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Notes de transcription:
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L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
COLLECTION HETZEL.
LA FABRIQUE DE MARIAGES
PAR
PAUL FÉVAL.
II
Édition autorisée pour la Belgique et l'Étranger,
interdite pour la France.
[Illustration: logo de l'éditeur]
LEIPZIG,
ALPH. DURR, LIBRAIRE-EDITEUR.
1858
BRUXELLES.--TYP. DE J. VANBUGGENHOUDT,
Rue de Schaerbeek. 12.
PREMIÈRE PARTIE.
LA PETITE BONNE FEMME.
(SUITE.)
IX
--La marquise de Sainte-Croix.--
Vous voyez bien que ce pauvre Jean-François Vaterlot, dit Barbedor,
n'était pas un coquin. Il y allait de bon coeur et n'eût pas demandé
mieux en ce moment que de prodiguer à Garnier de Clérambault tout ce
qu'un fort-et-adroit peut fournir de coups de poing, de coups de pied,
etc., etc.
Malheureusement, Barbedor avait une passion.
L'habit bleu tira sa boîte à cigares de sa poche, ce qui était sa
ressource dans les grandes occasions. Il choisit un havane sans défauts
et s'en alla paisiblement l'allumer au cigare que Jean avait laissé sur
la table.
--Niaiseries, niaiseries que tout cela, dit-il;--nous nous connaissons
bien tous les trois, que diable!... Quand M. Lagard aura l'idée de
m'assommer, on lui montrera ce qu'on sait faire... En attendant, comme
il peut jeter des bâtons dans nos roues, on ne refuse pas de lui faire
de temps en temps un petit cadeau pour entretenir l'amitié... mais mille
francs d'un coup, c'est sec!... Pour ne pas se manger entre _camaros_,
on n'a pas besoin de s'entr'adorer.
Ces termes d'argot ont quelque chose de plus ignoble quand ils sont
prononcés par flatterie.
Dès que l'habit bleu eut remis le cigare de Jean sur la table, celui-ci
le prit, le jeta par terre et l'écrasa sous son pied.
--Allons, dit le bonhomme,--en voilà assez, monsieur Garnier... Au
large!
Mais sa voix n'était plus déjà si ferme. L'habit bleu avait cligné de
l'oeil en le regardant.--Jean Lagard mit ses mains dans ses poches et
se promena de long en large en sifflant.
--Mon vieux Barbedor, murmura Garnier au moment où il avait le dos
tourné,--notre intérêt serait de vous planter là; car nous n'avons plus
guère besoin de vous... Il y en aurait joliment qui vous prendraient au
mot et qui fileraient sans rien dire... mais, moi... la loyauté, je ne
connais que ça... Je ne veux pas vous priver de votre part dans les
bénéfices pour un petit instant d'humeur...--Ne vous gênez pas!
s'interrompit-il en voyant revenir Jean Lagard;--faites semblant de me
dire des injures... ça fera bien... Il n'en est pas moins vrai que j'ai
dans ma poche un journal qui vaut de l'argent pour vous...
--Un journal! répéta Barbedor.
--Le _Journal des Débats_.
--Qui vaut de l'argent pour moi?
--Grondez, papa!... le neveu vous regarde!...
Jean avait, en effet, les yeux fixés sur son oncle. Il s'arrêta un
instant, puis il eut un sourire et tourna le dos.
L'habit bleu n'attendait que cela pour frapper le grand coup.
Il tira lestement de sa poche un numéro du _Journal des Débats_ et mit
le doigt sur un fait divers ainsi conçu:
«Sur l'initiative du ministre de l'intérieur, avec l'approbation du
ministre des travaux publics et du directeur des douanes, la préfecture
de la Seine va, dit-on, ouvrir une enquête pour le percement de la
barrière des Paillassons.»
Barbedor saisit le journal à deux mains; mais ses mains tremblaient, il
ne pouvait pas lire.--Il chercha ses lunettes dans la poche de sa veste.
--Paillassons!... murmurait-il;--j'ai vu qu'il s'agissait de la
barrière!
--Le pauvre vieux est repincé en grand, pensait Jean Lagard;--ma foi, va
comme je te pousse!... Qu'y faire?
C'était l'insouciance personnifiée. Du moment qu'il s'agissait d'autre
chose que de donner ou de recevoir des coups, le courage lui manquait.
--C'est un bon journal, disait cependant Barbedor en lisant le titre
empâté de la feuille ministérielle;--je me souviens qu'il disait de
belles choses sur les droits du peuple le 30 juillet 1830.
Il épela péniblement le paragraphe que nous venons de transcrire.
--Hein! s'écria-t-il tout pâle de bonheur,--l'avais-je dit?... Il faut
faire afficher cela sur les propres piliers des deux coquines!
--Et c'est au moment où je vous apportais cette nouvelle..., reprit
l'habit bleu.
--On est vif, monsieur Garnier, interrompit le bonhomme.--Où donc est
allé mon neveu Jean?
Celui-ci avait fait le tour de la maison et se promenait sous les
marronniers.
--C'est l'enfant qui est cause de cela, reprit le bonhomme;--vous avez
bien vu, pas vrai? Et dites-moi... quand et comment avez-vous obtenu la
chose?
M. Garnier n'avait rien obtenu du tout. Il avait corrompu les ciseaux du
_Journal des Débats_; ces ciseaux coupables avaient glissé, parmi les
faits divers, cette nouvelle, qui pouvait être vraie et qui, dans tous
les cas, ne devait nuire à personne.
Un peu de clémence pour les ciseaux du _Journal des Débats_!
--Madame la marquise, répondit l'habit bleu, à qui l'absence de Jean
laissait le champ libre,--a tant fait des pieds et des mains auprès du
ministre...
--Mais il y a encore autre chose! interrompit Barbedor:--je vois encore
une fois le mot Paillassons... nom d'un coeur! et voilà que le château
de la Savate est imprimé... en toutes lettres!
L'émotion débordait de son coeur. Il tendit la main à l'habit bleu,
qui la toucha légèrement et avec dignité.
--Voyons ce qu'ils disent! voyons ce qu'ils disent! reprit le bonhomme,
qui rajusta ses lunettes.
Il lut:
«Beaucoup de Parisiens ignorent le nom et la position de cette
barrière...»
--Des oies que ces Parisiens! grommela Barbedor entre parenthèse.
«... De cette barrière qui n'en est pas une...»
--Elle le sera, nom d'un nom!... Je l'ai toujours dit!
