. J'avais manqué

l'heure du petit chemin de fer qui y transporte en peu d'instants, et

j'allais me laisser rançonner, lorsque Benvenuto s'est dressé à mes

côtés comme une providence, pour faire le marché, sauter sur le siége et

me servir de cicerone. Comment avait-il débarqué? qui l'avait préservé

des formalités coûteuses et ennuyeuses que je venais de subir? Dieu le

sait! Il y a aussi une providence pour les bohémiens.

Nous avons traversé ces grands terrains d'alluvion tout récemment sortis

de la mer. Vous vous souvenez de ce fait, qu'au temps d'Adrien, Pise

était à l'embouchure de l'Arno, dont elle est aujourd'hui éloignée de

trois lieues. Il n'y a, au bord de ces terrains qui gagnent toujours,

que des oliviers maigres, des taillis marécageux, des champs inondés,

couverts de goëlands; puis des cultures trop bien alignées, des villages

sans caractère. Mais Pise en a de reste. C'est solennel, vide, largement

ouvert, nu, froid, triste et, en somme, assez beau. J'ai déjeuné en

toute hâte et couru aux monuments. La basilique gréco-arabe et son

baptistère isolé, la tour penchée, le _Campo-Santo_, tout cela, sur une

immense place, est très imposant. Je ne vous dirai pas comme ferait un

_guide_ imprimé, que ceci ou cela est admirable ou défectueux au point

de vue du goût ou des règles. Les chefs-d'oeuvre ont des défauts; à plus

forte raison ces édifices bâtis, ornés ou enrichis à diverses époques,

chacune apportant là son progrès ou sa décadence. Chacun y a apporté sa

volonté ou sa puissance; voilà ce qu'il y a de certain et ce qui peut

toujours être regardé avec un certain respect ou avec un certain

intérêt. Ces grands ouvrages qui ont absorbé le travail, la richesse et

l'intelligence de plusieurs générations sont comme des tombes élevées

à la mémoire des idées, tombes couvertes de trophées qui, tous, sont

l'expression de l'idéal d'un siècle.

La tour penchée est une jolie chose, nonobstant l'accident qui l'a

rabaissée au rôle de curiosité; mais l'accident lui-même a eu des suites

illustres. Il a servi à Galilée pour ses expériences et ses découvertes

sur la gravitation. Les portes de Ghiberti, vous les savez par coeur.

Nous travaillons aussi bien aujourd'hui; mais nous imitons beaucoup et

inventons peu. Honneur donc aux vieux maîtres! Pourtant les fresques

d'Orcagna m'ont peu flatté. C'est un cauchemar grotesque, et j'ai

eu besoin de m'adresser les réflexions ci-dessus énoncées, pour les

regarder sans dégoût. Les autres fresques du _Campo-Santo_ sont moins

barbares, mais bien mal conservées et successivement retouchées ou

changées. Il faut y chercher celles de Giotto, avec les yeux de la foi.

Quelques compositions, les siennes peut-être, sont bien naïves, bien

jolies, sans qu'il y ait pourtant motif de pamoison, comme Brumières

m'en avait menacé.

Ce _Campo-Santo_ est, en somme, un lieu qui vous reste dans l'âme

après qu'on en est sorti. Il ne serait pas bien aisé de dire pourquoi

précisément, car c'est une construction ruinée ou inachevée, couverte

en charpente. Le cadre d'élégantes colonnettes du préau n'est pas une

merveille qui n'ait été surpassée en Espagne, dans d'autres cloîtres,

dont j'ai vu les dessins. La collection d'antiques auxquels le cloître

sert de musée est très mutilée et n'approche pas, dit-on, d'une des

moindres galeries de Rome. Il y a là, en somme, peu de très beaux

débris; mais il y a de tout, et ce vaste cloître où un pâle rayon de

soleil est venu un instant dessiner les ombres portées de la découpure

gothique, ces profondeurs où gisent mystérieusement des tombes

romaines, des cippes grecs, des vases étrusques, des bas-reliefs de la

renaissance, de lourds torses païens, de fluettes madones du Bas-Empire,

des médaillons, des sarcophages, des trophées, et ces fameuses chaînes

du défunt port de Pise, conquises et rendues par les Génois; l'herbe

fine et pâle du préau, où quelques violettes essayaient de fleurir;

tout, jusqu'à cette charpente sombre qui ne finit rien, mais qui ne

gâte rien, compose un lieu solennel, plein de pensées, et d'un effet

pénétrant. Fiez-vous donc à vos belles photographies, qui nous faisaient

dire: «L'_effet_ embellit tout; la réduction aussi embellit peut-être

les objets.» Non! la magie du soleil n'est pas la seule magie du

_Campo-Santo_. On le regarde sans trop d'ébahissement, mais on l'emporte

avec soi.