«... Qui n'en est pas une. Elle consiste en un bâtiment d'aspect
singulier qui fut construit en même temps que le mur d'octroi, sous
Louis XVI, vers l'année 1783, sur les sollicitations des fermiers
généraux. Comme toutes les autres barrières, elle a eu Ledoux pour
architecte. Les plus remarquables de ces constructions sont celles de
Montmartre, du Roule, du Trône, de l'Étoile, du Maine, d'Enfer et
d'Italie...»
--La nôtre le sera aussi, remarquable!
«... Et d'Italie. Quant au développement total du mur d'octroi, il est
de vingt-huit mille deux cent quatre-vingt-sept mètres...»
--Ça, je m'en fiche! s'interrompit Barbedor en sautant plusieurs
lignes;--j'arrive au château de la Savate.
«... Un établissement... hum! hum!... connu sous le nom du château de la
Savate... rendez-vous des _forts-et-adroits_...»
--Il aurait bien pu mettre aussi: «Et de la bonne société!...»
«... Va se trouver sur l'alignement de la nouvelle rue des Paillassons
et acquérir tout à coup une vogue extraordinaire... L'homme dévoué qui a
voulu faire renaître chez nous les fêtes du gymnase antique est célèbre
parmi ses confrères sous le nom de Barbedor... C'est lui qui lutta, en
1828, contre Maxwell, au théâtre de la Porte-Saint-Martin, pour soutenir
l'honneur des athlètes français... On assure que son crédit personnel
n'est pas étranger au percement de la nouvelle barrière.»
Le bonhomme replia le journal. Il était rouge comme une pivoine et sa
joie orgueilleuse l'étouffait.
--Asseyez-vous là, monsieur Garnier, dit-il, et prenez un verre
d'absinthe avec moi... Ceux qui ne seront pas contents, voilà!...
Combien que ça dure, une enquête?
--Un mois... deux mois...
--Nous aurions ça au mois d'août... le temps de faire des réparations à
mon immeuble... Je veux mettre la baraque sur un pied... vous verrez...
Trinquons!
--Si le neveu revenait?... objecta l'habit bleu en riant avec malice.
--Je me moque du neveu comme d'une guigne! s'écria Barbedor;--est-ce
que je ne suis pas maître chez moi?
--C'est que, tout à l'heure...
--Bon! bon!... A votre santé, monsieur Garnier... et à celle de madame,
nom d'un coeur!...
--C'est l'argent qui me chiffonne, reprit-il après avoir sifflé son
verre d'absinthe;--pour faire les réparations, il faut de l'argent.
--Un bonheur ne vient jamais seul, mon bon, répliqua l'habit bleu;--vos
fonds ont gagné cinquante pour cent...
--Est-ce vrai?...
--Peut-être le double.
--Et vous êtes en mesure de me rembourser?
--Aujourd'hui, non... mais sous peu... Nous avons une affaire...
Il se baisa le bout des doigts et ajouta:
--Je ne vous dis que ça!
--C'est que, fit Barbedor un peu refroidi,--nous en avons eu déjà tant
comme ça, des affaires...
Il baisa, lui aussi, le bout de ses doigts, mais d'un air incrédule.
--Huit cent mille livres de rente! prononça solennellement l'habit bleu.
--Et amoureux?
--Comme un fou.
--De la petite Maxence?
--De mademoiselle Maxence de Sainte-Croix.
--Ah! diable! on lui a donné les honneurs du nom, à celle-là?
--C'est la fille unique de madame la marquise, répondit gravement
l'habit bleu.
--A la bonne heure! repartit le bonhomme, qui riait innocemment,--à la
bonne heure! Nous avons eu assez de nièces, ça ne coûte pas davantage et
ça sonne mieux... Fera-t-on quelque chose ici?
--Peut-être... En tous cas, peut-on compter sur vous?
--A la vie, à la mort! répliqua le bonhomme, qui posa le journal sur son
coeur.
--Le neveu ne mettra pas de bâtons dans nos roues?
--Le neveu ira au diable!
--Ne le brusquez pas!... Qu'est-il venu faire ici?
--Dîner.
--Tout seul?
--Avec maman Carabosse et un grand garçon que vous ne connaissez pas...
un militaire.
--Je connais plus de monde que vous ne pensez, papa... Comment
appelez-vous ce militaire?
--Le lieutenant Vital.
--L'amant de mademoiselle la comtesse de Mersanz! s'écria Garnier,
tandis que Barbedor le regardait ébahi;--celui-là, mon vieux, est de nos
amis sans le savoir... je ne donnerais pas sa besogne pour vingt mille
écus!... Maman Carabosse nous sert aussi à sa manière... Donnez-leur un
bon dîner et laissez-nous faire.
--Par ici, lieutenant, par ici! cria en ce moment Jean Lagard, qui était
à une fenêtre du premier étage.
Garnier se leva aussitôt.
--Je ne veux pas qu'il me voie, dit-il;--la petite bonne femme non
plus... Venez! j'ai encore quelque chose à vous dire.
--Lagard leur apprendra que vous êtes ici, objecta Barbedor.
--Vous irez les retrouver comme si nous étions partis... Madame la
marquise et moi, nous sommes espionnés... je ne peux plus la recevoir
chez moi ni me présenter chez elle... Nous choisissons décidément votre
maison pour nous réunir, vous sentez bien, mon bon, comme nous en
pourrions choisir une autre: ce n'est pas là l'embarras... Remarquez un
fait qui étonne toujours les observateurs: c'est quand on est près de
toucher le but que les obstacles augmentent...
Il entraîna Barbedor vers le bosquet, au moment où le lieutenant Vital
se montrait au tournant de la ruelle.
--Est-ce ici que dînent les officiers? demanda celui-ci de loin.
--Juste, mon lieutenant, répondit Jean Lagard par la fenêtre.
Vital regarda la maison, puis les alentours. Cet examen ne fut pas en
faveur du château de la Savate, car un sourire d'étonnement se montra
sous la fine moustache du beau lieutenant.
--Drôle de pays! murmura-t-il;--je n'aurais jamais choisi cet endroit-là
pour faire un repas de corps!
--Voilà la chose, disait Garnier de Clérambault sous les
marronniers.--Vous avez connu le capitaine Roger autrefois?
--C'est mon cousin issu de germain..., répondit Barbedor, ce qui fait
que la comtesse de Mersanz, sa fille, est un peu ma nièce... et, si un
autre que vous avait parlé d'amant à propos d'elle, il aurait fallu
s'aligner!
--Vous savez..., fit l'habit bleu;--on dit ça... le monde...
--Et puis, reprit le bonhomme,--c'est devenu fier depuis que c'est
comtesse... Je n'ai seulement jamais eu l'idée d'aller la voir.
--Il faut y aller, dit Clérambault,--dès demain.