La cathédrale est un autre musée, encore plus précieux, des arts sacrés

et profanes. Les mosaïques byzantines des voûtes sont d'un grand effet;

mais la mosaïque de marbre du pavé central m'a donné un certain frisson

de respect. C'est la même que celle du temple d'Adrien. Elle était là,

servant au culte des dieux antiques, avant qu'une église eût remplacé le

temple; elle avait été foulée, usée déjà par les prêtres de ce dieu

Mars dont la statue est là aussi, baptisée du titre et du nom de

Saint-Ephèse. Ah! si ces pavés pouvaient parler! que de choses ils nous

raconteraient que notre imagination s'inquiète de ressaisir!

Mais les eaux de l'Arno ou les croupes des monts pisans en ont vu

davantage, me direz-vous.--Je vous répondrai que nous ne sommes jamais

tentés d'interroger la nature brute sur les destinées humaines. Nous

savons qu'elle gardera son secret; mais, du moment que, de ses flancs,

une pierre est sortie pour être travaillée et employée par la main de

l'homme, cette pierre devient un monument, un être, un témoin, et nous

la retournons dans tous les sens pour y trouver une inscription, une

simple trace qui soit une voix ou une révélation.

C'est là, je crois, en dehors de l'effet pittoresque, le grand attrait

des ruines, la curiosité! J'avoue que je suis très-las des réflexions

imprimées, sur les destins de l'homme et la chute des empires. Ce fut la

grande mode, il y a quelque quarante ans, sous notre empire à nous, de

_pleurer_ les vicissitudes des grandes époques et des grandes sociétés.

Pourtant, nous étions nous-mêmes grande société et grande époque, et

nous touchions aussi à des désastres, à des transformations, à des

renouvellements. Il me semble que regretter ce qui n'est plus, quand

on devrait sentir vivement que l'on doit être quelque chose, est une

flânerie poétique assez creuse. Le passé qui, en bien comme en mal, a eu

sa raison d'être, ne nous a pas laissé ces témoignages, ces débris de sa

vie, pour nous décourager de la nôtre. Il devrait, en nous parlant par

ses ruines, nous crier: _Agis et recommence_, au lieu de cet éternel

_Contemple et frémis_, que la mode littéraire avait si longtemps imposé

au voyageur romantique des premiers jours du siècle.

L'illustre Chateaubriand fut un des plus puissants inventeurs de cette

mode. C'est qu'il était une ruine lui-même, une grande et noble ruine

des idées religieuses et monarchiques, qui avaient fait leur temps. Il

eut des velléités généreuses comme il convenait à une belle nature d'en

avoir. L'herbe essaya souvent de pousser et de reverdir sur ses voûtes

affaissées; mais elle s'y sécha malgré lui, et, comme un temple

abandonné de ses dieux, sa grande pensée s'écroula dans le doute et le

découragement.

Mais me voici bien loin de Pise. Non, pas trop cependant: je me disais

ces choses-là en traversant ces grandes rues où l'herbe pousse, et en

regardant ces vieux palais bizarres qui se mirent dans l'Arno d'un air

solennel et ennuyé. Pise tout entier est un _Campo-Santo_, un cimetière

où les édifices, vides d'habitants, sont debout comme des mausolées.

Sans les Anglais et les malades de tous les pays froids, qui viennent en

certains moments de l'année, lui rendre un peu d'aisance, la ville,

je crois, finirait comme doivent finir les petites républiques

d'aristocrates: elle mourrait _da se_.