--Pourquoi faire?
--Pas pour la fille... pour le père.
--Bah!... le vieux Roger est à Paris?
--Et il a bonne envie d'en fumer une vieille avec vous.
--Vrai?... Il se souvient des anciens?
--Pour ce qui est de moi, répliqua Clérambault avec embarras,--nous
avons eu quelque chose ensemble... il me garde rancune... mais je sais
par le sergent Michel qu'il a parlé de vous.
--Et il est installé à l'hôtel du comte?
--Installé, c'est le mot... comme chez lui... Toute la maison est à sa
disposition... il tient table ouverte... et la cave du comte est bonne.
--Oui-da! fit Barbedor:--eh bien, quand j'irai de ce côté-là...
--Vous ne m'avez donc pas compris? dit l'habit bleu, qui le prit par un
bouton de sa houppelande:--c'est demain qu'il y faut aller.
--Pourquoi faire? demanda Barbedor étonné.
--Causer, fumer, boire...
--Voilà tout?
--Causer haut, fumer fort, boire beaucoup.
--Mais tout ça doit mal aller dans l'hôtel du comte.
--Tout ça va très-bien... et puis ça n'est pas inutile pour le succès de
notre affaire.
Barbedor passa une bonne minute à se creuser la cervelle. Il ne pouvait
pas deviner en quoi une bamboche commémorative, faite en compagnie du
vieux Roger, pouvait aider aux projets de madame la marquise de
Sainte-Croix.
Car Barbedor savait que celle-ci était le véritable chef de file.
--J'irai, dit-il enfin,--puisque le vin est bon... Si ça ne fait pas de
bien, ça ne peut pas faire de mal.
* * * * *
C'était dans la chambre où nous avons vu déjà une fois réunis M. Garnier
de Clérambault, Barbedor et une femme voilée, lors de l'entrevue
projetée entre Justine et le baron allemand. Cette chambre, comme nous
avons dû le dire, communiquait par un escalier de service avec la sortie
ouverte sur les derrières de la maison.
Clérambault et la marquise l'avaient choisie pour le lieu de leurs
réunions. Seulement, l'expérience avait porté fruit. Pour éviter les
yeux et les oreilles indiscrets, on avait mis une double porte du côté
du corridor, en souvenir de Jean Lagard.
Cette marquise de Sainte-Croix, qui buvait de l'eau-de-vie et qui
venait s'installer sans façon au château de la Savate, n'était pourtant
pas une aventurière à la douzaine. On en voit tant de ces grandes dames
pour rire qui ont ramassé leur titre au pied d'une borne! C'est la mode,
et toute fille de concierge qui a pu se faire donner un coupé, s'offre à
elle-même un petit écusson qu'elle timbre pour le moins d'une couronne
comtale. Une lorette qui n'est que baronne fait preuve de trop de
modestie.
Ce sont, en général, des noms allemands. Leur père était chambellan d'un
prince régnant dans les contes fantastiques d'Hoffmann. Leur mari, qui
n'a pas pu les comprendre,--elles l'ont épousé si jeunes!--occupe un
poste diplomatique en Russie. Il leur fait une pension qui ne suffit pas
à leurs besoins.
Il est à Paris trois ou quatre cents gaillards, frais et bien portants,
qui arrêtent les passants avec cette formule: «Nous sommes sept enfants
à la maison et nous n'avons pas de pain.»
Quelle bourse ne dénoue pas ses cordons à cet appel.
Et pourtant, quand on réfléchit, est-il vraisemblable que ces jeunes
gaillards aient tout justement six petits frères.
Jamais la formule ne varie, jamais! Ils sont toujours sept enfants à la
maison.
L'histoire de la dame qui a une couronne de comtesse ne varie pas
davantage: fille de chambellan, femme de diplomate étranger... forcée de
s'ingénier un peu à cause de l'insuffisance de la libéralité conjugale.
Il se trouve sans cesse des simples pour les croire,--si elles sont
jolies,--et même si elles sont laides. Certains architectes vivent à
faire exclusivement le petit hôtel pour la femme de diplomate, fille de
chambellan, que son mari a eu le tort de ne point comprendre.
Pourquoi l'épousa-t-elle si jeune!
Vers l'année 1810, au coeur de l'Empire, une petite demoiselle
débarqua à Paris par le coche de Bordeaux. Elle avait ces traits
affilés, ce type de furet de celles qui vont fouillant, sapant, et qui
prennent la fortune par la mine; mais elle avait aussi le regard
vaillant des conquérantes. La brèche ouverte, celle-là devait monter à
l'assaut bravement.
Elle n'était pas jolie, mais elle avait une de ces figures qui frappent
fort et qu'on n'oublie pas. Cela vaut mieux parfois que d'être jolie. Du
reste, à cet égard, on ne pouvait guère la juger. Sa taille n'était
point encore formée; elle était dans la mue. En outre, sa pauvre
toilette ne la montrait point à son avantage.
C'était la fille d'un courtier de commerce de Bordeaux. Elle se nommait
Flavie Soyer. Elle avait bientôt quinze ans. Elle s'était enfuie de la
maison paternelle toute seule pour venir à Paris.
Il s'en trouve comme cela: des natures belliqueuses et hardies qui n'ont
pas besoin de l'amour pour s'envoler hors du nid avant l'âge. Flavie
Soyer avait rêvé Paris. Ce n'était point pour y être aimée; c'était pour
y combattre, pour y vaincre, que sais-je! une ambition déjà implacable
et naïve encore cependant, comme tout ce qui est dans l'esprit d'une
fillette innocente.
Nous voudrions avoir le temps de vous dire au juste et en détail ce que
c'était que l'innocence de Flavie Soyer.--Son coeur n'avait point
encore parlé, mais il devait toujours se taire. Ses sens restaient dans
les limbes: on pouvait deviner qu'ils auraient le réveil violent. Elle
n'avait jamais lu ni romans ni poésies: son père la faisait travailler
aux livres de commerce comme un petit employé.
Mais son intelligence diabolique avait deviné le monde par des trous de
serrure. Elle savait à peu près. Il ne lui fallait qu'un grain
d'expérience pour jouer sous jambe les prudents et les forts.
Dans le compartiment de la voiture où elle avait loué sa place se
trouvait un jeune militaire nommé Garnier, qui allait rejoindre à Paris.
Ce Garnier eût été bon commis voyageur: il voulut s'amuser aux dépens de
la fillette. Celle-ci vécut à ses crochets tout le long de la route
(quatre jours et quatre nuits en 1810) et se moqua de lui.
On arriva. Garnier était le fils d'un honnête homme qui remplissait le
rôle de domestique de confiance auprès de M. le marquis de Sainte-Croix,
vieux gentilhomme fort riche encore, malgré les pertes essuyées sous la
République. Flavie avait raconté à Garnier ce qu'elle avait voulu.
Garnier la mena chez sa mère, près de qui Flavie joua le rôle de colombe
persécutée avec une rare perfection.
Madame la marquise de Sainte-Croix, pour son malheur, eut besoin d'une
lectrice. Le père et la mère Garnier étaient déjà épris de cette petite
Flavie presque autant que leur fils. Elle fut présentée à madame la
marquise comme un trésor. La marquise la mit auprès d'elle.
Deux ans après, la marquise était en terre, et Flavie se nommait madame
la marquise de Sainte-Croix.
Une chose semblable peut arriver tout naturellement, et nous n'avons
rien à en dire.
Garnier vint passer un semestre chez le marquis.--Celui-ci était un
bonhomme assez doux de moeurs qui n'aimait ni le monde, ni le luxe, ni
le bruit, ni rien de ce qu'adorait Flavie. Par une belle nuit d'été, le
marquis se laissa mourir en son château de la Sologne. Il fut assisté à
ses derniers moments par Flavie et Garnier fils. Le médecin de campagne,
arriva trop tard.
Quand elle devint veuve ainsi, Flavie avait dix-neuf ans.
Feu son mari lui laissait tous ses biens par testament.
Les héritiers du marquis de Sainte-Croix lui firent un procès qu'elle
gagna. Elle prit tout de suite la position d'une jeune femme
très-sévère, très-amie du luxe, très-prodigue et très-décidée à ne point
se remarier.
La fortune du marquis de Sainte-Croix, toute considérable qu'elle était,
ne pouvait suffire à ses dépenses. Elle songea au jeu pour augmenter ses
revenus. Du premier coup, elle fut une joueuse frénétique. Le sort ne
lui fut pas favorable. Sa fortune croula--mais sans bruit.
Elle garda son apparence et son crédit.
Ce fut vers le moment de sa ruine qu'elle fit la connaissance de M.
Rodelet, ancien fournisseur des armées et qui comptait par millions. M.
Rodelet avait une fille unique, nommée Ernestine, qui passait pour un
des meilleurs partis du commerce.--Garnier était alors un beau garçon,
jeune, hardi et ne manquant pas d'expérience auprès des femmes. Pendant
que la marquise s'attaquait au père, Garnier aurait pu se charger de la
fille; mais Flavie ne l'entendait pas ainsi. Elle était jalouse de ce
Garnier, si inférieure à elle sous tous les rapports: ils s'étaient
promis de se marier quand leur fortune serait faite.
On choisit un commis du fournisseur; Garnier l'endoctrina. Ernestine
était charmante, et le commis voyait au dénoûment de cette intrigue
d'amour l'éblouissante perspective de la dot. La marquise, introduite
dans l'intimité de la famille, fit naître les occasions; elle jeta
elle-même dans le coeur d'Ernestine, naïf et tout neuf, le germe d'une
passion qui devait servir ses intérêts.
Cela dura un an.--Le lieu de la scène était le nº 81 de la rue de
l'Université, où il y avait pour concierge une femme du nom de
Marguerite Vital. Nous parlons ici de cette Marguerite Vital, parce
qu'elle monta une fois chez M. Rodelet, avant la catastrophe, et qu'elle
l'entretint pendant une grosse demi-heure. A la suite de cette entrevue,
M. Rodelet était résolu à chasser son commis, à rompre avec la marquise
et à fermer sa porte à Garnier.
Voici maintenant ce qui résulta pour le public de toutes les peines et
soins que voulurent bien se donner madame la marquise de Sainte-Croix et
M. Garnier, son fidèle ami.
D'abord, Ernestine devint enceinte. Le commis coupable s'embarqua un
beau matin pour l'Amérique.--La raison de ce départ fut une scène
admirablement jouée par Flavie et son éternel complice. On effraya le
commis; on lui montra M. Rodelet implacable et les tribunaux toujours
prêts à punir un détournement de mineure.
Sans le départ du commis, Flavie et Garnier eussent perdu le meilleur de
leur proie, car M. Rodelet, excellent homme et qui n'avait d'autre
défaut que l'excès même de sa bonté dégénérant en faiblesse, aurait
marié les deux enfants,--et tout eût été dit.
Une fois le commis éloigné, les deux associés étaient maîtres de la
place.
Les amis de M. Rodelet apprirent un jour avec stupéfaction et tout à la
fois les faits suivants qui s'étaient passés en quelques semaines.
L'ancien fournisseur avait maudit et chassé sa fille déshonorée. Il
s'était jeté à corps perdu, pour s'étourdir sans doute, dans une vie de
désordres qui contrastait avec son âge et plus encore avec son
caractère.--On l'avait vu ivre dans les maisons de jeu du Palais-Royal,
où le dévouement de ce bon Garnier lui avait épargné encore quelques
extravagances; car ce pauvre Garnier le suivait comme un chien
et le suppliait sans relâche de mettre un terme à ses folies
désespérées.--Madame la marquise de Sainte-Croix avait fait aussi tout
ce qu'elle avait pu.
Rodelet avait réalisé toute sa fortune le jour même où il avait appris
la faute de sa fille.--En quelques mois, cet énorme capital avait fondu
comme la neige au printemps. Comment? C'est l'éternelle question quand
les millionnaires se tuent.
Rodelet avait même manqué à plusieurs de ses engagements,--et, auprès de
son corps, pendu à l'anneau du lustre dans son cabinet, on trouva une
liasse de papiers timbrés.
Marguerite Vital, la portière, fut chassée d'abord, puis mise en prison,
pour avoir dit que madame la marquise de Sainte-Croix et Garnier
savaient bien où s'en était allée la fortune de l'ancien fournisseur.
Cette mort violente du chef de la maison Rodelet fit beaucoup de bruit.
Il fallut pour l'étouffer le retentissement des événements politiques
qui précipitèrent la chute de l'Empire. Mais une chose surnagea, ce fut
le souvenir de la digne conduite de Garnier et des efforts généreux de
madame la marquise de Sainte-Croix pour arrêter ce malheureux sur le
penchant de sa ruine.
Madame la marquise fit, à quelque temps de là, un héritage
considérable,--une vieille parente qu'elle avait en Hongrie. Les dettes
furent payées et son train augmenta.
Quant à Ernestine Rodelet, elle alla cacher sa honte loin de Paris, et
le monde qui tressait des couronnes à madame la marquise de
Sainte-Croix, le monde clairvoyant et juste, l'accusa tout naturellement
d'avoir causé la mort de son père.