Il n'y pas tant à gémir sur ses destinées; elle a eu ses beaux jours,

alors que sa constitution était un grand progrès relatif. Elle a été

rivale de Gênes, de Venise et de Florence; elle a été reine de Corse

et de Sardaigne, reine de Carthage, cette autre ruine dont elle devait

partager le destin. Elle a eu cent cinquante mille habitants, de grands

artistes, une marine, de grands capitaines, des colonies, des conquêtes,

d'immenses richesses et tout l'enivrement de la gloire. Elle a bâti des

monuments qui durent encore et que le monde vient encore saluer. Mais

les temps sont venus où ces petites sociétés si vivaces et si ardentes,

au lieu d'être des foyers d'expansion, des sources bienfaisantes, se

transformèrent en foyers d'absorption, en abîmes attirant la sève des

nations sans vouloir la rendre, en nids de vautours ou de pirates. Dès

lors leur décadence et leur abandon furent décrétés là-haut. Jupiter

ne lance plus de foudres; mais Dieu a mis au coeur des sociétés le ver

rongeur de l'égoïsme qui les dévore quand elles le nourrissent trop

bien. Les voisins jaloux ou irrités ont livré des luttes acharnées; la

mer, en se retirant, a accueilli de nouveaux hôtes sur ses rivages.

Livourne s'est élevée dans des idées toutes positives, et, moins jalouse

d'art et de magnificence, a prédominé par le trafic. Les outrages,

inséparables compagnons du malheur, sont venus frapper l'orgueil des

fiers Pisans. La noble république fut vendue, violée, pillée, disputée

comme une proie, ravagée par la famine, par la peste, par la misère.

Elle n'est plus, et la belle Italie du passé s'est vendue et perdue

comme elle, pour avoir trop caressé dans son sein des intérêts rivaux,

pour avoir dû sa splendeur et sa gloire à des passions étroites et non à

des sentiments généreux.

_Requiescat in pace!_ Je vous ai trop promené avec moi dans ce champ de

repos. Il faut que je vous ramène au _Castor_ à travers la campagne,

qu'un peu de soleil est venu égayer. J'ai pu, en me retournant, saluer

les _monti pisani_, que les nuages m'avaient voilés ce matin, et qui

font aux monuments de la ville un cadre assez beau. Je ne sais si, par

un temps clair, on voit d'ici les Apennins, dont ces monts pisans sont

une côte rompue et détachée.

Benvenuto m'a été d'un grand secours. Il est savant à sa manière et

bavard avec un certain esprit. J'apprends avec lui à entendre l'italien,

que je sais un peu, mais dont la musique est trop neuve à mon oreille

pour que je la comprenne d'emblée complètement. Cela viendra, j'espère,

en peu de jours.

Me revoici en mer, voyant passer comme des rêves, la Corse, l'île

d'Elbe, le rocher de Monte-Christo, qu'un roman plein de feu a rendu

populaire, et qu'un Anglais vient d'acheter pour s'y établir.

Ces écueils des côtes de France et d'Italie font, dit-on, la passion

des Anglais. Le génie de l'insulaire rêve partout un monde à créer, une

domination intelligente ou fantasque à établir. Au reste, je comprends

le prestige qu'exercent sur l'imagination ces petites solitudes battues

des vagues. Quelques-unes ont assez de terre végétale pour nourrir des

pins, et, lorsqu'elles sont creusées en amphithéâtre dans un bonne

direction, des villas peuvent s'y élever et des jardins y fleurir à

l'abri des vents et des flots qui rongent l'enceinte extérieure. La

chaleur doit y être tempérée en été, et le continent est assez voisin

pour qu'on n'y soit pas trop privé des relations sociales. Pourtant, je

crois de tels asiles dangereux pour la raison. Cette mer environnante

vous défend trop de l'imprévu, elle vous rend trop sûr d'une

indépendance dont on n'a que faire dans la solitude.

Brumières vient me souhaiter le bonsoir. Miss _Médora_ est de race

grecque, il ne s'était pas trompé. Son père, marié à la soeur de lady

Harriet, était un Athénien pur sang. Elle est orpheline. Elle est

amoureuse de Raphaël et de Jules Romain. Elle est très-anxieuse de

recevoir la bénédiction du pape, bien qu'elle ne soit pas du tout

dévote. Sa suivante s'appelle _Daniella_. Voilà le résumé de ses

épanchements.

La Daniella, Vol. I. · 第 12 / 46 题