Cette Marguerite Vital, qui avait osé accuser madame la marquise et son
ami Garnier, était une petite femme de jolie figure, bien qu'elle eût
dépassé la trentaine. Son propriétaire l'avait expulsée à regret, car
elle tenait sa loge et la maison dans un état de propreté admirable.
Mais le moyen de garder une portière qui fait de pareils cancans!
Marguerite, citée devant le tribunal, fut obligée de raconter sa petite
histoire. Elle était veuve de militaire, à ce qu'elle disait,--mais elle
ne put représenter l'acte de décès de son mari, qui ne portait point le
même nom qu'elle.--Elle avait un beau garçon de sept ans qui était
enfant de troupe à la 7e demi-brigade.
Nous sommes forcé de nous occuper un peu du passé de Marguerite, parce
que, parmi les personnages de l'humble drame de sa jeunesse, se trouvait
le digne M. Garnier.
X
--La Perlette.--
Garnier était, au temps de la jeunesse de Marguerite Vital, tambour de
la 7e demi-brigade, en garnison à Paris. Il avait pour collègue et
camarade intime un gros garçon du nom de Roger qu'on appelait Roger
Bontemps, à cause de son joyeux caractère. Garnier et Roger étaient deux
inséparables. Comme presque tous les tambours et trompettes de régiment,
qui sont exposés à de fréquentes railleries, ils étaient fort assidus à
la salle d'armes et passaient pour de dangereux tireurs.
Roger Bontemps n'était pas querelleur, mais il allait sur le terrain
comme on va à la noce. Garnier, au contraire, se montrait singulièrement
pointilleux; il faisait le crâne à tout propos et se donnait le plaisir
de tailler en pièces les conscrits imprudents qui traduisaient tambour
par _tapin_.--Seulement, on avait pu remarquer que Garnier laissait
volontiers à Roger, son Pylade, le soin de punir les troupiers qui
passaient pour malins au noble jeu de la pointe.
C'était sous le Consulat. Roger avait vingt-quatre ans; Garnier
atteignait à peine sa vingtième année. Roger attendait avec impatience
l'occasion d'aller au feu; Garnier faisait semblant d'avoir la même
envie.
Et tous deux étaient amoureux, tous deux amoureux de la Perlette, une
petite vivandière comme on n'en vit jamais, leste, pimpante, plus jolie
qu'un amour, gracieuse, avisée, bonne, et sachant des milliers de
chansons qu'elle disait, le sourire aux lèvres, d'une voix sonore et
gaillarde; un bijou de vivandière. Tout le régiment (pour ne plus parler
de demi-brigade, ce qui est fatigant), tout le régiment était fou de la
Perlette, qui était notre Marguerite Vital, à l'âge de vingt ans. Elle
aurait pu épouser un sergent-major!
Ce fut elle-même qui alla demander au colonel la permission de prendre
Roger Bontemps pour mari. Un tambour!
Garnier félicita chaudement son camarade et ils firent gamelle à trois.
N'ayez aucune inquiétude sur les entreprises de ce Garnier vis-à-vis de
la Perlette. La Perlette n'avait, parbleu! besoin de personne pour se
défendre contre les galants. C'était un petit diable avec son baril sur
le dos, et le sabre du fantassin n'était point du tout trop lourd pour
elle.
Au bout de neuf mois, un beau petit enfant vint: un garçon qui fut
baptisé Vital pour garder le nom de sa mère avec le nom de son père.
Presque aussitôt après, le régiment partit. Marguerite, faible encore,
voulut suivre son Roger.
--Je n'en ai qu'un de plus à qui donner à boire, disait-elle en montrant
le maillot de son poupon;--ne voilà-t-il pas une belle affaire?
Toutes les compagnies de tous les bataillons intercédèrent avec ensemble
pour que le colonel la laissât venir. On lui fit une petite place dans
un fourgon, et en route!
Je ne sais trop où ils allèrent, mais ce fut loin et l'on se battit
ferme. La Perlette ne resta pas longtemps dans son fourgon. Elle reprit
son poste derrière son mari, toujours leste, toujours pimpante, portant
son tonneau à droite, son enfant à gauche, chantant comme un loriot et
ne manquant jamais de mots pour rire.
Ce Roger Bontemps était bien le plus heureux des tambours!
En secret, Garnier, son bon ami, son frère de baguettes, était jaloux de
lui terriblement et le détestait de tout son coeur.
Au bout d'un an, Garnier et Roger passaient caporaux le même jour. La
Perlette avait déjà vu le feu, et Dieu sait qu'elle ne se gênait guère
pour courir dans les rangs à l'heure la plus chaude. Son petit Vital
restait au dépôt. Elle disait:
--Est-ce que le bon Dieu voudrait faire un orphelin de ce chérubin-là!
C'est lui qui nous garde.
Les jours de bataille, son tonneau était intarissable. Elle allait
porter la goutte aux avant-postes. Chemin faisant, elle soignait les
blessés, et ses poches étaient toujours pleines de charpie.
L'admiration et la tendresse que tout le régiment avait pour elle
rejaillissait sur Roger, qui, du reste, était un très-bon soldat. Il fut
sous-officier avant son ami Garnier.
Un soir, après une marche forcée, celui-ci lui dit:
--Sommes-nous toujours des frères?
--Pourquoi pas? demanda Roger.
--Peut-on te parler franchement comme autrefois?
--Je t'écoute.
--J'ai un secret à te révéler, fit Garnier, qui semblait hésiter.
--On te dit qu'on t'écoute!
--C'est que... Tu aimes bien Marguerite, n'est-ce pas, mon pauvre Roger?
Celui-ci devint tout pâle.
--Je ne l'ai pas vue ce soir..., dit-il;--est-ce qu'il lui serait arrivé
malheur?
--Non... je préférerais cela pour toi.
Roger le regarda dans le blanc des yeux et Garnier détourna la tête.
--Est-ce que tu as quelque chose à me dire contre Marguerite? demanda
Roger, qui affectait un grand calme, mais dont la voix était changée.
--Contre elle, répondit Garnier,--non... pas encore... mais un malheur
est bien vite arrivé... Le lieutenant Moreau la regarde.
Roger respira bruyamment, puis il s'étendit sur sa paille et mit son sac
en manière d'oreiller sous sa tête.
--Tu m'as fait peur, dit-il en riant.--Bien, bien, vieux... je te
remercie... tout le monde la regarde, parbleu!
Il ronflait déjà.
Garnier resta longtemps assis, la tête appuyée sur sa main.
--Je ne sais plus si je l'aime ou si je la déteste!... murmura-t-il
enfin.
Ceci se passait en 1809. Le petit Vital avait deux ans.--Le lieutenant
Moreau était un beau jeune homme, brave comme son épée et que l'empereur
avait décoré de sa propre main.
Roger avait dormi toute la nuit sur les deux oreilles; le lendemain, il
fit attention à ce lieutenant Moreau.--Par hasard, il vit la Perlette
lui sourire.
Garnier ne lui parla plus de cela. Le coup était porté.
Au combat de Kehl, le lieutenant Moreau fut frappé d'une balle en pleine
poitrine. La Perlette passait. Elle s'agenouilla près de lui et voulut
le panser. Le lieutenant lui dit:
--Il n'est plus temps, ma belle... Sais-tu ta prière?
Marguerite récita bien pieusement le _Pater_ et l'_Ave_.--Il n'eût pas
fallu lui en demander davantage.
Le lieutenant détacha sa croix et la lui donna.--Comme Marguerite
tendait sa main pour la prendre, le lieutenant toucha cette main de ses
lèvres mourantes et lui dit:
--Tu porteras ce baiser à ma mère... La croix est à toi.
La charge battait. Le bataillon de Roger et de Garnier passait au pas
redoublé.--Garnier montra du doigt, à Roger, le groupe formé par le
lieutenant et la vivandière, au moment où Moreau confiait à Marguerite
le baiser d'adieu pour sa mère.
Roger, ce jour-là, ne fit point de quartier.
Le soir, la Perlette était triste.
--Porteras-tu le deuil de veuve? lui demanda Roger amèrement.
Marguerite ne comprit point.
Pendant qu'elle dormait, Roger fouilla dans son sac et trouva la croix
du lieutenant.
Il était jaloux. Garnier triompha.
Vers le commencement de l'année 1810, Marguerite Vital devint enceinte
pour la seconde fois. Vital avait trois ans. On lui avait fait un petit
costume d'enfant de troupe. Quand Marguerite venait le voir au départ,
c'étaient des joies et des caresses.
--Voyez-vous bien cet enfant-là, disait-elle,--je parie qu'il sera
général!
Et tout le monde acceptait l'augure. Après Marguerite, ce que le
régiment aimait le mieux, c'était son petit Vital.
Un soir du mois de février, l'armée marchait malgré la neige. Il
s'agissait de tourner la position des alliés, et il fallait, pour cela,
s'ouvrir un passage à travers les grands bois d'Einengen. La nuit était
sans lune; la marche n'était éclairée que par les vagues réverbérations
de ce linceul blanc qui couvrait au loin la campagne.
Des coups de feu se firent entendre sous bois, à quatre ou cinq cents
pas de distance.--Le colonel, qui était tout près de la Perlette, dit:
--C'est sous le château d'Einengen... Cela devait arriver... Le général
S*** aura voulu revoir une dernière fois sa belle comtesse.
Il fit faire halte et attendit quelques minutes.
On crut entendre comme des gémissements sous le couvert.
--Dix hommes de bonne volonté et une battue de trois minutes! dit le
colonel,--mais pas de bruit!... Le mouvement que nous opérons décidera
peut-être du sort de la campagne!
Dix hommes s'engagèrent aussitôt sous bois. Un officier les commandait;
c'était le neveu du colonel.
--Est-ce que celui-là a remplacé le lieutenant Moreau? dit Roger, qui
toucha le bras de Garnier.
Il en était là déjà.
--Le neveu du colonel est riche, répondit Garnier;--mais tu vas trop
loin!
--Les femmes! grommela Roger.
--Quant à ça, reprit Garnier, si tu n'avais pas une vivandière au cou,
avec tes talents militaires, tu ferais un fier chemin!
La Perlette s'était élancée sur les pas du détachement.
Au bout de trois minutes, montre en main, le détachement revint, mais
sans l'officier ni la Perlette.
Le colonel ordonna:
--En avant, marche!
Sa voix tremblait et il avait les larmes aux yeux.
Roger fit un mouvement pour se jeter hors des rangs.
--Désertion en face de l'ennemi!... murmura Garnier à son oreille.
Le régiment continua sa route dans la nuit.--A l'appel du matin, le
neveu du colonel ne répondit pas. Ce fut Marguerite Vital qui rendit
compte de sa mort plus tard. Le jeune officier, ardent et désireux de
rendre un bon office personnel à l'un des généraux les plus distingués
de l'armée française, avait devancé imprudemment son détachement. Un
corps ennemi l'avait cerné. Il était tombé comme d'Assas; car, au moment
où les baïonnettes autrichiennes s'appuyaient déjà sur sa poitrine, il
avait pu faire à haute et intelligible voix le commandement de rallier.
Les dix hommes de bonne volonté, ignorant le sort de leur chef, avaient
dû obéir.
C'était tout près de la lisière du bois d'Einengen, à quelques centaines
de pieds de la grille du parc. Il y avait, sur la droite, un ravin
profond où les arbres, plantés drus, se croisaient au-dessus d'un cours
d'eau qui était alors gelé. Marguerite avait fait comme le neveu du
colonel; elle avait pris les devants. Le hasard l'avait fait passer à
cinquante ou soixante pas de la patrouille autrichienne. Elle entendit
le dernier cri du jeune officier français.
Elle entendit encore autre chose. Des plaintes s'élevaient du fond du
ravin. Marguerite était leste et brave. Elle descendit en s'aidant des
pieds et des mains. Au bord du ravin, elle trouva un homme blessé auprès
d'un cheval abattu.
L'homme avait deux coups de feu, sans compter les blessures reçues dans
sa chute. Le cheval ne bougeait plus. La Perlette fit fondre de la neige
dans ses mains et lava les plaies avant de les bander. Tout à coup, au
moment de poser la charpie, elle mit brusquement sa main sur la bouche
du blessé, qui continuait de gémir par intervalles.
Il se débattit; elle le maintint de toute sa force.
On voyait une ombre noire qui rampait dans la neige sur le bord du
ravin et qui descendait lentement vers l'eau.
La Perlette resta un instant immobile et retenant son souffle. L'ombre
avançait toujours. Quand la Perlette eut acquis la conviction que
l'ombre venait droit à eux, elle ôta sa main qui comprimait la bouche du
blessé. Celui-ci respira fortement et rendit une plainte.
L'ombre s'arrêta;--puis elle recommença à descendre tout doucement,
comme eût pu faire un animal sauvage en quête de sa proie dans cette
sombre nuit.
La Perlette laissa échapper ses bandes et sa charpie. Il ne s'agissait
plus de cela. Elle glissa sa main droite derrière le corps du blessé et
dégaina sans bruit son épée, qui était engagée sous le cheval.--L'épée
n'avait pas été brisée dans la chute.--La Perlette eut comme un sourire.
Elle attendit, immobile et calme.--Elle devinait bien que le groupe
formé par elle, le blessé et sa monture, apparaissait vivement, comme
une large tache noire parmi la blancheur de la neige, mais qu'on ne
pouvait point voir de loin les mouvements ni la pose des personnages
composant le groupe.
Elle attendit.
Arrivée au fond du ravin, l'ombre se releva.--C'était un grand diable
de sous-officier bavarois avec un bonnet à poil long d'une aune et un
costume tout chamarré de clinquant.
Au moment où il dégainait sa latte, le blessé se réveilla en sursaut et
le vit.
--Mon épée! s'écria-t-il en faisant un effort pour se mettre sur ses
genoux.
La Perlette ne bougea pas plus que si elle eût été une statue de pierre.
Le Bavarois poussa un hourra en brandissant son sabre. La Perlette le
laissa venir.--A l'instant où le sabre tournoyait au-dessus de la tête
nue du blessé, elle plongea l'épée jusqu'à la garde dans le coeur du
Bavarois, qui tomba lourdement sans pousser un seul cri.
Le blessé s'appuya de ses deux mains au sol pour la regarder, stupéfait
qu'il était. Il ne l'avait pas encore aperçue.
--Qui êtes-vous? demanda-t-il.
--La paix, s'il vous plaît, mon général, répondit-elle à voix basse,--il
y en a d'autres ici près, et nous ne sommes peut-être pas au bout de nos
peines!
Le général se tut. La faiblesse le reprit. Marguerite pansa ses
blessures adroitement et vite.
--Maintenant, dit-elle,--il faut tâcher de vous en aller.
On entendait sous bois des pas sourds qui frappaient pesamment la neige
et qui allaient tantôt s'éloignant, tantôt se rapprochant. Les
Autrichiens continuaient leur battue.
Le blessé regarda tristement son cheval immobile.
--Il n'est pas mort, dit la Perlette.
--Tâchez de le saigner sous la langue avec la pointe de mon épée, dit le
blessé.
--Jamais bon animal n'a trop de sang, répondit Marguerite;--je ferai
mieux,--vous allez voir.
Elle emplit sa main de neige et versa dessus de l'eau-de-vie. Avec ce
mélange, elle frotta les naseaux du cheval, qui souffla bruyamment. Elle
lui ouvrit la bouche et y introduisit le reste de son vulnéraire
improvisé.
Elle fut obligée de se jeter de côté pour n'être point renversée par le
cheval, qui se remettait brusquement sur ses pieds.
--Plût à Dieu, mon général, dit-elle,--que vous en fussiez quitte à si
bon marché que lui... Allons! ne craignez pas de vous appuyer sur moi:
je suis forte comme un Turc!... Les voilà qui se rapprochent: nous
n'avons que le temps de nous mettre en selle.
Le blessé parvint à remonter sur son cheval. La Perlette sauta en
croupe.
--Je vais vous tenir, mon général, dit-elle encore;--car, ce soir, vous
faites un pauvre cavalier!
Il était temps. Les silhouettes noires des soldats ennemis se
détachaient au sommet du ravin.--Deux ou trois coups de feu retentirent.
--Jouons des éperons! cria la Perlette;--tournez à gauche et suivez le
cours de l'eau!
Une décharge générale illumina le bois. Une grêle de balles siffla aux
oreilles des fugitifs.--Le cheval prit le galop.
--Vous avez de la chance, mon général, fit la Perlette;--mon épaule
droite vous a garé d'une balle.
--Seriez-vous blessée? s'écria vivement le général.
--Bah! répliqua tranquillement Marguerite;--ça me connaît!... La balle
s'est relevée et n'a fait qu'une égratignure... J'ai dans mon tonneau de
quoi guérir cent mille plaisanteries comme ça... Tournez à droite
maintenant, car il ne faut pas leur laisser le temps de recharger.
Une demi-heure après, ils étaient au village d'Einengen, encore occupé
par l'arrière-garde de l'armée française.
--Aussi jolie que brave! dit le général en la voyant pour la première
fois aux lumières...--Mon enfant, reprit-il d'un accent sérieux et
pénétré,--vous m'avez sauvé plus que la vie, car il est des jeux où un
général français n'a pas le droit de risquer sa tête... Quelle
récompense voulez-vous?
--Mon général, répondit la Perlette,--j'ai mon mari qui est sergent:
s'il passait officier, ça le rendrait bien content.
--Et vous? demanda S***.
Marguerite hésita.
--Moi, répliqua-t-elle enfin,--je ne sais trop... Il a déjà honte de moi
parce que je suis vivandière.
--Alors, choisissez une autre récompense.
--Non.--Je choisis celle-là... Je l'aime.
Le général prit le nom de Roger sur ses tablettes.
Napoléon portait à la garde de son épée le roi des diamants: le Régent.
Cela faisait mode. La plupart des officiers généraux avaient à leur
ceinturon une agrafe de diamants. Le général S*** en avait une
très-belle. Il y porta la main.
--Excusez si je vous demande une dernière grâce, mon général, dit la
Perlette;--je voudrais que la chose fût arrangée de manière que mon mari
ne sût point que son avancement lui est venu par moi.
S*** caressa paternellement la joue rougissante de Marguerite.
--Ce sergent Roger est plus heureux que bien des ducs et princes,
dit-il; vous êtes une bonne femme!
Il détacha en même temps sa belle agrafe de diamants.
--Comment avez-vous nom? interrogea-t-il.
--Marguerite Vital, femme Roger.
--Je ne veux écrire ce nom-là que dans ma mémoire, dit le général en
souriant;--si jamais je pouvais l'oublier, prenez ceci, mon enfant... A
quelque heure, en quelque lieu que ce soit, quand vous aurez besoin de
moi, venez: ceci est un gage entre nous.
--Ah! mon général! s'écria Marguerite tristement, ceci doit valoir
beaucoup d'argent et vous voulez me payer!
--Qu'importe le prix, Marguerite, si vous ne le vendez jamais?
Marguerite tendit la main et le général serra doucement cette main entre
les siennes.
--Ceci ne me quittera point, dit-elle en glissant l'agrafe dans son sac;
ça me rappellera que j'ai sauvé la vie d'un héros... je mourrais de faim
auprès!
--Et maintenant, Marguerite, reprit S***,--il faut aller vous reposer.
--Je suis de la septième, répliqua-t-elle;--j'ai plus de trois lieues à
faire pour rejoindre... Que Dieu vous bénisse, mon général, et au
revoir!
Elle s'en alla, suivant les traces de la septième dans la neige. Quand
elle arriva au bivac, Roger dormait, la tête sur un fagot. Marguerite
s'étendit près de lui et le sommeil la prit tout de suite. D'ordinaire,
elle était toujours sur pied avant le premier roulement de tambour, mais
elle avait tant travaillé cette nuit, qu'elle n'entendit point battre le
réveil.
Roger et Garnier s'éveillèrent avant elle.
--Tiens! fit Roger, qui affectait maintenant une sorte de dédain pour
celle qu'il avait tant aimée,--voilà mon épouse!
--Le pauvre sous-lieutenant n'est pas revenu, repartit Garnier;--elle
les tue tous... Dis donc! l'autre lui avait donné sa croix... celui-ci
n'avait pas de croix, mais je lui ai vu de beaux bijoux au bal, quand
l'empereur vint à Aix...
--On peut regarder, dit Roger, qui ouvrit le sac de la Perlette.
Ils se penchèrent tous deux curieusement et se relevèrent, éblouis à la
vue de l'agrafe du général S***.
--A la bonne heure! dit Garnier.
Ce mot avait dans sa bouche une portée si outrageante, que Roger mit la
main à son sabre.
Mais il se ravisa, lâcha un juron, referma le sac et dit:
--C'est fini!
Ce Roger n'était pas du tout un méchant coeur.--Seulement, il ne
venait pas à la cheville de sa femme Marguerite.
On ne s'expliqua point, parce que Garnier avait dit: «Si tu lui fais des
reproches, elle t'entortillera.»
Quelques jours après, Roger reçut son brevet de
sous-lieutenant.--Garnier en faillit mourir de jalousie. Il était
toujours caporal. Il se dit:
--Du moins, je lui prendrai sa femme!
S'il avait su au juste ce que valait l'agrafe de diamants, c'eût été
l'agrafe qu'il eût prise la première.
En passant officier, Roger quittait la septième demi-brigade pour entrer
dans l'infanterie légère. Marguerite voulut le suivre; il lui remit une
feuille de route toute signée qui la dirigeait sur Paris pour cause
d'enceintement.
Elle se pendit à son cou.
--Mon homme, lui dit-elle,--je pense bien que je ne te reverrai plus...
Ce Garnier t'a perdu, et puis tu as bien de l'orgueil... Adieu! aie de
la chance... Dans vingt ans comme aujourd'hui, si tu as besoin de moi,
je suis ta femme!
A cette heure de la séparation, le coeur de Roger se révolta contre sa
propre conduite. Il serra Marguerite sur sa poitrine. Elle eut un moment
d'espoir, car une larme brillait dans les yeux de Roger.--Mais, sous la
tente, une voix trop connue se mit à chanter la chanson de Panard:
Je ris
De ces maris,
Bonnes âmes!...
C'était Garnier.
Les bras de Roger tombèrent.
--Baise ton garçon! lui dit la Perlette d'un ton ferme.
Et, quand Roger eut embrassé le petit Vital, la Perlette tourna le dos.
Elle ne pleurait pas.
Elle vint comme cela jusqu'à Paris, où elle arriva bien malade. C'était
son coeur qui était blessé.--Elle accoucha bientôt d'un second enfant:
une fille.
Elle écrivit à Roger, qui ne lui répondit point.
Il y avait pour elle, dans ce quartier des Invalides où elle avait loué
une chambrette, tout un monde de souvenirs. Au temps où son Roger,
tambour, lui faisait les doux yeux, ils étaient casernés tous deux à
l'École militaire. Que d'hommages en ce temps-là! et comme elle était
bien la petite reine de ce brave régiment!--Le colonel lui-même avait
pour elle des sourires, et les officiers disaient quand elle passait:
--Bonjour, petite Perlette.
Où sont les jeunes fleurs du printemps, quand vient le vent d'automne?
Tout cela était mort, il n'en restait plus rien.
Elle allait, avec sa petite fille dans ses bras et tenant par la main
son Vital chéri, sur les terre-pleins de ce Champ de Mars où tant de
fois elle avait suivi la septième demi-brigade parmi les nuages de
poussière poudroyant au soleil.
C'étaient d'autres soldats qui tenaient l'École. Ils ne la connaissaient
plus. Seulement, comme Vital était habillé en enfant de troupe, les
vieux lui faisaient signe de la tête en disant:
--Salut, la petite mère.
Quelques-uns lui demandaient si son homme était mort. Sa tristesse
profonde parlait de veuvage mieux qu'une robe de deuil.
Un soir qu'elle était seule avec ses deux enfants dans sa chambrette, on
frappa à sa porte.--Cela n'arrivait pas souvent.
Vital dormait dans son berceau; la petite Béatrice pendait au sein.
Marguerite ouvrit; ce fut Garnier qui entra. Il avait le costume de
sergent-major.
Il y a des choses honteuses et hideuses qu'on ne peut point raconter en
détail. Garnier trouva Marguerite plus belle dans ses larmes. Il parla
d'amour, ou plutôt il proposa un marché infâme. Il dit à Marguerite:
--Si vous voulez, Roger vous rappellera près de lui, je me charge de
cela.
Les dédains de la jeune femme le rendirent furieux.
Nous connaissons Marguerite: elle le chassa.
En s'en allant, Garnier dit:
--Je me vengerai.
Et il se vengea tout de suite, car il ajouta:
--Roger veut un de ses enfants. Préparez-vous, car je repars dans huit
jours, et c'est moi qui le lui mènerai.
Quand il fut sorti, Marguerite s'affaissa sur elle-même. Elle n'avait
point prévu cette nouvelle torture.--Choisir entre ses deux enfants.
La petite Béatrice souriait déjà, et si vous saviez comme elle était
jolie! Mais Vital, le premier-né, Vital, qui était le coeur même de sa
mère!
Ce fut une nuit de larmes et de sanglots. Vital dormait, le cher
enfant! Béatrice pleurait, parce que le sein qui l'allaitait venait de
se tarir sous le coup de cette immense douleur. Marguerite regardait
tour à tour Vital et Béatrice.
Comment se séparer de celle-ci, qui avait tant besoin de sa mère?--Mais
une chose encore plus impossible, c'était d'abandonner Vital!
A force de pleurer, Béatrice ferma les yeux et s'endormit. Marguerite,
engourdie par l'angoisse, resta jusqu'au jour entre les deux berceaux.
Elle se disait:
--Il faut choisir!... il faut choisir!
Et, chaque fois qu'elle voulait faire ce choix navrant, son âme se
déchirait.